/I
^t^y/^^C.ir/:iS
D E
L'ESPRIT.
..... Undt animi conjlct natura videnJum ,
Qudjiant rations & qua vi quaque gcrantur
In terris.
LucRiiT. De Rerum Naturli, Ub,I%j,
TOME PREMIER, i
A AMSTERDAM ar A LEiJZiC,
Chez JRKSTEE^ MERKUS.
IVI D C C L 1 X.
PREFACE.
\ 'o B J E T que je me propofe d'exami-
-■— ^ner dans cet ouvrage eft inteiedant;
il eft meme neuf. L'on n'a jufqu'a pre-
fent confidere Tefprit que fous queiques-
unes de fes faces. Les grands ecrivains
n'onc jecte qu'un coup d'oeil rapide fur
cette matiere, & c'eft ce qui m'enhardic
a la trailer.
La connoifTance de Tefprit, lorfqu'on
prend ce mot dans toute fon etendue,
eft fi etroitement liee a la connoillance
du coeur & des paffions de]'homme,qu'il
^toit impolllble d ecrire fur cefujeCjfans
avoir du moins a parler de cette partie
de la morale commune aiix hommes de
routes les nations, & qui ne peut avoir,
dans tous les gouvernements, quelebien
public pour objet.
Les principes que j'etablis fur cette
matiere font, je penfe, conformes a I'jn-
teret general & a I'experienoe. Cell par
Jes faits que j'ai reraonte aux caufes.
J'oi cru qii'on devoit traiter la morale
com me toutes les auTes fciences, & fai-
re une morale comme une phyfique ex-
perimentale. Je ne me fuis livre a cette
idee que par la perfuaOon oiije fuis , que
toute morale dont les principes fort uti-
Jcs^au public, eft neceOairement confor-
. Tome I. ^ me
ij T R E F A C E.
me a la morale de la religion, qui n'efl
que la perfe6lion de la morale humaine.
. i\u refte , ^i je m'ecois trompe , & fi,
contre mon attente , quelques-uns de mes
principes n'etoient pas conRrmes a I'in-
lereL general, ceferoituneerreurde mon
efprit , & non pas de mon cocur , & je
declare d'avance que je Its defavoue.
Je ne demande qu'une grace a mon
le61eur,c'eft de m'entendre avantquede
me condamner; c'eft de fuivre Fenchai-
nement qui lie enfemble toutes mes idees ;
d'etre mon juge, & non ma partie. Cet-
te demande n'eft pas I'efFet d'une fotte
confiance; j'ai trop fouvenc trouve mau-
vais le foir , ce que j'avois cru bon le
matin , pour avoir une haute opinion de
mes lumieres.
Pcut-etre ai-je traite un fujet au des-
fus de mes forces : mais quel homme fe
connoit aflez lui-m.eme pour n'en pas
trop prefumer? Je n'aurai pas du moins
a me reprocher de n'avoir pas fait tous
mes efforts pour meriter I'approbation du
public. Si je ne fobtiens pas, je ferai
plus afHige que furpris: il ne fuffit point,
en ce genre, de defirer, pour obienir.
Dans tout ce quej'ai dit,je n aicher-
che que le vrai , non pas uniquementpour
Thonaeur de le dire , mais parce que le
vrai
PREFACE. iij
vrai eft utile aux hommes. Si je m'en
fuis ecarteje troLiveraidans mes erreurs
meriie des motifs de confolation. Si les
hommes, comme le dit Mr. de Fontenel-
le, ne peuvent , en quclque genre que ce foit ,
arriver a quelque cbofe de raijonnable , qua*
pres avoir , en ce meme genre , epiiije toutes
les fottifes hnag'mabks ; mes erreurs pour-
ronc done etre utiles a mes concitojens;
j'aurai marque I'ecueil par mon naufra-
ge. Que de fottifes i ajoute Mr. de Fon-
tenelle , ne dirions-nous pas maintenant ^
Ji les anciens ne les amient pas deja dites a^
vant nous , ^ ne nous les wcoient , pour ainfi
dire ^ enlevees !
Je le repete done: je ne garantis de
mon ouvrage que ia purete & ]adroiture
des intentions. Cependant, quelque afTure
qu'on foit de fes intentions, les cris de
I'envie font fi favorablement e'coutes, &
fes frequentes declamations font i\ pro-
pres a feduire des ames plus honnetes
qu'eclairees, qu'on n'ecrit, pour ainfi di-
re, qu'en tremblant. Le decouragemenc
djns lequel dts imputations, fouvent ca-
iomnieufes, ont jette les hommes de ge-
nie, femble deja prefager le retour des
fiecles d'ignorance. Ce n'eft , en tout
genre , que dans la mediocrite de fes ta-
lents qu'on trouve un azyle centre les
* 2 pour-
iv PREFACE.
pourfuites des envieux. La me'diocriti
devienc maintenant une prote6lion ; &
cette proceftion , je me la fuis vraifem-
blablement menagee malgre moi.
D'ailleurs , je crois que I'envie pour-
roic difiiciiemenc m'imputer ]e delir de
bleiler aucun de mes concitoyens. Le
genre de cet ouvrage , ou je ne confide-
re aucun homme en particulier, mais les
hommes & les nations en general , doit
me mertre a I'abri de tout foupjon de
malignity. J'ajouterai meme qu'en lifant
ces difcours, on s'appercevra que j'aime
les hommes, que je dtfire leur bonheur,
fans hair ni meprifer aucun d'eux en
particulier.
Quelques unes de mes idees paroitront
peut-etre hazardees. Si le lefteur les ju-
ge fauffes , je le prie de fe rappeller, en
lescondamnant,que ce n'eftqua la har-
diefle des tentatives qu'on doit fouvent
]a decouverte des plus grandes veritesj
& que la crainte d'avancer une erreur ne
doic point nous detournerde la recherche
de la verite. En vain des liommesvils&
laches voudroient la profcrire , & lui don-
ner quelquefois le nom odieux de licen-
ce; en vain repeteit-ils que les veritc's
font Touvent dangereufes. En fuppo^ant
(^ 'tll.s L" fuiTtnt quclqutfoiSjaquelplus.
grand
PREFACE. V
grind danger encore ne feroit pas expo-
lee la nation qui confenciroic a croupir
dans I'ignorance"? Toute nation fans lu-
mieres , lorfqu'elle ceffe d'etre fauvage 6l
feroce , elt une nation avilie, & toe ou
tard fubJLiguee. Ce fut moins la valeur
que la fcience militaire des Remains qui
triompha des Gaules.
Si la connoiflance d'une telle verire
peut avoir quelques inconvenients dans
un Eel indanc ; cet infhant paO'e , cette
n'leme v^rite redcvient utile a tous ies
fiecles & a toutes Ies nations.
Tel eft enfin Is fort des chofes humai-
nes: il n'en eftaucune qui ne puiiTe de-
venir dangereufe dans de certains mo-
ments jmais ce n'ed qu'a cette condition
qu'on en jouit. Malheur a qui voudroit,
par ce motif, en priver Thumanitd.
Au moment meme qu'on interdiroit la
connoilTance de certaines veri^es , il ne
feroit plus permis d'en direaucune. Mil-
le gens puiiTants & fouvent meme mal
intentionneSjfous pretexte qu'il eft quel-
quefois fage de taire la verite, la banni-
roient entierement de I'univers. Audi le
public eclaire , qui feul en connoktoiit le
prix , la demande fans cefle ; il ne craint
point de s'expofer a des maux incer-
lains , pour jouir des avantages reelj
* 3 quel-
vj PREFACE.
qu'elle procure. Entre les qualit^s des
hommes , celle qu'il eflime le plus eft
cette elevation d'ame qui fe refufe au
menfonge. II fait combien il efl utile de
tout penfer & de tout dire ; & que les
erreurs meme cefTent d'etre dangereufes,
lorfqu'il eft permis de les contredire. A-
lors elles font bientot reconnues pour er-
reurs ; elles fe depofent bientot d'elles-
inemes dans les abymes de I'oubli , & les
verites feules furnageat fur la valle eten-
due dcs fiecles.
LET-
LETTRE
A U R. P***-
JOURNALISTE
DE TREVOUX-
U. R. R
GpE lis fort ajfidumcnt ms Memoir es. J'y
[j remarque avec plaijir voire zcle infati-
gable a pourfidvre totite opinion dangereU'
Je, ^ fen partage la reconnoijfance avec
tons les honrietes-gens ;mais le zeie, rejpec-
table dans fes motifs , ne pent etre utile dans
fes effets , qu ant ant quit eji ton jours con-
duit par i'equite. Trop de cbakur egarc,
£jf la precipitation de jugement en des ma-
tieres aiifjl graves , pourroit faire naitre
dans heaucoup de tons efprits , des Jonpfons
d'infidelitG desavantageufc pour voiis t^poiir
•uotre ohjct ; je crains , M. li. P. qucvous ne
vous y foyez cxpofc dans Fefqiiijje que voiis
avez tracee du livre intitule de rKfprit; £5*
dans les articles ou mus ejfayez den indi-
quer les principaux caradleres. Perfinne
tie refpe^e plus que moi les viies fagcs du
gouvernement qui a fupprime cet ouvrage,
Mais fi le gouvernement a le droit incontcs-
* 4 tabls
viij L E T T R E
table de condamner ^ de fupprimer ce qui
nejl pits convenable a fes vacs , je doute
que des particuJiers aien: celui de donner dcs
notices indigejlcs S pen exactes , qui font
rejaillir fur un homme eftiine fodieux foup-
fon d'lncrMnUts. Permettez-mci, M>R.P.
que f examine un vwirient ^ avec voiis, arti*
cle par article , ks reprocbes que vcus faitcs
a fauteitr de 1 Efprit.
Fous dites d'abord que fon livre paroit
porter fur ce principe general , qu'il ne
faut aux homiues qu'une bonne legifl.i'
tion. AJais vous ijoudricz quil nous eiit inS'
truit des devoirs qu'impofe la loi na:ii*
relle & de la diftindion primitive & ef-
fenu'elle du bien & du mal , du julle &
de i'injufle : je nentrerai pas a ce fujtt ^
M. R. P. dans une difcuffion trop delicate ^
di votrc incittention vous conduiroit. Dans
quel embarras ne jctter ions-nous pas lesccn-
fcierces timorees , fi nous compromcttions le
legitime avec Fidee metaphyfiquc de la loi
jiaturelie, qui pent s' interpreter fi diverfe-
merit par les hommes , qiiil a fallu pour
fixer leur ccnduite, des kix pofitives aux-
quelles ils doivent oleir avmg!ement , quand
elks font et ah lies par une autorite legitime'?
Comment pretendriez-^ous quon put accor-
der une partie de ces loix , tant camniques que
civilesyavcc I'id^e vague de la loi nuturelie?
Ne
A U R. P**^ ix
Neferoit-il pas extremement dangcreux (feii"
tier dans cet examen ? Dans tons ks gou'
verneinents , ruSoie dans le gouverncment
tbeocratiques , ks loix nc fe font- elles pas
f relies a la foiblejje hiimalne ? ny troiivc'
t on pas des vertus interdhcs , & des "oi-
cc'S per mis ad duritiam cordis ? La "uir'
tu ejl , dans fordre par/ait , cc que font
ks elemens dans tit at de far.ti , ^ ks vi*
ces legitimes^ (je ne d'ls pas ks crhnes)
ce que font ks rcmedes dans Tit at de via^
ladie. Ceft pourquoi , dans tons ks diffc'
rents gnuvcrnenients, il y a des 'vices eta-
blis, ^ des urtus pr'fcritcs par ks kix,
Cependant ks fujets doivent obiir , c'eft ce
que vous ne pouvez mc n'ur. Vous cro)cz
pcut ■ etrc que VGus pourrkz y apporter quel*
ques exceptions ; i^ous ks trowoericz dans k
Decalogue , dans ks i:eritis divines revi-
iees ; mais ce font aiiffi des commands*
vunts oil des kix cxprejjcs dent on recon-
noit Faiitorite. Si y tn font enant Taut orlts
de la ligiflation , il vous puroit quon cm-
blie la loi naturelk , c'eft que vous wvez
ouhlie vous -me me Pautorite des loix pofiti-
ves a laquelk ks homines font indifpenfa^
hkment ^ fouverainement ajfujettis. Us
nont certainement pas droit d^y contrcvcnir
par Tintervention de leurs idies ahflraitcs
(lu jufie ou de Tinjuflc abfolu : car une ioie
* 5 ^^-
X L E T T R E
ahjlra'ne , quelque chire quelle foit , neft
po'vut liee a lordre des caujes qui determinent
retabiijjement des loix civiles ^ canonif
ques. Quand voiis ferez attention aux droits
de Dieu fur les creatures ^ aux dro'ts d'un
pcre fur fes enfans f aux droits de Ja fociet6
fur la chofe publique , aux droits du fouve-
rain fur fes fijets , aux droits des fujets fut
leurs proprietes , aux droits reciproques des
genSy aux degres de fuperiorite Cff de fihor-
dinatkn de ces droits , a\x circonfi nces ^ ^
aux forces naturcUes ou pbyfiques qui en de-
tangent Fordre , vous appercevrez une telle
complication dldecs B' d'objets reels , que
vous conviendrcz que I'application de Tides
tnetaphyfiquc de la loi naturelle , ne doit pas
etre ahandonnee a la deciiwn abfiraite des
particuJiers qui compofent les foci-tes.
D'ailleurs , M. R. P. il ne tenoit qiict
vous de voir , dans Toworage , que ,fi une bmi"
ne legijlation mene plus furement a la vcrtu
que les preceptes des fauffes religions , ;:«/-
Ic legifiation nefi auffi propre , dans tout
pnys S' dans tout gowuernement , a rendre
les vices rares & les v^ertus communes,
que la religion chretienne: ce font les pro-
pres termes de Fauteur. Je ne fgais pas fi
c'ejl-la une precaution famlliere aux incre-
dulcs , je connois pcu leurs ouvrages ; mais
jeffais certainemcnt , M, R. P. quefuppo-
fer
A U R. P***. xj
fer a qui que ce foit^ de mauvaifes inten-
tions , contre fcs cxprejftons formelles , ^
fupprimer fes exprejjtons pour rendre fes in-
tentions odiciifes , cela ejl egakment con.
traire a la loi naturelle , aiix loix pojitives
^ a la loi chreticnne qui fe reunijfent ton-
tes lu-dejjus.
^pres le debut general ^ vpiis indiquez Ji'
parement , M. R. P, plufieurs ohjets de cri-
tique fort importans , ^ certainenient pre-
jentes de maninre a donner mawoaije opinion
de laitteur ^ de fon ouvrage.
I. Dites-vons , ,, la fpiritualite de Va-
„ me y eft mife au nombre des hypothefes ,
„ ^ le matcrialifme y eft clairement infi-
„ nue'\
Votre prudence ^ votre equite devoient
'tnoderer le grief d'une imputation aujji on-
trageante par I'expofition exacte des fenti-
mens de I'auteur. En part ant des hypothefes
des philofophes fur la materialite ou llni'
materialite de Fame , il s'expliqiw ajfez clai-
rement pour ne laijfer aucun foupfon fur fa
croyance.
>> T^bferverai feulement a ce fiijet,dit'
„ il , que , fi legUfe neut pas fixe notre
5, croyance /j^r ce point , £? quon dut par
„ les feules lumieres de la raifon , s'elever
„ jujqua la connoiffance du principe pen-
„ fant, on ne pourroit s'empecher de conve-
ii
mr
xij L E T T R E
,, nir que milk opinion en ce genre ^ nejl
,5 ftifceptibk de demonflration",
Pretendez - "dous , M. R. P. Joutenir que
T evidence de rimmatirialit? de lamefoit tin
article do foi'l mais ceuxqui r e gar dent riui'
viortalite de I'ame comme tm article de foi ,
pe>-fent au contrairc que cette connoijjhice
n'ejl pas evidente , puifquelle ejl revelee par
la foi. Or , fans ia revelation y que pour'
roknt etre Ics idees des hommes fur ce point ,
fiiion dcs hypothefes ? Oiio peuvent etre
p-ncore aujoia\{hui celles dcs infidcles , fnon
des hypochefes ? Mais c'eji contre v»ire
confcience que "cous avez infinue que c'eji
iiujji me hypothefe dans lefprit de rauteur
que "COUS tdchez de fetiir.
„ 2. On y reduit toutcs les facultes de
,, Yame h fcntir , ce qui ejl dctruire toute
,, ridee claire ^ toute evidence : car le fen-
„ tivient eft toujours obfcur".
S'agit-il ici ^ M. R. P. dun article de
foi , ou de votre opinion V vous deviez vous
expUquer pour echapper au reproche qucn
pourroit vous faire de manquer un pen de
droiture dans les moyens que vous employ ez
pour diffamer I'autcur que vous attaquezfou-s
pretexte de Religion. L'opinion dont il eft
ici qaefiion , eft celle des auteurs ks plus
Ccde'jres ^ les moins fufpe&s dlrreligion.
Du moins cela ejt - il vrai a fegard du P.
A U R. P***. Xiij;
Biifficr Jefiiite (*). Votrc fociiti n'a ja-
viais (iefaprouve Jes idee s fur Ics fenfations ,.
vi Ics louangcs quil prodigtic a Locke en
toppofant avcc tant de faeces an P. Alallc
tranche. 11 n'en cfi pas de meme de vntrff
opinion. Elle detruiroit toute evidence des
Jens qui , felon i^oiis , ne prodiiifcnt quunfen-
timent toujours obfciir. Dans quel abime
de doiite votre doctrine ne nous jettenit*
elk pas par rapport a la religion ? tides ex
aiiditu. Qiie dtvroit-on penfcr de toutes les
iiiflrud;ions revues par la parole , par Fieri*
tare , par le temoignage des fens ? On voit
que votre ardeur a pourfiiivre Faiitcur du li-
vre de I'Efprit, vous a porte a des exces
heaucoup plus reprochables ^ plus dange-
reux , que ceux que mus pretcndez com-
hattre.
„ 3. La tolerance univerfelle quon y
„ prs-
(*) II dtablit ce fydcme enpliificursendroitsde
fa nit^taphyfique ; a ia fin de fa logique , il fait
expres line aigrefHon fur I'origine de nos iides.
11 s'cxprime ainfi , en rdpondant a Mr. de Crouzas :
,, cominent penfcrois-je , fi je n'avois point de
,, corps? c'eft ce qu'il faudroicm'apprcndre avant
„ que de me r^foudre a penfer , corame s'il n'y
,, avoit point de corps: mais c'ed ce que Ton ne
,, m'apprendn pas , parce cue nous n'aA-ons de
„ pfi:/ce> & de connoilfances que par I'ufage des
„ fens qui font une partie du corps , 6.C ".
xlv L E T T R E
5, prkonife, nejl au finds que la Ini ^ Je
„ voeu dune indifference totale en inutiere
,5 de religion''.
Vousn appercevez pas , M. R, P. qucuous
confindez ici t indifference en matiere de
religion^ avec la paix de religion pour la-
quelle Yauteur fe declare en desapprowoant
les perfecutions. Cette dijlinction etoit pour'
tant bien niceffaire. Peat - on etre regarde
comma indifferent fur la religion ^ lorfquon
s'eleve contre les perfecutions ? neji - ce pas
avouer plutCt que la religion neji indiffe-
rente ni en elle-meme ^ ni dans la confcience
de ceux qui la profcffent ? Ceux , au con-
traire , qui perfecutent un homme qui ne
profeffe par la merne religion queux , qui
"oeulent lui arracher une confeffion par jure ^
qui le for cent a des (suvres facri leges ; ceux-
la , M. R. P. ne fewhlent-ils pas ctablir
cette conduite fur des idees pen confequentes
aiix objets que fe doit propofcr un zele cha^
ritahle ^ eclair e ? L indifference pent- elk
etre reprochee a ceux qui foutienncnt quon
ne peut eviter a la religion les outrages , ^
confener a Tetat des honimes qui font dans
ferreur , que par la tolerance civile , qui
profcrit Vinjure , & contient 1 crreur dans le
filcnce.
J, 4. La male notion de la liberte , di-
„ tes-vous , M. R' P. telle quon doit I'ad-
,, met'
A U R. P***. XV
„ j/iettre pour les moralites des anions f>u-
,j 7)iameSy y eft confidcraikment alteric",
Mon dejj'ein nejl pas d'entrer avec vous ,
dans les combats tteologiques fur la nature
^ let endue du powcoir de la liberte. Ces
combats font trop periUeux. Je me bornerai
a fidee metaphyfiquc de la liberte ; ^ pour
eviter toute difcuffion , je me fixerai a la
definition vulgaire enfeignee dans les ecoles ^
i^ dans les limes memes d' inflitutions phi-
lofopbiques dejiines a leur ufage. Libertas
elt potentia rationalis ad oppofita. Ce
qui me parott fignifier que la liberte efl le
pouvoir qu'a Tame de deliberer pour fe
determiner avec raifon, a agir, oil a ne
pas agir. II y. a done dans la Jiberte pou-
voir 6f intelligence. Mais de quelle na-
ture pent etre le powcoir ? Efl - ce ime force
motrice ou phyfique ? // inc fernble que ce
genre de pouvoir ne peut pas etre attrihd
a Vaine. Du moins tin t el pouvoir na au-
cun rapport avec la liberte dans laquelle on
ne pent reconnoitre quune force d'intentioti
tendant a iin cboix , par ni if on de preference.
Ceft done la force dlntention , (^ la raifon
de preference (jui conftituent le pouvoir effec-
tif de la liberte d'un etre intelligent, lorf-
quil deUbere pour fe detmiiiner avec raifon.
Ainfi le pouvoir effeftif {car je ne park
pas ici de la fimpk aptitude, ou de lafim-
pie
xvj L E T T R E
pJc cap Kite de ce pouvoir) pane qiiil s'nglt
dc la Hherte meme: ce pouvoir effc6lif, dis'
je , renferme done la force dint ent ion ^ le
motif qui intereffe tame , ^ qui la porte a
delibercr. yJinfi F ex ere ice reguUcr de la li-
lerte a pour objet linteret hien entendu:
dcu il refuhe que Tcxercice regulicr de h
Uberte , rieft ejjentiellement quiin acte de
l intelligence eclairee. -^ufji les ^J^jrfiSf les
imbecilles , les fius ne font-ihyS^ recon-
nun pour dt:s hommes libres. Or wila pre-
cifement les idecs de lauteur , a qui mus
repret^jez d'avoir^^x'tkcre la vraie notion de
la libeite , quoiquafes idees il ajoute d'a-
.pes. St. Paul^ quant au furnaturel. Vex-
p}-{(Jion d'un refpcct religieux pour la py(h
foude^de cette matiere.
,, 5. La probite ^ la jujlice , njouteZ'
„ I'ous ^AI.R. F. font re gar dees dans ce li-
,., !y;'^, comme de purs effets de la fenfibitite
,, pjjyfqne ^ de rintcret ".
Ceite imputation neft pas enoncee de ma-
r/tcre a prefnter des idces afj}z nettcs. Par-
lez - -jous ici des idees ou des aclcs de probite
^ dc jufticc ? Les idees de la jujlice ^ de
la probite duivcnt fe rapporter a I' evidence y
& les a6ies dcivent fc rapporter a la Uber-
te. p^aiisSun ^ t autre cas , que trowoez-
zofH^^ims'le livre de rEf^^^rit, qui foi: con-
traire a la "oirite . ^ a la morale ^ ^eroit-
cs
A U R. P***. xvij
ce Jon opinion fur la nature de r evidence ?
Mais avant que nous puijjions adopter la
notre , il fciut que ijous ayez la bonte de
nous FcxpHquer , B' que "cons difiez fincere-
ment fi vous lafoutenez comnw defoi : car
il eft important de ne pas confondre dans
vos imputations , les verites de religion avec
les opinions pbilofophiques.
„ 6. Les pfjfions y font tellement exal-
„ tees , quon traite de ftupidc quiconque
,, cejje d'etre pafjionnf.
Vous ne pouvez pas vous diffimuler que ,
dans le langage phil^j'-phique , ^ notam-
ment dans le Uvre dont il eji quejiion, le
mot de p'iffions ne fgnifie pas les affections
dereglees , mais funplement les affections
'Dives de Fame , qui peuvent devenir crimi-
nelks ou vertueufes felon leur objet. Or
fqus ce point de vue , pouvez • vous douter
que faclivite morale ne Joit le principe des
qualites 6f des vertus morales , couime la
ferveur eji la four ce des vertus chretiennes;
ferveur 6? a^ivite , paffions precieufes qui
font les faints ^ les grands hommes. La
tiedeur ejl abhorree dans la piete. Linertie
doit etre profcrite par la morale hwnainc ,
t? par la politique. Ferez-vous des guer-
ricrs redoutables fans un amour vif de la
gloire? des commerfans induftrieux fans iin
Tome I. ** der
xviij L E T T R E
dejh v^f des richeffcs 8V. ? Vous ne powuez
pas vous cacker , M. R. F. que cejl dans ce
fens que Vaiitcur dit que les pa[fwns font le
contre-poids qui mewjent Je mo'iide ftwral.
Le rcfte de 1:0s imputations eft fi vague ,
qiion ne pent pas y repondre d'lme maniere
precife. Vous dites qii'on trouvc dans ce lime
des pmcipes dont on pourroit tirer de mau-
vaifes conjequences. Mais quels font les
prlncipes dont on ne tire pas de maircaifes-
confeqiiences , quand on i:eut en ahufer?
Vous dites qucn pari ant contre les detraC'
lews de kfcicnce, tauteur ne difiingue pas
la faufle curiofiLe d'avec les etudes loua-
bles. Je ncntcnds pas trop ce que I'fus
'Doukz dire par faulTe curiolite , mais que
mimportcl Farmi les ffavnns ^ que cos de-
tract eurs ont perfecutes , je vois quil cite
Socrate , Galilee , Defcartcs. Ces gens - !a
7i'ai-oicnt-ils quune faulje curiofite ? Vous
condamncz la logique de Touteurfur les con-
ciufions du particulier au general. Je 'vo'is
confeille cependant ^ M. R. P. de vous de-
terminer a ne jamais conclurre autremcnt
quand vous raifannerez d'apres des faits.
Comme il nefi pas aife (V avoir tous les faits
particuliers poffibks qui concourent a for-
mer un rcfultat general ^il f ant hien fe con-
tenter d'cn avoir iir.c qu ant it e fuffif ante pour
A U R. P***. xix
■ctablir line prohahiUtu. yllors , qiioi qiien
dije la logiqiic, on fait Men de conclurre ,t^
Ion a trds-bien raifonne.
ylii refte , M. R. P. je tie me mekrai
pas' de defendre k I'rjrc de I'iifprit fur les
critiques philofophiqiies on Utteraires : c'eji
a fouwage a fe defendre hii - meme de cs
cote -la. Mais qui poiirroii ne pas juftifier
a'occ zele un citoyen ejlimable, lorfque fon
honneur ^ fa religion font attaqiies par dcs
imputations injuftes !
J'ai rhonneur d'etre, &c.
* it
TA-
xsij T A B L E
C n A p. VIII. Dc la difference, cUs jugements
du public , & de ceux des fociites particU'
lie res. 103
Chap. IX. Du- hon ton S du hd ufage.
Ill
Chap. X. Pourquol Phomme admiri du pu-
blic ft'ejl pas toujours eftimi des gens du
iiionde. 122
Chap. XL De la prohiU par rapport an
public, 1 32.
Chap. XII. De fefprit par rapport au pU'
blic. ^ 134
C HAP. XIII. De la proh'itt par rapport aux
fieclcs & aux peupks divers. 1 40
Chap. XIV. Des vert us de prcjugi, & dds
vraies vertus. 15 1]
C n A p. XV. De quelle utilite peut etre a la
morale la connoijjance des principes etablis
dans Ics chapitres precedents. 176
Chap. XVI. Des inoralijles hypocrites. il)3
Chap. X Vll. Des av ant ages que pourroient
procurer aux hommes les principes ci-deffus
expofcs. i83
C h a p. XVIII. De Tefprit , confuUri par
rapport aux ficcks & aux pays divers. 198
Chap. XIX. Qi/e re/lime pour les differ ents
genres d'efprit efl , dans chaque fiecle , pro-
portionnee a Vintiret qii'on a de les ejli-
iner. 199
Chap. XX. De Tefprit , confideri par rap-
port aux differ ents pays. 2.24,
Chap. XXI. Oi/e le impris refpectif des na-
tions tient a rintefet de hur vaniti. 236
Chap. XXII. Powquoi les nations mettent
au rang des dons de la Nature des qualites
qu'^el-
DE'6 C H A P I T R E S. xsiij
quclles }ie doivunt q^'a la forme d& kur
gouvernement. 246
Chap. XXllI. Des caufes qui jufqua pri-
fent ont rttardi ks progrb de la morale.
Chap. XXIV. Des moycns de perfcciionner
la morale. 259
Chap. XXV. D^ la prohiU par rapport a
Viinivcrs. 273
Chap. XXVI. Ds. Fefprit par rapport a
Punivers. 27^
La conclufion gen^rale de ce difcours,'
c'ell que Vmiret , ainfi qu'on s'etoit pro-
pofe de le prouver, eft Tunique dKpenfa-
teur de Vefiime & du mepris attaches aus
actmii & aux idles des honimes.
D I S C O U R S III.
SI LESPRIT DOIT EIRE CON-,
SIDE'RE- COMME UN DON
DE LA NATURE^ OU COM-
ME UN EFFET DE VE-
DUCATION,
PouPv refoudre ce probleme , on recher-
che, dans ce dilcours, fi la Nature a
doue les homines d'une ^gale aptitude a
Xefprit , OU fi elle a plus favorile les uns
que les autres ; & Ton examine fi tons ks
hommes ^ communeinent bien organilcs,
r'auroient pas en eux la puijjance phyfujue.
de s'eiever aux plus kautes ideesj lorlqu'ils
ont
xxiv TABLE DE3 CHAPITRESi
ont des motifs fuffifants pour furmon|i
la peine de Vapplication.
Chapitre Premier."
Chap. II. De la jinejfe des fern. 2)
Chap. III. Z)is ritendue de la mimoire. a<'
Chap. IV. De rimgak capaciU d'atfei\
tion. 3^1
ChatP. V. Des forces qui agl(fent fur mti\
ame. 33l
Chap. VI. De la puijfance des pajftons. 33;!
Chap. VII. De la fupcriorite d tfprit dt\
gens poffionnis fur Its gens fenfes 3 4^1
Chap. VIII. Qite Von devient Jlupide ^ dh\
\ guon cefe d'etre pafjionne, 357
Fin de la Table du Tome premier.
^^^
w
DE
DEL'EvSPRIT.
D I S C O U R S L
DE VESPRITEN LUI-MEME.
CHAPITRE PRE M I E R.
ExpOjition des principes,
ON difpute tous les jours fur ce Ciu'on
doit appeller Efprit : cliacun die Ion
mot \ perfonne n'attache les niemes idees
i ce mot ^ & tout le monde paiie fans
s'entendre.
Pour pouvoir donner une idee jufte &
precife de ce mot Efprit ^ des differentcs
acceptions dans lefquelles on le prend , il
faut d'abord confid^rer I'efprit en lui-meme.
Ou Ton regarde Tefprit comme Teifet de
la faculte de penfer (& Tefprit n'eil en ce
lens que raOTemblage des penlees d'tm
homme;)ou Ton le confidere comme la fa^
cuke m^me de penfer.
Pour favoir ce que c'efl: que I'efprit , pris
dans cette derniere fignification , il faut con-
noitre quelles font les caufes produclirices
de nos iddes.
Nous avons en nous deux facultes, ou,
fi je I'ofe dire, deux puilTances pallives,
Toiw I. A dont
a DEL' ESPRIT.
dont I'exinence efl generalement & diftinc-
teiuent reconnue.
*L'une ell h facultederecevoir lesimpref-
f>ons differeiites que font fur nous lesobjets
exterieurs ^ on la viommt fenfibilite phyjique,
L'autre eft la faculty de conferver I'im-
prelllon que ces objets ont faite fur nous;
on I'appelle mhnoire : & la memoire n'eft
autre chofe qu'une fenfation continuee ,
jnais aftbiblie.
Ces facultes, que je regarde comme les
caufes produdrices de nos penf^es, & qui
nous font communes avec les animaux ,
ne
(.7) On a beaucoup eerie fur Tame des betes: on leur a ,
tour-a-cour, 6c;t & rendu la faculte de penferj & peut-ecre
n'a-t-onpas affez fcrupuleufemenc cherche, dans Ja diffe-
rence du phyfique de I'homme & de I'animal, la caufe de
1' inferior! re de ce qu'on appelle Tame des animaux.
1. Toutes les pattes des animanx font terminecs ou par
de la corne, comme dans le boeuf & le cerfj ou par dea
ongles, comme dans !e lion & le loup; ou par des grifFes,
comme dans le lion 6c le chat. Or, cette difference d'or-
ganifarion , entre nos mains & les pattes des animaux, lea
prive non feulement, comme le die Mr.de Buffcm, prefque
en entier du fens du ta&, rnais encore de I'adreffe ne'cellai-
re pour manier aucun outil , & pour faire aucune des d^cou-
vertes qui fuppofentdes mains.
2. La vie des animaux en ge'ne'ral plus coiirte que la no-
tre, ne leur permet ni de faire autant d'obfervations, ni,
par confequent, d'avoir autant d'ldees que I'homme.
5. Les animaux, mieux armes, mieux vetus que nous
par la nature, ont moins de befoins, & doivent par confe-
quent avoir moins d'inventlon: ii les animaux voraces one
en gene'ral plus d'efprit que les autres animaux, c'ell que
la faini , toujcurs inventive, a du leur faire imaginer des ru-
les pour furprendre leur proie.
5, Les animaux ne forment qu'une fbcii^t^ fugitive devanc
I'homme, qui, par le ftcours des armes qu'il s'efl forgees,
s'eft rerjdu redout.ible au plus fort d'entreux-
L'homme eft d'ailleurs I'animal le plus mukiplie fur la
tfrre: il najt , il vit dans tous les climacs, lorfqu'une par-
tie (les aatres animaux, ids que 1?5 lioas, kj elephants &:
Ui
DISCOURSt. 3
ne nous occafionneroient cependant qu'tm
tr^s-petit nombre d'idees, fi eilcs n'etoienc
jointes en nous ii une certaine organilation
exterieure.
Si la nature, au lieu de mains &de doigts
flexibles, eCit termine nos poignets par uri
pied de cheval ; qui doute que les homines
fans art, fans habitations, fans defente con-
tre les aniraaux , tout occupes du Coin de
pourvoir h. leur nourriture &d'eviter les be-
tes fdroces , ne fulfent encore errants dans
les forets comme des troupeaux fagitifs (<7)'?
Or , dans cette iuppoiition , ii ell evi-
dent:
les rhinoceros, ne fe trouvent que fous certaine latitude.
Or plus Tefpece d'un animal, fufcepcible d'oblervacion , eft
mulcipliee, plus cerce efpece J'animal a d'iie'es &:. d'efpnc.
Mais, dira-r-on, pourquoi les finges, dont les patresfonc,
k peu pres,auffi adroices que nos mains, ne f)nt-ils pas des
progres egaux aux progres de rhomme ? C'efl qu'ils lui
refterc infe'rieurs a beaucoup d'e'gards ; c'eft que ks hom-
mes font plus multiplie's Tur la cerre; c'cii que, parmi les
difFe'rentes efpeces de finges , il en eft peu dune la force
foit comparable a celle de rhomme ; c'ell que les finges
font frugivores, qu'iis ont moins de befjins, & par confe'-
quent moins d'invention, que les hommes; c'ell que d'ail-
leurs leur vie eft plus cource, qu'ils ne formenc qu'une fo-
ciete fugitive devant les hommes & les anirn.inx tels que
les tigres, les lions, Ikc; c'eft qu'enfin la difpofuion orga-
nique de leur corps les tenant , comme les enfints , dans
un mouvemenc perpe'tuel , meme apres que leurs befoins
Ibnt fatisfaits, les fmges ne font pas fufcepcibles de I'ennnl^
qu'on doit regarder, ainfi que je le prouver^i nans le croi-
fieme Difcours , comme un des principcs de la perfeclibi-
lice de I'efprit humain.
C'eft en combinant tcutes ces differences , dans !e phyfi-
que de I'homme 6c de la bece , qu'on pcuc expliquer pour-
quoi la feiifibili:^ & \a memoire, faculce's communes aux
hommes & aux animaux , ne font, pour ainfi dire, dans
ces derniers , que des facuite's fteriles.
Peut-ecre m'objeftera-t^on que Dieu , fans injuftice, ne
peuc avoir foumis a la douleur 8c a la mort des cre'atures
icnoceacc-5, Sc qu'aiafi les betes ne font que de pure; ma*
A 2 clisnel
4 DEL' ESPRIT.
flent que la police n'eut, dans aucune focii*
t^ , ii€ portee au degre de perfection o\i
raciintenant elle elt parvenue. Iln'elt aucu-
ne nation qui en fait d'efprit , ne fut reiiee
fort inferieure h. certaines nations fauvages
qui n'ont pas deux cents id^es (b] , deux
cents mots pour exprimer leurs id6es,& dont
la langue , par confequent, ne fut reduite,
comme ctlle des anin]aux,acinqoufix Ions
ou cris (c) , li Ton retranchoit de cette me-
me langue les mots d'^/rj, de J^eches, 6:c.
qui fuppolent Fulage de nos mains. D'oii
je conclus que, lans une certaine organ!-
fation exterieure , la fenlibilitd ^ la m6-
moire ne ieroient en nous que des facul-
tes Aeriles.
Maintenant il faut examiner fi , par le fe-
cours de cette organifation , ces deux facult^s
ont reellement produit touies nos penlees.
Avant
chines: je repondrai a certe obje£bion que I'e'criture & I'e-
g!ife n'ayanc die r.ulle part que les animaux tullenc de pure*
machines, nous pouvons fort bien ij^norer les motifs de la
conduice de Dieu envers ies animaux , &C fuppofer cts mo-
tits juftes. n n'eft pns nc'celTaire d'avoir recours r.u bon
mot du P. Malebranche, qui, lorfqu'on lui f<)Utenoit que les
aiiimaux e'coient renliblesi la dou!eur, repondoit, enplaifan-
tanc, i.\\Ji' 'I'fp.ircmmci.t ils azoieyit y^'anrg dit fihi d-'fendri.
[h) Les ide'es des nombres, li fimples, fi faciles a acqu^-
rir 6c vers iefquelles 1^ befi'in nous porte fans cefle, font 11
prodigieufement bornces dans certaines nations . qu'oii en
trouve qui ne peuvcnc compter que jufqu'a trois , & qui
n'expriment les nombres qui vont au-dela de trois , que
par le mot de beaiuov.f.
{i) Teis font les peoples que Dampierre trouva dans une
lOe qui ne pri;j::ifoit ni arbre ni arbufte, & qui, vivanc
du poifibn que les flots de la mer jettolent dans les petites
baies de I'lile , n'avoient d'autre langue qu'un glouUcmeat
fcmblable a celui du coq-d'lnde.
{d) Qt:elque Stoicien decide' que fut Seneque, il n'etoit
pit trop afiiiie de la fj'iricualite de I'amc, „ Vocre lettre i
„ ^crit-
DISCOURS I. 5
Aviint d'entrer k ce fujet dans aucun exa-
nien , peut-etre me demandera-t-oii fi ces
deux faculr^s font des moditications d"une
labllance Ipirituelle ou miteriellc C^hq
queftion , autrefois agitee par lesphilofophes
(^), & renouvellee de nos jours, n'enire
pas necellairement dans le plan de mon ou.
vrage. Ce que j'ai h. dire de I'efprit , s'accor-
de egalement bien avec Tune & Tauirc de
ces hypothefes. J'obierverai ("eulemeni; r*. ce
fujet, que li I'^glile n'eut pas lixtS notre cro-
yance fur ce point, &, qu'on dut, par les
leules lumieres de la railbn , s'd'lever jui-
qu'a la connoillance du principe penfanc,
on ne pourroit s'empecher de convenir que
nulle opinion en ce genre n'eifc fufceptible
de demonftration ; qu'on doit pefer les rai-
fons pour &contre, balancer les difficultes,
fe determiner en faveur du plus grand nom-
bre
„ ecrit-il a un de fes amis , eft arriv^e mal - a - propos :
f9 lorfque je I'ai regue , je me piomeno'is d^iicieufement
,1 dans le palais dc I'efperance; je m'y affurois de I'lm-
,, mortilite' de mon aine i mon imagination, doiitemenC
„ (?chauffee par les difcours de q-.ielques gra'.ids hommes ,
,, ne doutoit deja plus de cecte immortality qu'ils promec-
,, tent plus qu'iis ne la prouvent; deja je commen^ois i
„ me dcplaire i moi-meme, je m^prifois les relies d'one
,, vie malheureufe, je m'ouvrois avec deliccs les porces de
„ Tecemite. Votre letcre arrive; je me reVeiiie ; Si d'ua
„ fonge fi amufdnt il me refte le regret de le reconnoi.re
„ pour un fonge ".
Une preuve, di: Mr. Dcflandes dans fon hifio're critione
de la phUoltphtf , qu'autrefois on ne croyoit ni a I'immor-
talire , ni a rimmaterialite de Tame, c'eft que, du tems
de Neron , Ton fe plaignoit a Rome que la doctrine de
I'autre monde , nouveilement introduite , enervoh le cou-
rage des foldats, les rendoic plus timides , otoit h princi-
pr.le confolatioD des malheureux,& doubloit enfin la mort
en menaganc Je nouvdles Ibuffrances apres ceite vie,
A 3
6 D E L' E S P R I T.
bre de vraifembknces; & par confdquent
Tie porter_ que des jugements proviioires.
II en feroit, de ce probl^mejcomme d'une
ill'
{e) II feroit impoflible de s'en renir a raxiome de Des-
cartes, & de n'acquiefcer qu'a I'e'vidence. Si Ton repere
rous les jours cet axiome dans les e'coles, c'eft qu'il n'y eft
pas pleinemenc enttndu ; c'efl que Defcartes n'ayant point
jnis, fi je peux m'exprimer ainfi , d'enfcigne a I'boiellerie
*ie r^vidence, chacun fe croit en droit d'y loger fon opi-
nion. Qiiiconque ne fe rendroit r^ellemcnt qu'a I'e'vidence,
lie feroit giiere afl'ure que de fa propre exigence. Comment
Je feroit- il , par exemple , de celle des corps? Dieu, par
/a touce - puiflance , ne peut-il pas faire fur nos frns les
jnemes impreffions qu'y exciteroic ia pre'fence des objets?
Or, fi Dieu le peut, comment afTurer qu'il r.e fafie pas a
cet egard ufige de fon pouvoir, & que tout I'univers ne
folt un pur phe'nomene? D'ailleurs, fi dans les reves nous
ibmmes affetl^s des memes fenfations que nous ^prouve-
rions a la prefence des objets, comment prouver que uotre
vie n'tft pas un long reve?
Non que je pr^tende nier I'exlflence des corps , mais feu-
lemenr montrer que nous en fommes moins alTur^s que dft
notre propre exiftence. or , comme la verlt^ eft un point
jnuivifible , qu'on ne pent pas dire d'une ve'rite ou'elle cfl
fins on moins vraie , il eft Evident que nous fommes
plus certains de notre propre exiftence que de celle des corps,
I'cxillence des corps n'elt, par confequent , qu'iine proba-
bllite'- probabiljte qui fans doute eft tres -grand e, &: qui ,
clans la conduite, equlvaut a I'e'vidence ; mais qui n'eft ce«
pendant qu'une probabilitd. Or, fi prefque routes nos v^-
Tire's fe re'duifent a des probabllltes, quelle reccnnoiflance
re devioi:-an pas a I'homme de genie qui fe chsrgercit
de conduire des tables phyfiques , m^taphyfiques , mor.'.les
& poiitiques, ou feroient marque's avec pri^cifion eous les
divers degrees de probabilitc, & par confe'quent de croyaU'
ce qu'on doit aftigner a cliaque opinion ?
L'exiftence di.'s corps, par exemple , feroit placee dans
Jes tables phyliqiies cornme le premier degr^ de certitude;
on y determineroit enfuite ce qu'il y a a parler que le fo-
]eil fe l^vera demain, qu'il le levera dans Uix, dans vingt
ans, &c. D^ns les tables morales ou poiitiques, on y pla-
ceroit pareillement , comme premier degte de certitude,
l'exiftence de Rome ou de Londres, puis celle des iie'ros
lels que CL^far ou Guillaume )e conque'rant ; Ton defcen-
droit aiafi , par I'cchelle des probabilit^s , jufqu'aux fasts
D I S C 0 U R S I. 7
infinite cVautres qu'on ne pent refoudre qu'i
FaiJe du calcul des probabilites (e). Je ne
m'arrete done pas davantage h. cette quel-
lion,
les moins certiins ; & enfin jiifqu'aux prerendus miracli's
de Mihomec, jufqu'a ces proJiges atrelles par cant d'Ara-
bes, & dont la fauflete cependanc e'l encore tres-probabie
ici-bas , ou les menteurs font fi communs &c les prodig-.s
fi nrcs.
Alors les hommes , qui le plus fouvenc ne diffi-renc de
fentiment que par rimpolTibilite' ou i!s ion: de trouver iks
%nes propres a exprimer les divers degres de croyaiice
qu'iis actachen: a leur opinion , fe communiqueroien: plus
fjcilement leurs ide'es; puifqu'ils pourroltnr, pour m'expn-
mer ainf: , toujours rapporter leurs opinions a quelque:-.in»
dcs nume'ros de cei tables de probabilites.
Comme la marche de Tefprit ell toujours lente , & le*
decouvertes dans les fciences prefque toujours cluignecs ies
unes des autri;s , on fenc que les tables de probabiiites une
fois conftruites , on n'y feroit que des changemen:s le'gers
& fucce'fifs, qui confilleroient , confequemmeiin a ces dc'
cou7ertes,a augmenter ou a dimlnuer la probabilitd de cer-
taines propoficions que nous appellons verite's , & qui ne
font que des probabilites plus ou moins accumul^es. Par
ce moyen, i'etac de doute, toujours infupportable a Tor-
guell de la plupan des hommes , feroit plus facile a foute-
tenir: aiors les doutes celTeroient d'etre vignes ; fbumis au
calcul,6c par confequeat appreciables , ils fe conver:iroi^-nt
en propofitions aSirmitives : alors la fecie de Carneade ,
i^'garde'e aucrefois comme la philofjphie par ex;elie;"ice ,
puiTqu'on lui donnoit k nom d'riec/ive, feroit purge'e de
cjs lexers d:;fauts que h querelleufe ignorance a reprocbes
a/ec crop d'aigreur a ce:te philofophiej dont les dugmes
ecoient egalement propres a eclairer les efprits , & a adou-
cir les moeurs.
Si cette fecle, conf>rme'me'nt a fes principes, n'admet-
toit point de Veritas, elie admettoit du-moins des apparen-
cts, vouloit qi'on reglit fa vie fur ces apparv;nces, q-i'oa
agu lorfqu'il paroifioit plus cunvenable d'agir que d'esarii-
ner, qu'on delibe'rat murem.'nt lorfqu'on avoir le terns de
delib^rer; qu'on fe dccida: par confequenc plus fure.nenc,
& que dins fon ame on lalflac toujours aux ve'rites nou-
velles une entree que leur ferment les dogmatiques. E,!e
vouloi: de plus qu'on fut moins perfua-.ie de fes opinions,
plus lent a condamner re'les d'autrui , par confc^qucnt plus
iocuble; eafia c^us rh«b..udc du dou:c, en nous rendant
A 4. CioiilS
" DEL' ESPRIT.
lion , je viens k mon fujet: & je dis que la
fenfibilite phyfique & la memoire, ou,p(mr
parler plus exaCtement, que la fenfibilit^
i'eule produit toutes nos idees. En effet,
la memoire ne pent etre qu'un des organes
de la fenfibilite phyfique: le principe qui
ient en nous, doit etre n^ceffairement le
principe qui le reflbuvient; puilque fe ref-
fouvenir^ com me je vais le prouver, n'tfl;
propremenc que ftntir.
Lori'que, par une fuite de mes idees, ou
par r^branlement que certains fons caufent
dans Porgane de mon oreille , je me rap-
pelle I'image d'un chSne , alors mes orga-
nes interieurs doivcnt neceflairement le
trouver ^ peu pr^s dans la memc fituation
ou ils dtoient a la vue de ce chene. Or
cette fituation des organes doit incontefta-
blement produire une feniation : il ed: done
Evident que fe relfouvenir, c'eft fentir.
Ce principe pofe, je dis encore que c'efl:
dans la capacite que nous avons d'apperce*
voir les refiemblances ou les differences ,
ies convenances ou les difconvenances
qu'ont entr'eux les objets divers, que con-
fjftent toutes les operations de I'efprit. Or
cette capacite n'eft que la fenfibilite phyli-
que mcme : tout fe reduit done a fentir.
Pour nous allurer de cette v^rite, con-
fiderons la nature. EUe nous prelente des
objets, ces objets ont des rapports avec
nous & des rapports entr'eux j la connoif-
fance
mo'ins fer-Cbles \ \x contradi£ti.'in , ^couffat un des plus fe-
-cunis ge'mcs ds haine encre les hommes. II ne s'agic point
ici
D I SCOURS I. 9
fance de ces rapports forme ce qu'on ap-
peUe VEfprit: il ell plus oli nioins grand,
felon que nos connoiifances en ce gcnrt;
font plus ou moins (§tendues, L'elpiit lui-
niain s'^leve jufqu'a la connoiilance de cts
rapports f, mais ce font des bornes qu'il ne
franchit jamais. Audi tousles mots qui cora-
pofent les diverfes hngues, & qu'on pent
regarder comme la collection des li^nes de
toutes les penf^es des hommes , nous rap-
pellent ou des images, tels font les mots,
chene , ocian ^fokil; ou defignent dcs idecs ,
c'eft-a-dire, les divers rapports que les ob-
jets ont entr'eux , &: qui font ou fimples,
comme les mots, grandeur^ pctitelj^e; ou
compof^s, comme, vice ^ verfu; ou ils ex-
priment entin les rapports divers que les
objets ont avec nous, c'eft-ii-dire , notre
acT:ion fur eux, comme dans ces mots , ye
brifej je creufe ^ jefoiiltve; ou leur impres-
f]on lur nous, comm.e dans ceux-ci , /e y2//i'
hkjje , ebloui , tpouvarJe.
Si j'ai relVerre ci-deflus la figniiication de
ce mot , Idee , qu'on prend dans des ac-
ceptions tr^s-differentes, puifqu'on dit ^-
galemcnt Vidie d'un arbre ^ Yideede vertu^
c'eft que la fignification inddterminee de
cette expreffion pent faire quelquefois tom-
ber dans les erreurs qu'occafionne toujours
Tabus des mots.
La conclufion de ce que je viens de di-
re, c'ell que, fi tous Its mots des diver-
fes
ici des Veritas r^vtlees , qui foot des veiitts c'un autre
ordre,
A 5
10 D E L' E S P R I T.
fes kngues ne d^fignent jamais que def
objets ou les rapports de ces objets avec
nous &£ntr'eux, tout Teiprit par conf6-
quent confute h comparer & nos ienlations
&; nos idees, c'efl-ii-dire , k voir les res-
femblances & les differences, les convenan*
ces & les difconvcnances qu'elles out en-
tr'elles. Or, comme le jugement n'ell que
cette apperccvance elle-raemejou du moins
que le prononce de cette appercevance, il
s'enfuit que toutes les operations de I'es-
prit fe rcduifent a juger.
La queftion renfevmee dans ces bornes,
j'examinerai iiiaintenant fi juger n'elt pas
fcntir. Quand jc juge la grandeur ou la
couleur des objets qu'on me pr^l'ente, il
ed: Evident qu'fc le jugement port^ fur les
diflerentes impreffions que ces objets out
faites fur mes fens, n'eil: proprement qu'u-
ne fenfation^ que je puis dire ^galenient,
je juge ou je fens que , de deux objets ,
Tun, que j'appelle ioife , fait fur moi une
impreflion diffcrente de celui que j'appelle
pied; que la couleur que je nomme iouge ,
agit fur mes yeux dift'eremment de celle
que je nomine jai/fie ; & j'en conclus qu'en
pareil cas juger n'eil jamais que fentir,
IMais, dira-t-on , fiippofons qu'on veuille
favoir fi la force eft prd'^rable a la gran-
deur du corps , peut-on alTurer qu'alors
juger foit fentir'? Oui, r^pondrai-je: car,
pour porter un jugement fur ce fujet , ma
memoire doit me tracer fucceffivement les
tableaux des fituationsdifF^rentes ou jepuis
me trouver le plus eommundment dans le
cdurs
D IS C 0 UR S. I. n
cours de ma vie. Or juger, c'eft voir dans
ces divers tableaux , que la force me fera
plus ibuvent utile que la grandeur di\ corps.
Mais, repliquera-t-on , lorsqu'il s'agit de'
juger li , dans un roi, la jullice ell prefe-
rable ^ la bonte, peut-on imagiiier qu'un
jugement ne ibit alors qu'une fenlation?
Cette opinion , fans doute , a d'abord
Pair d\in paradoxe : cependant, pour en
prouver la verite, fuppolons dans un hom«
me la connoillance de ce qu'on appelle le
bien & le mal;& que cet homme iachc: en-
core qu'une action eft plus ou moins mau-
vaife , felon qu'elle nuit plus ou moins an
bonheur de la focietd. Dans cette fuppoli-
tion, quel art doit employer le poece on
Torateur , pour faire plus vivement apper-
cevoir que la juflice, preferable, dans un
roi, k la bonte, conferve a r(^tat plus de
citoyens?
L'orateur prefentera trois tableaux k Ti-
magination de ce meme homme : dans Tun
il lui peindra le roi jufte qui condamne &
fait executer un criminel ^ dans le I'econd,
le roi bon qui fait ouvrir le cachot de ce
meme criminel & lui d^tache fesfers^dans
le troifieme, il repr^fentera ce meme cri-
minel qui, s'armant de fon poignard au
fortir de fon cachot, court malfacrer cin-
quante citoyens: or, quel homme, a la
vue de ces trois tableaux , ne ientira pas
que la juftice, qui, par la mort d'un feul,
previent la mort de cinquante hommes,
eft, dans un roi, preferable a la bonte? Ce-
pendant ce jugement n'elt reellemenr qu'u-
A 6 ne
12 D E L' E S P R I T.
ne fenfation. En effet , (i par I'babitude
d'unir certaines idees a certains mots , on
pent, comme Texperience le prouve, en
frappant Foreille de certains Tons , exciter
en nous k peu pres les memes fenfations
qu'on eprouveroit a la prefence meme des
objetsj il eft evident qu'a Texpofe de ces
trois tableaux, juger que, dans un roi, la
juftice eft preferable k la bontd , c'eft fentir
& voir que, dans le premier tableau, on
n'immole qu'un citoyen ; & que, dans ie
troilieme, on en mall'acre cinquante : d'oii
je conclus que tout jugement n'eil qu'u-
ne fenfation.
Mais, dira-t-on , faudra-t-il mettre en-
core au rang des fenfations les jugemens
port^s, par exemple, fur Texcellcnce plus
ou moins grande de certaines mt^thodes ,
tel'es que la m^thode propre a placer beau-
coup dobjets dans notre meraoire , ou la me-
ihode dcs abrtracT:ions,oa cellede Tanalyfe.
Pour repondre h cette objeclion , il faut
d'abord determiner la fignification de ce mot
methode: une methode n'eft autre chofe que
le moyen dont on fe fert pour parvenir au
but qu'on fe propofe. Suppofons qu'un
homme ait delTein de placer certains objets
ou certaines idees dans fa memoire,& que
le hazard les y ait ranges de maniere que
le relTouvenir d"un fait ou d'uuc idee lui
ait rappelle le fouvenir d'une infinite d'au-
tres faits oud'autres idees, & qu'il ait ainfl
grave plus facilement & plus profondement
certains objets dans fa memcire : alors , juger
que cet ordre efl le meilleur & lui donner
le
D I S C 0 U R S I. i^
le nom de mitbode^ c'efl dire qu'on a fait
moins d'efforts d'attention , qu'on a ^prou-
v6 line fenfation moins penible , en dtu-
diant dans cet ordre que dans tout autre :
or, fe reflbuvenir d'une fenfotion penible,
c'eft fentir; il ell: done evident que, dans
ce cas , juger elt fentir.
Suppofons encore que, pour prouver la
v^rit6 de certaines propofitions de geome-
trie & pour les faire plus facilement con-
cevoir k les dilciples , un geometre fe foit
avifd de leur faire confid^rer les lignes in-
d(^pendamment de leur largeur & de leur
cpailieur: alors , juger que ce nioyen ou
cette niethode d'abltradlion til la plus pro-
pre k faciliter k les Aleves I'intelligence de
certaines proportions de g^omdtrie , c'eft
dire qu'ils font moins d'efforts d'atten-
tion , & qu'ils eprouvent une fenfatiori
moins penible , en fe fervant de cette me-
thode que d'une autre.
Suppofons, pour dernier exemple, que,
par un examen fdpare de chacune des v6-
ritds que renferme une proportion compli-
qu^e, on foit plus facilement parvenu k
rintelligence de cette proportion : juger a-
lors que le moyen ou la methode de I'ana-
Jyfe eft la meilleure, c'eft pareilleraent dire
qu'on a fait moins d'efforts d'attention, &
qu'on a par confcquent ^prouve une fenfa-
tion moins penible , loifqu'on a conlidere en
particulier chacune des verites renfermees
dans cette propofition compliqu^e , que
lorfqu'on les a voulu faifir toutes a la fois.
li refulte de ce que j'ai dit , que les
A 7 j"ge-
U D E L* E S P R I T:
jugements port^s fur les moyens ou les ine-
thodes que le hazard nous pi^fente pour
parveiiir a un certain but, ne font propre*
ment que des fenfations ; & que , dans
riiorame, tout fe rdduit a fentir.
Mais, dira-t-on, comment jufqu'^ ce
jour a-t-on fuppofe en nous une taculte
de juger diftinde de la faculty de fentir ?
L'on ne doit cette fuppofuion, r^pondrai-
je,qu'a Timpofllbilite ou Ton s'elt era juf-
qfk prefent d'expliquer d'aucune autre
manlere certaines erreurs de Telprit.
Pour lever cette difficulte, je vais, dans
les chapitres luivants, montrer que tons
nos faux jugeraents & nos erreurs fe rap-
portent k deux caures,qui ne fuppofent en
nous que la faculty de fentir^ qu'il feroit , ■
par conf^quent, inutile & meme abfurde
d'admettre en nous une facuke de juger
<3ui n'expliqueroit rien qu'on ne puiiTe ex*
pliquer fans elle. j'entre done en matiere ;
<5c je dis qu'il n'eft point dc faux jagement
qui ne foit un elTet ou de nos pallions oa
^e notre ignorance.
C H A P I T R E II.
Des erreurs occafionnies par nos ■pajjloml
LES paffions nousinduifent en erreur, par-
ce qu'elles fixent toute notre attention
fur un cote de Tobjet qu'elles nous prefen-
tent , & qu'elles ne nous permettent point de
le confiderer fous toutes fes faces. Un roi
€11: jaloux du titre de conquerant : la vicT:oi«
re.
n I s c 0 tj R s I. i^
re , dit-il, m'appelle au bout de la terre ,
je combattrai, je vaincrai, ie briferai I'or-
gueil de mes enneniis , je chargerai leurs
mains de fers; & la terreur de mon nom,
conime un rempart impenetrable , defendra
I'enir^e de mon empire. Enivre de cet ef-
poir, il oublie que la fortune eft inconftan-
te, que le fardeau de la milere eft pres-
que egalement ("upporti^ par le vainqueur
& par le vaincu f, il ne fent point que le bien
de fes fujets ne fert que de pietexte k la
fureur guerriere, & que c'eft I'orgueil qui
forge fes armes & deploie fes etendards :
toute fon attention eft fix6e fur le char 6c
la pompe du triomnhe.
Non moins puiilante que I'orgueil, la
crainte produira les niemes cffets ; on la
verra creer des fpectres , les r^pundre au-
tour des tombeaux , & dans robfcurite des
bois les ofFrir aux regards du voyageur eF«
fraye , s'emparer de toutes les facultes de
fon ame , & n'en laifier aucune de libre
pour conliderer Tabfurdite des motifs d'une
terreur ii vaine.
Non feulement les paflions ne nous lais-
fent confiderer que certaines faces des ob*
jets qu'ellcs nous prefentent , niais elles nous
trompent encore, en nous montrant fou-
vent ces memes objets ou ils n'exiftent
pas. On fait le conte d'un cure & d'une
dame galante : ils avoient oui dire que la
lune dtoit habitue, ils le croyoient, &, le
t^lefcope en main , tous deux tachoient
d'en reconnoitre les habitants. Si je ne me
tromj[>e , dit d'abord la dame ^fappergou deux
cm-
^6 D E L' E S P R I T;
ombres ; elks s''inclme}it Tune vers P autre ; Je
n'tn doute point , ce font deux amants heu-
reux..,. Eh! -fi donc^ viadame ^ reprend le
cure , CCS deux ombres que vous voyezfont deux
clochers d'une cathedrak. Ce conte ell not re
hiftoire ; nous n'appercevons le plus fou-
vent dans les chofes que ce que nous defi-
rons y trouver : fur la terre, comme dans
]a lune , des paflions differentes nous y
feront toujours voir ou des amants ou des
clochers. L'illufion eft uii effet neceflaire
des paflions, dont la force fe mefure pres-
que toujours par le degre d'aveuglement
oil elles nous plongent. C'efl ce qu'avoit
trt;s-bien fenti je ne fais quelle femme,
qui, furprife par fon amant entre les bras
de fon rival, ofa lui nier le fait dont il ^-
toit temoin: Qiwi! lui dli-il, vous pouj/ez a
ce point T impudence u^h , perfide ! s'd-
cria-t- elle , y^ le vois, tu ne ir^ aimes plus ;
tu crois plus ce que tu vois , que ce que je tc
dis, Ce mot n'ell pas feulement applica-
ble a la palfion de I'amour, mais a toutes
les paflions. Toutes nous frappent du plus
profond aveuglement. Lorfque I'ambition ,
par exemple,metles armes ^la main ^deux
nations puiffantes, & que les cicoyens in-
quiets fe demandent les uns aux autres des
nouvelles : d'une part , quelle facilite a croi-
re les bonnes! de f autre , quelle incredu-
liie fur les mauvaifes ! Combien de fois une
trop fotte confianceen desmoines ignorants
n'a-t-ellc pas fait nier a des Chretiens la
pornbilite des antipodes ? II n'e!l: point de
liecle qui 5 par quelque affirmation ou quel-
que
DISCOURSI. 17
que negation ridicule , n'apprete k rire au
llecle luivant. IJne folie paflee t;claire ra-
rement les homnies far leur folie pr^fente.
Au refte , ces memes paflions , qu'on
doit regarder comme le germe d'une infi-
nite d'erreurs , font aulB la iburce de nos
lumieres. Si elles nous dgarent , elles feu-
ks nous donnent la force necelfaire pour
marcher f, elles feules peuvent nous arracher
h cette inertie & a cette parelle toujours pre-
te b. faifir toutes les faculi^s de notre ame.
Mais ce n'efl pas ici le lieu d'txaminer la
verite de cette propofuion. Je palle main-
tenant k la feconde caufe de nos erreurs.
C H A P I T R E III.
De Tignorance.
Of? prouve , daf7s ce chapitre , que la fecondt
fource de nos erreurs cnnfifte dans rignoranct
des faits de la comparaifon di-fqueb depend^
en cbaque genre , la juflejfe. de nos dicifions.
Nous nous trompons, lorfqu'entrain^s
par une paffion , & fixant toute notre
attention fur un des cotes d'un objet,nous
voulons , par ce feul cote , juger de I'ob-
jet entier. Nous nous trompons encore ,
lorfque, nous etablillant juges fur une ma-
tiere, notre menioire n'eft point chargee
de tous les faits de la comparaifon defquels
depend en ce genre la jufleUe de nos de-
cifions. Ce n'eft pas que chacun n'ait Tef-
prit juile ^ chacun voit bien ce qu'il voit:
niais, ptsrlonne ne fe deiiant ail'ez de foa
igno:
18 D E L' E S P R I T.
ignorance , on croit trop facilement que
ce que Ton voit dans un objet eft tout ce
que Ton y peut voir.
Dans les queftions un pen difficiles , Pi*
gnorance doit etre regardee comme la
principale caufe de nos'erreurs, Pour fa*
voir combien , en ce cas , il eft facile de
fe faire illullon k foi-meme j & comment ,
en tirant des confequences toujours juftes
de leurs principes, les hommes arrivent k
des r^fultats enti6*ement contradidloires,
je choifirai pour exemple une quellion un
peu compliquee: telle eft celle di\ luxe,
iur laquelle on a port^ des jugements tres-
diffcrents , felon qu'on Fa confiderde fous-
telle ou telle face.
Comme le mot de h/xe eft vague, n'a
aucun fens bien determine , & n'eft ordi-
naire ment qu'une exprelTion relative , il
faut d'abord attacher une id^e nette a ce
mot de /uxe pris dans une figiiification
rigoureufe , 6: donner enfuite une defini-
tion du luxe confidere par rapport b. une
ration & par rapport a im particulier.
Dans une fignification rigoureufe , on
doit entendre, par h/xe , toute efpecc de
fuperfluitds , c'eft-a-dire, tout ce qui n'eft
pas abfolument ndcefl'aire a la conlervation
de Thomme. Lorfqu'il s'agit d'un peuple
police & des particuliers qui le compofent,
ce mot de luxe a une tout autre iignifica-
tion; il devient abfolument relaiif. Le luxe
d'une nation polic^e eft Temploi de fes ri-
chelfes k ce que nomme fuperfluites le peu-
ple avec lequel on compare cette nation.
C'eft
DISCOURSI. 19
C'efl le cas 011 fe trouve TAngleterre par
rapport a la Suifle,
Le luxe, dans un particulier , efl: pareil-
lement I'emploi de fes richeffes ^. ce que
Ton doit appeller fupertiuites , eu egard
au polle que cet homme occupe dans un
^tat , & au pays dans lequel il vit : tel
^toit le luxe de Bourvalais.
Cette definition donn^e , voyons fous
quels afpedls difterens on a confidere le luxe
des nations , lorfque les uns I'ont regard^
comme utile, & ies autres conime nuifi-
ble k I'etat.
Les premiers ont port^ leurs regards fur
ces manufactures que le luxe conflruit, oi^i
I'etranger s'empreffe d'echanger fes trefors
centre rinduftrie d'une nation, lis voient
I'augmentation des richeffes amener i fa
fuite I'augmentation du luxe & la perfec-
tion des arts propres a le fatisfaire. Le
fiecle du luxe leurparoitl'epoquede la gran-
deur & de la puilfance d'un etat. L'abon-
dance d'argent qu'il fuppofe & qu'il attire,
rend, difent-ils, la nation heureufe au de-
dans , & redoutable au dehors. C'eft par
I'argent qu'on foudoie un grand nombre de
troupes, qu'on batit des magafms, qu'on
fournit des arcenaux , qu'on contracle , qu'on
entretient alliance avec de grands princes,
& qu'une nation enfin peut non feulement
•refiller, mais encore commander h des peu-
ples plusnombreux, & par confdquent plus
ri^ellement puilfans qu'elie. Si le luxe rend
un etat redoutable au dehors, quelle feli-
QiU ne lui procure -t-il pas an -dedans?
l\
20 D E L' E S P R I T.
II adoucit les raceurs; il cree de nouveaiix
plaiiirs, fournic par ce moyen k la fublis-
tance d'une infinite d'ouvriers. II excite
une cupidity falutaire qui arrache Thomme
k cette inertie, a cet ennui qu"'on doit re-
garder comaie une des maladies les plus
communes & les plus cruelles de I'huma-
Eite. 11 r^pand par-tout une chaleur vivi-
fiante , fait circuler la vie dans tous les
membres d'un etat , y reveille I'induftrie ,
fait ouvrir des ports, y conftruit des vais-
feauxjles guide h travers Tocean , & rend
enfin communes h tous les hommes les pro-
dudlions & les richeifes que la nature ava-
re enferme dans les gouffres des mers,dans
les abymes de la terre , ou qu'elle tient
eparfes dans mille climats divers. Voil^ , je
penfe, a peu pres le point de vue fous le-
quel le luxe fe prefente k ceux qui le con*
fiderent comme utile aux etats.
Examinonsmaintenant I'afpedl: fouslequel
il s'ofFre aux philofophes qui le regardent
comme funeite aux nations.
Le
(a) Le luxe fait circuler I'argent ; il le retire des- cofFres
ou i'avarico pourroi: I'entaller: c'eft done le luxe, difenc
quelques gens, qui reme: I'equilibre entre les fortunes dis
citoyens. Ma reponfe a ce raidmnemenc, c'eft qu'ils ne
produit point cct efFet. Le luxe fuppofe toujours une cau-
fe o'inegilit^ de richefl'es entre les citoyens. Or cette cau-
fe, qui fait les pretniers riches, doit, lorfque le luxe les a
ruines , en reproduire toujours de nouveaux : fi Ton de'trui-
foit cette caufe d'inegalite de richefle";, le luxe difparoitroit
avcc elle. II n'y a pas de ce qu'nn appelle luxe dans les
pays ou les fortunes des citoyens font a peu pres e'gales,
J'ajouterai a ce que je viens de dire, que , cette inegalite
de richefl'es aae fois e'tablie, le luxe lul-meme eft en par-
tie caufe de la reproduction perp^tuelle du luxe. En eff;t,
t-ouc hcmaie qui fe raine par ion laxsj traufporce li plus
grande
D I S C O U R S I. ftt .
Le bonheur des peuples depend , & de
la felicit^ dont ils jouiirent au-dedans, iSc
dii refpect qu'ils infpirent au-dehors.
A I'egard du premier objet, nous pen-
fons, diront ces philofophes , que le luxe
&. les richedes qu'il attire dans un etatn'en
rendroient les fujets que plus heureux, fi
ces ricbelTes etoient moinsinegalementpar-
tag^es, ik. que chacun put fe p;ocurcr les
coramodites dont I'lndigenc^ le force i
le priver.
Le luxe n'eft done pas nnifible comma
luxe , mais limplement comme I'effet d'une
grande dilproporcion entre les richedes des
citoyens (<?). Auffi le luxe n'eil-il jamais
extreme , lorfque le partage des richeffes
ifeft pas trop in^gal ; il s'augmente h me-
fure qu'elles le raliemblent en un plus petit
nombre de mains; il parvient enfni a foa
dernier pi^rioie , lorfque la nation fe par-
tage en deux claOTes, dont Tune abonde en
fuperfluites , 6; I'autre manque du necelTaire
Arriv^
grande partie de fes richefles dans les mains des arcifans du
luxe; Ccux-ci , enrichis des depouiUes d'une infinite de dif-
fipateurs, deviennent riches i lear tour, & fe ruinenc de
li nii}me maniere. Or, des de'bris de cant de fortunes, ce
qui rcflue de richelles dans les campagnes n'en peuc etre
que la moindre parcie, parce que les produftonis de la
terre, delVme'es a I'ufage comniun des hommes, ne peu-
vent jamais exce'der un" certain prix.
II n'en ell pas ainfi de ces memes produ£iions, lorfqu'el-
les i.-:t piffe dans les manufidlures , & qn'elles ont ete em-
ploye'es par I'induftrie ; elles n'oric al'irs de valeur que
celie que leur donne la fancaifie; le prix en devient excef-
fif. Le luxe dolt done toujours retenir I'argent dans le*
mains de fes artifans, le faire toujours circuler dans la
mime clafTe d'hommes, & par ce moyen eutretenir cou»
joufj I'in^^alittf des ricbelTes eotre la ciioyecs.
aa D E L' E S P R I T.
Arrive une fois h ce point , Tetat d'une
nation eft d'autant plus cruel qu'il eft incu-
rable. Comment remettre alors quelque (^ga-
lit^ dans les fortunes descitoyens? L'hom-
nie riche aura achete de grandes feigneu-
ries: a portee de profiter du derangement
de fes voilins , il aura rcuni, en pen de
temps , une inlinit^ de petites proprieties h
Ion domaine. Le nombre des proprietaires
diminut^, celui des journaliers iera augmen-
ts: lorfque ces derniers feront ailez mul-
tiplies pour qu'il y ait plus d'ouvriers que
d'ouvrage , alors le journalier fuivra le cours
de toute efpece de marchandife , dont la
valeur diminue lorfqu'elle eft commune.
D'ailleurs, I'homme riche, qui a plus de
luxe encore que de richefles, eft interellei
bailler le prix des journdes , h n'offrir au
journalier que la pale abfolument necefl'ai-
re
(J) On croic communement que les campagnes font mi-
nxes par les corvees, les impoficions , & fur-touc par celle
des caiiles ; je conviendrai volontiers qu'elles fonc tres-
onereufes .• il ne faut cependant pas imaginer que la feule
fiipprefHon de ce: impoc rendit la condicion des payfans
fore heureufe, Dans beaucoup de provinces, la journe'e eft
de huic fols. Or, de ces huit fols, fi je deduis rimpoGtion
de Teglife, c'eft-a-dire, i peu pres quatrevingt - dlx fetes
ou dimanches , & peut-ecre une crentaine de jours dans
I'anne'e ou Touvrier efi incommode , fans ouvragc, ou em-
ploye aux corve'es, il ne lui refte, I'un portan: I'autre, que
fix fols par jour: tanc qu'il eft garden, je veux que ces fix
fols fourniflenc a fa depenfe, le nourriffent, le vetenc, le
logent: des qu'il fera mari^, ces fix fols ne pourronc plus
■lui fuffire, parce que , dans les premieres annees du ma-
riage, la femme, enti^rement occupee a feigner ou a al-
laicer Ces enfans, ne peuc rien gagner; fuppofons qu'on lui
fic alors remife entiere de d taille, c'elt-a-dire, cinq on
fix francs, il auroit a peu pres un liard de plus a de'penfer
fir jour , ox ce liard ue ctiPgeiQii iuaaxsin ficu » fa fi-
D I S C 0 U R S I. 23
re pour fa fubfiilance (Ji)'. le btfoin con-
traint ce dernier a s'en contenter^ mais s'il
lui lurvient quelque maladie ou quelque
augmentation de famille, alors faute d'une
nourriture faine ou aiTez abondante , il de-
vient intirme , il meurt, & laiile a T^tat une
famille de niendiants. Pour prevenir un
pareil malheur, il faudroit avoir recours k
un nouveau partage des terres: partagetou-
jours injurte & impraticable. 11 eil done
evident que, le luxe parvenu k un certain
periode, il ell impoflible de remettre au-
cune egalit^ entre la fortune des citoyens.
Alors les riches & les richefles fe rendent
dans les capitales, ou les attirent les plai-
firs & les arts du luxe: alors la campagne
rede inculte & pauvre ; fept ou huit mil-
lions d'hommes languiflfent dans la mife-
re (c) , & cinq ou fix mille vivent dans une
opu-;
tuition : que faudroit-il done faire pour la reniire heureu-
fe ? haufler confiderablement le prix des journees. Pour
cet effet il faudroit que les feigneurs vecull'ent habicuelle-
menc dans leurs terres ; a Texemple de leurs peres, ils re'-
compenieroienc les fervices de leurs domeftiques par le don
de quelques arpens de terra ; le nombfe des proprie'taire*
Eugmenteroit infenfiblement ; celui des journaliers diminuc-
roit; & ces derniers, devenus plusrares, mectroient ieur
peiPL- a plus haiK prix.
(c) II eft bien fingulier que les pays vant^s par Ieur luxe
& Ieur police foient les pays ou le plus grand nombve dea
homines ell plus malheureux que ne Je font les nations fau-
vages , fi me'prife'es des nations police'es. Qui doute que
I'etat du fauvage ne foic pre'tVrable a celui du payfin ? Le
fauvage n'a point , comme lui , a craindre la prilon , ia
furcharge des impots, la vexation d'un feigneur , le pou-
voir arbicrairL» d'un fib.ieleguei il n'eft pdinc perpe'tuelle-
inent humilie' & abruti par la pre'fence journaliere d'hom-
■ mes plus riches & plus puiflans que lui ; fans fupeneur,
Uva kryiwde, plus robifte i^ue le piyfan parce qu'il elt
plus
44 D E L' E S P R I T.
opulence qui les rend odieux, fans les ren*
dre plus heureux.
En etfet , que peut ajouter au bonheur
d'un homme I'excellence plus ou moins
grande de fa table? Ne lui fuflit-il pas d'at-
tendre la faim, de proportionner les exer-
cices ou la longueur de fcs promenades au
mauvais gout de fon cuilinier, pour trou-
ver delicicux tout mets qui ne I'era pas de-
tellable? D'ailleurs , la frugalite (^ Texer*
cice ne le font-ils pas echapper a toutes
les maladies qu'occafionne la gourmandife
irrit^e par la bonne chere? Le bonheur ne
depend done pas de I'excellence de la table.
II ne depend pas non plus de la magnifi-
cence des habits ou des equipages : iorf-
qu'on paroit en public couvert d'un habit
brod6 6c traine clans un char brillant , on
n'eprouve pas des plaifirs phyliques , qui
font les feuls plaifirs r^els ; on efb, tout
au plus, allecT:e d'un plailir de vanit6,dont
la privation feroit peut-etre infupportable,
mais
plus heureux, 51 jouit du bonheur de I'e^jalite , & fur-tout
<lu bien ineftimable de la liberce, fi inuLiiement redame'e
par la plupart des nations.
Dans les pays polices, I'art de la l^giflacion n'a Convent
fonliile qu'a faire concourir une infinite d'hommes au bon-
heur d'un petit nombre; a tenir , pour cet efFet, la mulci,
tude dans I'opprelTion , t< a violer envers elle tous les
dr;/its de Thuminite.
Cependant, le vrai efprit legiOatif ne devroit s'occuper
que du bonheur general. Pour procurer ce bonheur aux
holnmes, peut-etre taudroit -il les approcher de la vie de
partear ; peur-t'tre les decouvertes en le'gifiation nous ra-
me'neroDt-eiles , a cet egard , au point d'uu Ton elt d'a-
bord parti, Kon que je veuille decider une queftion fi deli-
cate, Ix. qui exigeroic I'examen le plus profond : mais j'a-
VO'M c^u'ii cil biea c'toaQa.nc que taac dc t»rmes diifcreiite*
de
DISCOURSI. 25
mais dont la jouilTance elHnfipide. Sans
augmenter ion bohheur, riiomme riche iie
fait, par I'etalage de fon luxe, qu'olFenler
rhumanit(§ , & le malheureux qui , compa-
lant les haillons de la milere aux habits de
I'opulence, s'imagine qu'entre le bonheur
du riche & le lien il n'y a pas moinsde
ditference qu'entre leurs vetemencs^ qui fe
rappelle, ^ cette occalion,le fouvenir dou-
loureux des peines qu'il endure; & qui fe
trouve ainfi prive du feul foulagement de Tin-
fortune ^ de Toubli niomentan^ de fa mifere.
II eft done certain , continueront ces phi-
lofophes , que le luxe ne fait le bonheur
de pertbnne; tSc qu'en fuppofant une trop
grande in^galite de richeffes entre les ci«
toycns,il iuppofe le nialheurdu plus grand
nombre d'entr'eux. Le peuple, chez qui le
luxe s'introduit , n'ell: done pas heureux
eu-dedans : voyons s'll eft refpecliable aa
dehors.
L'abondance d'argent que le luxe attire
dans
de gouvernement e'tabll« du molns fijus le pr^cexte da bieft
public, que tan: de !oix, tanc de r»g-lecnorits , n'aien: 6:6^
chez. 1.1 pluparc des peuples, q:ie des jnRrumencs de I'lDfur-
tune des hommes. Peut-etre ne peuc-oa e-chapper a ce
malheur , fans reyeuir i des mceurs infiniment plis limplds.
Je fens bien qu'il f'audroic alors renoucer a une infiniie de
phiCrs dont on ne peut fe detacher fans peine, mais ce fi-
crifice cepenJ.int feroit un devoir , fi le bien gene'ral I'exi-
geoit. N'efl-on pas memo en droit de fjjpganner cjui I'ex-
ireme fe'licire de quelques parricu'iers eft touj'ours atrach-ie
au malheur du plus grand nombre ? Vrriie afiTei heureufe-
mcnc exprime'e par ess deux vers fur les fauvages:
Chex etix tcu: ejl comrnun , chez. ettx tout ejl egal^
Cnmmf Hi font fans falah , Us font f^tts hi^it*.',
Toms I. B
ii6 D E L' E S P R I T.
dans iin etat , en impofe d'abord il rimagina-
tion; cet etat ell, pour quelques inllants ,
itn etat puiiTant: mais cet avantage (fup-
pofe qu'il puifle exifler quelque avantage
independant du bonheur des citoyens)
n'eft,comme le remarque M-. Hume, qu'un
avantage paifager. Affez femblables aux
mers , qui fuccefliveraent abandonnent &
couvrent mille plages differentes , les riches '
les daivent fuccellivement parcourir mille
climats divers Lorrque,par la beaute de fes
manufaftures & la perfecftion des arts de
luxe 5 une nation a atiire chez elle I'argent
des
(//) Ce que je Jis du commerc? des marchandifes de luxe
re doit pas s'app::qi;er_a tou'e efpece d* eemmerce. Les
richefies que les manutafiures & la perfeQ:ion des arcs du
luxe actireat dans un ^nt, n'y Tunc que paflageres & n'aHg-
nienten: pas la t^iicice' des pjrticiiliers. II n'en eft pas de
me me des richeiTes qu'afcire le commerce des marchandifes
qu'un appelle de premiere ne'celTire. Ce commerce fuppofe
ur.e exc'.'ilence culture des terres , une lljbdivifion de ce».
nemcs terres en une innnice de petits doir.aiaef , &c par
confequenc un par^ige bien moins iue'gal des richelfes. Je
iais bien que le commerce des denre'es doit, apres un cer-
tain terns, occafionner aufil une rrcs-grande difproportion
entre les fortunes des ciroyens, & amener le luxe a fa fui-
te ; mais peut-etre n'eft-il pas impo'Iible d'arreter, dans
ce cas, les progres da luxe. Ce qu'on peur du moins afTu-
rer, c'ell que 13 rrunitm des richefles en un plus pe:it nom-
bre de mains fe f-iic alors bien plus lentement , &z pjrce
que les proprie'taires f<)nc a la fois culcivateurs & nego-
Cians, & parce que, le nombre des proprie'caires ecanc plus
grand & ceiui des journaliers plus petit, ceux-ci, devenus
plus rares, font, comme je I'ai die dans une note prece-
dence, en Scat de donner la loi, de taxer leurs journees, &
d'exiger une pale fuffi'ante pour fubfiller honnecemenc eux
& leurs families. C'eft ainfi que chacun a pare aux riches-
fes que procure aux e'cats le commerce des denre'es. J'a'ou-
terai de plus, que ce corr.merce n'elt pas fujec aux memes
re'volutijns que le commerce des manufaiiures de luxe: un
arc, une manufacture pafle aifeincac d'un pays dans un au-
tre ;
D I S C 0 U R S. I. !:7
des peuples voifins, il efl: evident que le
prix des denrees & de la raain-d'anivre
doit neceflaireinent baiffer chez ces peu-
ples appauvris ; & que ces peuples, en en-
levant quelques manufacluriers , quelques
ouvriers a cette nation riche , peuvent Tao-
pauvrir a fon tour en I'approvilionnant , l\
meilleur conipte , des marchandifes dont
cette nation les fourniflbit (^). Or, litOt
que la difette d'argent fc fait feiuir dans
iin ctat accoutunit^ au luxe , la nation tOtji-
be dans le niepris.
Pour s'y fouitraire , il faudroit fe rap-
procher d'une vie fimple j & Its moeurs,
ainli
tre; mais que! tems ne fau:-il pas pour vaincre ri^noran-
te & la pirelTe des piyfans, Si. les engager a s'adonner z
la cuiturs d'une nouvelie denre'e ? Pour nararaliftr ceue
iiouvelie denre.' dans un pays, il fauc un foin & une dJ-
penfe qui doit prefqus tjujours laifTer, ac.tt'gard, I'avan-
uge du commerce au piys ou cette denre'e croic nacurell;-
menc, & dans lequel eUe eil depuis long-tenis culcivee.
II eft cependant un cis, peut-ctre imagiaaire, oii Teca-
bliflemsnt des mioufafbures -X le commerce des ar:s ds
luxe pourrolc etre regarde comme tres-ucile. Ce feroi: lorf-
que i'etendue tk la tertilice d'un pays ne feroienc pas pro-
portionnees au nombre de fes habit^ns , c'cft-i-iire, iorf^
qu'un ecat 02 poiirroic nourrir tous Ces cicoyens. Alors une
nation qui ne fera point a porr^e de peupler un pays tel
quo I'Amj'rique, n'a que deux partis a prendre; i'un d'ea-
voyer des colonies ravager les concre'es voilines, & s'eca-
biir , comme certains pejples , a main armee , dans des
pays afl'ez, tertiles pour les nourrir ; I'autre , d'ecablir des
manufaclures, de Forcer les nations voifines d'y lever des
marchandifes , & de lui apporter en e'change les denrees
receffaires a la fubiiftmce d'un c^rrain nomijre d'hdbitans.
Entre ces deux partis, le dernier eft fans concredit le plus
humain: quel qu3 foil la fore des armes , viclorieufe oti
vaincue , toute colonic qui entre , a main armee , dins un
pays , y repand certainemenr plus de defolation & de maux
^ue n'en peuc occaQouner la levee d'une eC'^icc de tribut ,
lauias ex't^t par la farce que par Thuauaite.
13 2
a8 D E L' E S P R I T.
ainfi que les loix, s'y oppofent. AufTi 1'^-
poqiie du plus grand luxe d'une natiott
elt-elle ordinairement I'epoque la plus pro-
chaine de fa cbilte & de Ion avililTement.
La fdicit6 & la puiflance apparente que le
luxe communique , durant quelques in-
Itants , aux nations , eft comparable h ces
ficvres violentes qui pretent, dans le tranl-
port , line force incroyable au malade
qu'dles devorent ; & cjui femblent ne
multiplier les forces d'un honime , que
pour le priver , au d<fclin de I'acc^s, &
de ces memes forces & de la vie.
Pour le convaincre de cette v^rite , di*
ront encore les memes philofophes, chcr-
chons ce qui doit rendre une nation reel-
lement relpeclable ^ fes voifins : c'eft ,
fans contredit, le nombre, la vigueur de
fes citoyens, leur attachcment pour la pa-
trie , & enfin leur courage & leur vcrtu.
Quant au nombre des citoyens, on fait
que les pays de luxe ne font pas les plus
peupl^sj que, dans la ineme etendue de
tcrrein ,
(c) Cette cnnfiimmatinn d'hommes eft cependant fi rrar.-
de, qu'on ne pcut (iiu frt-mir confije'rer celle que fuppo-
fe notrc comoierce d' Ameri'jue. L'humanite, qui cjinman-
■de Tamour de coua I-ishoinnies, veuc que, d-ins U traite Hes
negres, je metre o'galemeiit au rang des miiheurs & la
more de mes compatriotes & celle de cane d'Africains,
qu'aniine au comhac I'erpoir de Lire des prirbniiiers 6c le
ddir de les '/changer conire nos marchandifes. Si Ton
fuppute le nam t re d'hofnines qui p^ric, rant par les guer-
res que dans la travcrfee d'Atrique e:> Amerique; qu'on y
ajoutc ceiui des ne;.res qui, arrives a leur de/linacioa , de-
VienneiK h vittime dos caprices, de !a capiiite' & du pou-
voir arl'itr.ure d'un niaJtre; & qu'on joip,ne a ce nombre
celui des cuoyms qui peaiien: par le tea , »e niairrage ou
le
D I S C 0 U R S T. 29
terrein , la Suiffe peut compter plus d'hti-
biians que rElpagne, la Fiance , & mcme
TAngleterre.
La confommation d'hommes , qu'occa-
fionne n^cfcirairement un grand commerce
(e), n'eft pas en ces pays I'unique cauTc
de la depopulation: le luxe en cree mille
autres , puifqu'il attire les richeiles dairs
les capitales, laiflfe les campagnes dans fa
difette, favorife le pouvoir arbitraire & par
conrdquent I'auguientation des I'ublidcs , &
qu'il donne entin aux nations opulcntcs la
facilite de contraiter dcs dettes (/) done
elles ne peuvent enfuite s'acquiuer fans
furcharger les peuples d'impots on^reux.
Or ces Viifferentes caufes de dt^population ,
en plongeant tout un pays dans la mifere,
y doivent neceflairement alfoiblir la conlli-
tution des corps. Le peuple adonne an
luxe n'efl: jamais un peuple robulle : de Ces
citoyens, les uns font enerv^s par la mol-
leiTe , les autres ext^nu6s par le befoin.
Si les peuples fauvages ou pauvi"es,com-
me
le fcorbut ; qu'enfin 6n y ajoure cflui des matelots qui
meurent pendant leur fejour a Sc. Domingui.-, ou par les
maladies afFeft^es a la temperature particuliere de ce cli-
mat, ou par les fukes d'un libercinoge touiours ii dange-
reux en ce pays : 011 conviendra qu'il n'arnve point de
barrique de fucre en Europe qui ne foit teinre ^e fang hu-
main. Or quel homme, a la vi\e de» malheurs qu'occ.fiou-
nent la culture & I'exportation de cette denrce, refufeioic
de s'en priver, & ne renonceroit pas a un plaiQr acfccie
par les Lrmes Si la mort de tant de ma'.heureux? Detour-
no.ns nos regards d'un TpeiSacle fi funeflc, & qui fait tant
de honce & d'horreur a Thumanit^.
(/) La Hoi! and e, I'^ngleterre, Ij France font f bargees
de dectes^ & la SuiSe ne doit rlen.
B3
so D E L' E S P R I T.
me le remarque le chevalier Fohrd, ont i
cet cgard one grande fuperiorite fur les
peuples livr^s au luxe ; c'eft que le labou-
reur eft, chez les nations paiivres , Ibu,-
vcnt plus riche que chez les nations opu-
lentes^ c'elc qu'un paylan Suiffe eft plus a
fon aire qu'un payfan Francois (gy
Four former des corps robuftes , il faut
line nourriture fimple , mais faine & affez
abondante; un exereice qui, fans etre ex-
ceflif 5 foil fort ; une grande habitude k fup-
porrer les intemperies des faifons, habitu-
de que contractent les payians, qui, par
cette railon , font infiniment plus propres
h. foutenir les fatigues de la guerre que des
manufaduriers, la plupart habitues a une
vie fedentaire. C'eft auffi chez les nations
pauvres que fe forment ces armees infati-
gables qui changent le deftin des empires.
Quels remparts oppofercit k ces nations
un pays livre au luxe & a la molleiTeV li-
ne peut leur en impofer ni par le nombre,
iji par la force de fes habitants. L'attache-
ment pour la patrie, dira-t-on , peut fup-
pleer au nombre »5c a la force des citoyens.
Mais qui produiroit en ces pays cet amour
vertueux de la patrie ? L'ord're des pay-
fans ,
0) II ne fuffir pzs, dit Grotius, que le peuple fbit pour-
vu des chofes abfoh.'men: necefiiires a fa confervation & a
fa vie; il faut encore qu'il ait i'agreable.
{h) En confequerce, i'on a toujours regarde Tefprit mi-
liraire comma incompatible avec I'efprit de commerce: ce
n'eft pa; qu'on ne j uifle du mains les concilier juilqu'a un
certain point; mais c'eft <^u*en poiicique ce probleme e!l
un des plus ditSciles a reloudre. Ceux qui , jufju'a prc-
ftDc , one eciit fur ie commerce, Tont traii^ comme une
queflion
D I S C 0 U R S I. 31
fans, qui compofe a liii feul les deux tiers
de chaque nation, y elt malheureux : celui
des artifans n'y pollede rien ; tranfi^laRte
de fou village dans une manufaclure ou
une boutique, & de cette boutique dans
une autre, I'artifan ell familiarile avec ri-
dee du displacement ^ il ne peut contracter
d'attachement pour aucun lieu, aflure prcf-
que par-tout de fa fubfiilance , il doit fe^
regarder non comme le citoyen d\in pays ,'
mais comme ua habitant du monde.
Un pareil peuple ne peut done fe d'din-
guer long-temps par fon courage ^ paice
que, dans un peuple, le courage eft or-
dinairement , ou I'eflet de la vigueur du
corps , de cette coniiance aveugle ea fes
forces qui cache aux bommes la moitie du
peril auquel i!s s'expofent, ou rclfct d'nn
violent amour pour la patrie qui leur fait
d^daigner les dangers: or ie luxe tavit , a
la longue , ces deux fources de courage
(K). Peut-etre la cupidite en ouvriroit-elle
une troifieme, fi nous vivions encore dans
ces iiecles barbares ou Ton reduifoit les
peuples en fervitude, SiouTon abandonnoit
les villes au pillage. Le foldat n'etant plus
niaintenant excite par ce motif, ii ne pent
I'etre
O'leflion ifole'ei ils n'onr pas aflez fortement Tcnri que tout
a Ics reflets ; qu'en faic dt gouvernemenc , il n'eft point
propremeiic de queftion ifoiee; qu'en ce genre, le mcrite
d'un auteur confifte a lier enfemble toures les parties de
radminiftration; & qu'ennn un etat eft une machine mue
par difFerf.ns refTorts , dont il faut augmenter ou diminuer
la force proporcionne'ment au jeu de ces reflorcs entr'eux,
& k j'eflfec qu'on veut produire.
B4
32 D E L' E S P R I T.
I'^tre que par ce qu'on appelle rbonnetiT|
or le dcfir de I'honneur s'atti^dit chez urv
peuple, lorlque rainour des richefles s'y
ailurae (/). En vain diroit-on que les na-
tions riches gagnent du nioins en bonheur
& en plailirs ce qu'elles perdent en vertu
& en courage: un Spartiate (/^) n'^toit pas
n-.oins heureux qu'un Perfe ; les premiers
Remains, dont le courage ctoit recompenfe
par le don de quelques denrdes, n'auroient
point envie le fort de CraiTus.
Ca'ius Duillius, qui,pf.r ordre du f^nat,
ctoit tous les foirs reconduit k fa maifon
•k la clarte des flambeaux & au Ton des flu-
tes, n'dtoit pas moins fenfib-e h ce con-
cert groflier que nous le fomm.es k la plus
briilante fonaie. Mais , en accordant que
les nations opulentes fe procure nt quel-
ques commodit^s inconnues aux peuples
pauvres, qui jouira de ces commodii^sV un
petit norabre d'hommes privilegi<^s & ri-
ches, qui,fe prenant pour la nation entie-
re, concluent de leur aifance particuliere
que le payfan eft heureux. Mais quandme-
Bie ces commodites feroient reparties en-
tre un plus grand nombre de citoyens , de
quel prix eft cet avantage compart h ccux
que procurent ^ des peuples pauvres une
ame forte , courageufe , & ennemie de I'efcla-
vage "?
(!) J\ eft imuila tl'avertir que le luxe eft , a cet ^gard ,
p]iis dargcrfux pour une nation fituee en terre ferme que
pour des inlilaires; leurs remparts font leurs vaifleaox, &
Jeurs foldats les matelots.
(t) Un jour qu'on faifoic devant Alcibiade t'eloge de
la valeur des Spartiates : de qttoi i'eton>,c-t.i,n , difoir-il? .i
la vie malkeHrfufe qnits mcnent , ih ne doi'ver.t avulr rien
de
DISCOURSI. 33
vage? Les nations chez qui le luxe s'intro-
duic font tot ou tard vidimes du defpotis-
me^ elles prefentent des mains foibles &
d^biles aux fers dont la tyrannie veut les
charger. Comment s'y Ibuftraire ? Dans
ces nations , les uns vivent dans la mol-
lelfe, & la mollelTe ne penfe ni ne pv^-
voit: les autres languilfent dans la mifere;
& le befoin prellant, entierement occupc
k fe fatisfaire , n'eleve point fes regards
jufqu\\ la liberty. Dans la forme dei'poti-
que , les richelTes de ces nations font A
leurs maitres^ dans la forme r^publicaine,
elles appartienntnt aux gens puillanrs ,
comma aux peuples courageux qui les a-
voilinent.
5, Apportez-nous vos tr^fors, auroient
5, pu dire les Remains aux Carthaginoisi
5, ils nous appartiennent. Rome ik Carttia-
5, ge ont toutes deux voulu s'enrichir,mais
,, elles ont pris des routes ditFerentes pour
,, arriver a ce but. Tandis que vous en-
5, couragiez Tinduftrie de vos ciioyens ,
5, que vous etablifliez des manufactures,
,, que vous couvriez la mer de vos vais-
,, feaux, que vous alliez reconnoitre des
„ cotes inhabit^es, & que vous attiriez
,, chez vous tout Tor des Efpagnes <5c
,, de I'Afrique j nous, plus prudents ,
„ nous
Je Ji p^t'Jfe ijne de mo»r:r. Cette pb'ifiDrerje ^toit celle d'un
jeune homnie nouiri dans le luxe : Alcib'ude i'e trompoit ,
& Lacede'mone n'envioit pas !e bonbeur d'Achenes C'sH
ce qui faifbit dire a un ancien, 4a' il etoit plus doux d«
vivre, comnie les Spartiates, a I'ombre des bonnes toix,
(pi I'otnbre ies bi>cages, comme hs Sybarite*.
B5
34 D E L' E S P R I T.
5, nous endiirclffions nos foldats aiix fa-
,, tigues de la guerre, nous elevions leur
5 5 courage, nous favions que Findultrleux
5, ne travailloit que pour le brave. Le
55 temps de jouir eft arrive^ rendez-nous
5, des bieus que vous etes dans Timpuis-
„ fance de defendre ".Si lesRomains n'ont
pas tenu ce langage, ,du moins leur con-
duite prouve-t -elle qu'ils etoient affecles
des fentiments que ce difcours fuppofe.
Comment la pauvrete de Rome n'eut-elle
pas commande a la richeffe de Carthage,
<!•: conferve, ii cet egard , Tavantage que
prefque loutes les nation,* pauvres ont
iur les nations opnlentes? IS''a-t-on pas
vu la frugale Lactdemone triompher de la
riche & commer^ante Aihenes ? les Ro-
. mains fouler aux pieds les fceptres d'or de
TAlie? N'a-t-on pa? vu TEgypteJa Phe-
nicie, Tyr, Sidon , Rhodes, Genes, Ve-
nife fubjuguees ou du-moins humilees par
des peuples qu'eiles appelloient barbares?
Et qui lait fi on ne verra pas un jour la
riche Hollande, moins heureufe au dedans
que la Suifle , oppofer k les ennemis une
refinance moins opiniatre? Voilk i'ous quel
point de vueieluxe fe prelente aux phi-
Jofophes qui Tont regarde comme funcfte
aux nationsr
La conclufion de ce que je viens de di-
re, c'eft que les hommes, en voyant bien
ce qu'iis voient , en tirant des confequen.
ces tr6s-juftes de leurs principes, arrivent
cependant a des rcfuliats fouvent contra-
die*
D I S C 0 U R 5 I. ^i;
didoires j parce qii'ils n'ont pas dans la
niemoire tons les objets de ]a comparai-
fon defquels doit rdulter la verite qu'ils
cherchent.
II eft , je penfe , inutile de dire qu'en
prefentant la queftion de luxe Ibus deux
afpecls differents , je ne pretends point de-
cider fi le luxe eil reellement nuifible on
utile aux etats: ii faudroit, pour refoudre
exaiileraentceprobleme moral, entrer dans
des details Strangers k I'objet que je me
propofej j'ai feulement voulu prouver, par
cet example, que, dans les queftions coni-
pliqudes & fur iefquelles on juge Tans pas-
lions, on ne fe trompe jamais que pur igno-
rance , c'eft-a-dire, en imaginant qut le
cote qu'on voir dans un objet eft tout ce
qu'il y a a voir dans ce meme objet.
C H A P I T RE IV.
De Tabus des mots.
Oiielques exemphs des errcurs occafionnees par
rignoranci de la vraie jlgnificatton dcs mots.
UN E autre caufe d'erreur , & qui tient
pareillement aTignorance , c'eft I'abus
des mots , & les idees peu nettes qu'on y
attache. Mr. Locke a fi heureulenu^nttraitd
ce fujet , que je ne m'cn permets rt;.xa.men
que pour epar^ner la peine des recherches
aux lecieurs , qui tous n'ont pas rouvrage
de ce philofophe egalenicnt prefent a I'efprit.
Delcartes avoit d^j'\ dit , avant Locke ,
que les Peripat^iicicns, retiancln;s derriere
ii 6 Tob-
S6 D E L' E S P R I T.
I'obfcurit^ des mots , etoient aflez fembla-
bles i des aveugles qui , pour rendre le com-
bat egal, attireroient un homme clairvoyant
dans une caverne obfcure : que cet homme ,
ajoutoit-il, lache donner du jour k la ca-
verne , qu'il force les P^ripateticiens d'at-
tacher des idees nettes aux mots dont lis
fe fervent, fon triomphe eft affurd. D'aprfes
Defcartes & Locke , ]e vais done prouver
qu'en m^taphyfique & en morale , Tabus
des mots & I'ignorance de leur vraie ligni-
lication eft , fi f ofe le dire , un labyrinthe
nu les plus grands genies fe font quelque-
foisegares. Je prendrai pourexemples quel-
ques-uns de ces mots qui ont excit6 les
difputes les plus longues Cs: les plus vives en-
trelesphilofophes : telsfont, enmetaphyfi-
qMe, les mots ditTitatiere^ ^efpact^dCinfini.
L'on a de tous terns & tour- ^-tour fou-
tenu que la matiere fentoit ou ne fentoit
pas, & Ton a fur cefujet difputetr^s-lon-
guement & tr6s - vaguement. L'on s'ellavi-
\i tr^s-tard de fe demander fur quoi Ton
•disputoit , & d'attacher une idee pr^cife 4
ce 'mot de matiere. Si d'abord Ton en edt
fiTLt la fignitication , on eut reconnu qu»$
les hommes Etoient , fi je I'iDfe dire , les
createurs de la matiere , que k matiere n'^-
toit pas un ^tre , qu"ii n'y avoit dans U
nature que des ifidividus auxquelson avoit
donne le nom de corps , & qu'on ne pou-
voit entendre par ce mot de matiere que
la colledlion des proprietes communes i
tous les corps. La fignincation de ce mot
ainfi d^termin^e , il ne s\agiiToit plus que
D I S C 0 U R S I. 57
de favoir fi I'etendue , la folidit^ , I'imp^-
retrabilite ^toient les feulesproprietesconi-
.munes k tous les corps , & fi la dt^couver-
te d'une force , telle , par exemple , que
I'attracTiion , ne pouvoit pas faire foup^on-
ner que les corps eiiffent encore quelques
proprietes inconnues , telle que la fsculte
de fentir, qui, ne fe manifeihnt que darts
les corps organifts des animaux , pcuvoit
^tre cependant commune a tous les indivi-
dus. La quellion r^duite h ce point , on
eut alovs fenti que , s'il eft , a la rigueur,
impoffible de d^montrer que tous les corps
Ibient abfolumentinfenfibles, tout homme,
qui n'eft pas , fur ce fujet , eclair^ par la re-
velation , re peut decider la quellion qu'ea
calciilant& comparant la probability decet*
te opinion avec la probability de i'opinion
contraire.
Pour terminer cette difpute , il n'^toit
done point neceflfaire de batir diff^rents fys-
l&mesdu monde, de fe perdredansla coin."
binaifon des poffibilites , & de faire ces
efforts prodigieux d'efprit qui n'ont about!
& n'ont du rdelleraent aboutir qu';^ des er-
reurs plus ou moins ing^nieufes. En effct
(qu'il me foit permis de le remarquer ici),
s'il faut tirer tout le parti poflibU de I'ob-
fervation, il faut ne marcher qu'avec elle ,
s'arreter au moment qu'elle nous abandor^-
ne , & avoir le courage d'ignorer ce qu'oii
ne peut encore favoir.
Inllruits par les erreurs des grands horn-
mes qui nous ont precedes , nous devoris
fentir que nos obfervations multipli«es &
B 7 ' ra&-
35 B E L' E S P R I T:
TaiTemblees fuffifent a peine pour former
quelques - uns de ces lyllemes partiels ren-
fermes chns le lyfterae general: que c'efl
des profondeurs de I'imagination qu'on a
jufqu'.^ prelent tire celui de Tunivers ^ &
que, li Ton u'a jamais que des nouvelles
tronqu^es des pays eloignes de nous , les
philoibphes n'ont pareillement que des nou-
velles tronquees du fylleme du monde.
Avec beaucoup d'efprit & de combinailbns ,
lis ne debiteront jamais que des fables ,
jufqu'k ce que le terns & le hazard leur
aient donne un fait general auquel tous
les autre spuifient fe rapporter.
Ce que j'ai dit du mot de mat'tere , je le
dis de celui ^tfpace.\ la plupart des philo-
fophes en ont fait un etre , & I'ignorance
de la lignification de ce mot a donne lieu
a de longues diCputes {a). lis les auroient
•abreg^es , s'ils avoient attache une idee
nette ^ ce mot : ils feroient alors convenus
querefpace, confid^re abflraclivement , eft
le pur n^ant ; que Tefpace , confider^ dans
appercu entre deux montagneselev^es : in-
tervalle qui , n'etant occupe que par I'air,
c'eft - ^ - dire , par un corps qui d'une cer-
taine diftance ne fait fur nous aucune im-
preffion fenfible ,. a du nous donner une
idee du vuide , qui n'ell: autre chofe que
ia poflibilite de nous reprefenter des raon-
tagnts
-(■'} Voyei les difputes de Clarcke U de Leibnitz.
D I S C O U R S L 39
tagnes dloigndes les uties des autres, fans
que la dilbnce qui les fepare ibit remplie
par aucun corps.
A regard de I'id^e de r/>^y?«i, renfermee
encore dans Fidee de Vefpace^ je dis que
nous ne devons cette idee de I'infini qu'a
la puiflance qu'un hopime place dans une
plaine a d'en reculer toujours les limites ,
fans qu'on puiffe, a cet egard , fixer le ter-
me ou fon imagination doive s'arreter : IV^-
fence de homes eft done , en quelque genre
que ce foit,la feule idee que nous puiffions
avoir de I'infini. Si les philofophes, avant
que d'etablir aucune opinion fur ce fujet,
avoient determine la iignification de ce mot
diwfini^ je crois que, forces d'adopter la
definition ci-delTus , ils n'auroient pas per-
du leur terns a des difputes frivoles. Cell
a la faufie philofophie des fiecles pr^c^dents
qu'on doit principalement attribuer Tigno-
rance groffiere ou nous fommes de la vraie
fignification des mots : cette philofophie con*
filloit prefque entierement dans Tart d'en
abufer. Cet art, qui faifoit toute la fcience
des fcholaftiques , confondoit toutes les
iddes; & Tobfcurit^ qu'il jettoit fur toutes
les expreffions , fe r^pandoit gdn^ralemenc
fur toutes les fciences , & principalement
fur la morale.
Lorfque le c^lebre Mr. de la Rochefou-
cault dit que Tamour-propre eft le princi-
pe de toutes nos anions, combien I'igno-
lance de la vraie fignification de ce mot
amour-propre ne fouleva-t-elle pas de gens
toutre cet illuftre auteur?On prit Famour-
propre
40 D E L' E S P R I T:
propre pour orgueil & vanit^ ; & Ton s'i-
magina, en confequence, que Mr. de la
Rochefoucault placojt dans le vice la four-
ce de toutes les vertus. II 6tok cependant
faciJe d'appercevoir que i'amour- propre,
ou Tamour de foi,n'^toit autre cholequ'un
fentiment grave en nous par la nature ^ que
ce fentiment fe transformoit dans chaque
homme en vice ou en vertu , felon les gouts
&i les palTions qui Tanimoient^ & que I'a-
niour- propre, diffdremment modifi^, pro-
duifait egalement I'orgueil & la modellie.
La connoiffance de ces idees auroit pre-
ferve Mr. de la Rochefoucault du reproche
tant repete, qu'il voyoit riiumanit^ trop en
roir^il I'a connue telle qu'elle eil, Je con*
viens que la vue nette de I'indifftrrence de
prefque tousles hommesanotre ^gard,e{l
nn fpeclacle affligeant pour notre vanity ;
mais enfin il faut prendre les hommes com-
nie ils font: s'irriter contre les eSets de
leur amour-propre, c'eft fe plaindre des
giboulees du printems, des ardeurs de I'e-
t^, des pluies de Tautomne, & des glaces
de I'hyver.
Pour aimer les hommes, il faut en at-
tendre peu : pour voir leurs d^fauts fans
2igreur,il faut s'aecoutumer h les leur par-
donner, fentirque I'indulgence e(i une jus-
tice que la foible humanite efb en droit
d'exiger de la fagcffe. On rien de plus pro-
pre a nous porter i Tindulgence , a fermer
nos coeurs a la haine,-\ les ouvrirauxprin-
cipes d'une morale humaine & douce, que
la connoiffance profonde du cceur humain,
telle
D I S C 0 U R S I. 4^
telle que Tavoit Mr. de la Rochefoncault:
aulTi les hommes les plus ^claires ont-ils
prefque toujours ^te les plus indulgens. Que
de maximesd'humanit^ r^panduesdans Iturs
ouvrages ! Fivez , difoit Platon , aveo- vos in-
firieurs & vos domeftiques comtne. avsc dcs a-
mis malheurettx. „ Entendrai-je toujours, di-
,, foit un philofophe Indien, les riches s'e-
,, crier. Seigneur , frappe qniconque naus
,, dtJrobe la moindre parcelle de nos biens ;
5, tandis que, d'une voix plaintive & les
5, mains 6tenduc-s vers le ciel, le pauvr^
„ dit, Seigneur 5 fais-moi part des biens qua
,, tu prodigues au riche; & fi de plus ia-
,, fortunes m'en enlevent une partie , je
,, n'implorerai point ta vengeance, & je
,, conlidererai ces larcins de Tail dont on
5, voit , au terns des femailles, les colom-
5, bes fe riipandre dans les champs pour y
5, chercher leur nourriture".
Au refte, fi le mot d'amour-propre , mal
entendu, a fouleve tant de petits elpnts
contre Mr. de la Rochefoncault , quelles
dilputes, plus ferieufes encore, n'a point
occafionne le mot de lihrtef difputes qu'on
eut facileraent termin^es, fi tous les hom-
mes, aufli amis de la verite que le P. Ma-
lebranch^, fuffent convenus , comme cet
habile th^ologien, dans {2. Premotion Phyfi'
que , que la liberie etoit un tnyjlere. Lorfquon
me- fou[fe fur cette quejlion , difoit -il , js.
Jiiis force de niarriter tout court. Ce n'elt
pas qu'on ne puide fe former une idee net-
te du mot de liherte^ pris dans une fignitt-
cation commune. L'horame lib re ell Thorn*
me
42 D E L' E S P Pv I T.
me qui n'eft ni charged de fers , ni detenu
dans les prifons , ni intimide, comme I'ef-
clave, par la crainte des cliatimens ; en ce
fens, la liberte de I'homme conlifte dans
Texercice libre de fa puiiVance : je dis de (a
paifl'ance , parce qu'il feroit ridicule de
prendre pour une non-lihcrti rimpuiffance oli
nous tbmmes de percer la nue comme I'ai-
gle , de vivre fous les eaux comme la baleine,
& de nous faire roi , pape , ou empereur.
On a done une idee nette de ce mot de
liherti^ puis dans une flgniiication commu-
ne. II n'en eil pas ainfi lorfqu'on applique
ce mot de lihzrU d la volonte. Que feroit-
ce alors que la liberie ? On ne pourroit
entendre, par ce mot, que le pouvoir li-
bre de vouloir ou de ne pas vouloir une
chofe ; mais ce pouvoir fuppoferoit qu'il
peut y avoir dcs volontes fans motifs , &
par confequent des effets fans caufe. II
faudroit done que nous puffions egalement
nous vouloir du bien & du mal ; fuppofi-
tion abfolument impoffible. En etfet, fi le
defir du plailir ell le principe de toutesnos
penfees & de toutes nos actions , fi tous
les hommes tendent continuellement vers
leur bonheur reel ou apparent, toutes nos
voiontcs ne font done que I'effet de cette
tendance. En ce fens, on ne peut done atta-
cher
fO II efl encore des gens qui regarden* la fafpenfion
d'efprlt comme una preuve de ia liberte ; ils ne s'apper-
9i)ivenc pas que la furpenfion eft aufTi n^ceflaire que la pre-
cipi atiun dans les jugemens ; iorfque , faute d'examen ,
Ton s'eft expofe' a quelque malheur , inftruic par I'infor-
.wce, I'amour de foi doit noas nc'ceifiter a la fufpenfion.
Ox
D I S C 0 U R S I, 43
cher aucune idee nette h ce mot de Uherti.
Mais, dira-t-on , li Ton ell: ndcefiite a pour-
fuivre le bonheur par-tout oii Ton Tapper*
9oit, du moins fommcs-nous libres Cur le
choix des moyens que nous employons pour
nous rendre heureux (Z')? Oui , K^pondrai-
je : mais libre n'eft alors qu'un fynonyjne
d'edaire, & Ton ne fait que confondre ces
deux notions: felon qu'un homme faura
plus ou moins de procedure & de }urirpiu-
dence, qu'il fera conduit dans fes affaires
par un avocat plus ou moins habile , il
prendra un parti meilleur ou moins bon ;
mais, quelque parti qu'il prenne, le defir
de Ton bonheur lui fera toujours choifir le
parti qui lui paroitra le plus convefiable k
its interets, fes gouts, fes paifions, & eu'
fin a ce qu'il regarde comme fon bonheur.
Comment pourroit-on philofophiquement
expliquer le probleme de la liberte? Si,
comme M. Locke Fa prouve, nous fommes
difciples des amis, des parents, des lectu-
res, & enfin de tous les objets qui nous
environnent, il faut que toutes nos penfees
& nos volont^s foient des effets immediats
ou des fuites neceflairesdes impreffions que
nous avons recues.
On ne pent done fe former aucune idee
de ce mot de hhrt6^ appliqud a la volon-
td
On fe trompe pareillement fur le mot driih'rat'on : noes
croyons de'iiberer lorfque nous avons, par exemple, a choi-
fir enrre deux plaiGrs a pcu pres egaux & prcfque en eq::!-
libre; cepeiidant, I'on ne fair alors que prendre pour de ibe-
ration )a ler.teur avec hquelle, encre deux poids a peu prcs
egaux, ]e plus pefanc emporce ua des badins de la baUnce.
U D E L' E S P R I T.
t^ (f) ,• il faut la conlid^rer comme un
niyftere; s'ecrier avec S. Paul, 0 altitudo!
convenir que la thdologie feule peut dil-
courir fur une pareille matiere , & qu'un
traite pliilofophique de la liberty ne leroit
qu'un traits des etFets fans caufe.
On voit quel germe ^ternel de difputes
& de calamit^s renferme fouvent Tigno-
rance de la vraie fignification des mots. Sans
parler du fang verft par les haines & les
difputes theologiques, difputes prefque tou-
tes fondles fur un abus de mots, quels au-
tres malheurs encore cett€ ignorance n'a-t-
elle point produits , & dans'^quelles erreurs
n'a-t-elle point jett6 les nations?
Ces erreurs font plus multipliees qu'on
ne penfe. On fait ce conte d'un Suiffe : on
lui avoit configuc une pone des Tuileries,
avec
(c) .„ La liberte, difoient les Stoi'ciens, eft une chime-
„ re. Faute de connoitre les motifs de raffembler- les cir-
„ conftances qui nous determinent a agir d'une certaine
„ maniere , nous nous croyons libres. Peut-on penfer qae
,, I'homme ait v^ritablemenc le pouvoir de fe deccrminer ?
„ Ne font-ce pas plutot les objets ext<5rieurs, combines de
„ mille fa^ons differences , qui le pouflent & le determi-
„ rent ? Sa volonte' eft-elle une facuk^ vague &c inde'pen-
,, dante, qui agifle fans choix & par caprice? Elie agic,
„ foir en confequence d'un jugemenc , d'un aiSte de I'en-
,, rendemenc , qui lui repre'fence que telle chofe eft plus
,, avanrageufe a (es interets que toute autre ; foic au'inde'-
„ pendamment de cet aiSe les circonftances ou un nomme
„ fe trouve rinclinent, la forcenc a fe tourner d'un cer-
,, tain cote; & il fe flatte alors qu'il s'y eft teurne libre-
„ ment, quoiqu'il n'ait pas pu voulo r fe tourner d'un au-
',, tre". Hiftoire critique de la philofofihie.
^ {d) Lorfqu'on voit un chancelier avec fa fimarre , fa hr-
ge perruque & fon air compofe, s'il n'eft point, dit Mon-
taigne, de tableau plus plaifanc a fe faire que de fe peindrc
ce mem.-? chancelier confommant I'cEuvre du mariageipeut-
ctre n'eft-on pas moins Knt^ de rire, lorfqu'on voit I'air
fou-
DISCOURSI. 45
avec d(*fenre d'y laiiTer entrer peifonne.
Un bourgeois s'y prefente : On nentre
point ^ lui dit le SuiiTe. Jujji -, repond le
bourgeois ,7£; ne veux point aitrer ^ mai% for-
tir (cukment du pont-royal jlh ! s'il s'a •
git de for tir , reprend le SuiiTe , mon/ieur,
vous pou-oez pafjr (ci). Qui le croiroit "? ce
conte ell Thilloire du peuple Remain. Ce-
I'ar le prt^fente dans la place publique , il
veut s'y faire couronner^ & les Romains,
faute d'attacher des idees precifes au mot
de royaut^ , lui accordent , ibus le nom
dlmperator^ la puiflance qu'ils lui refufent
fous le nom de rcx.
Ce que je dis des Romains peut genera*
lement s'appliquer k tous les divans & k
tous le confeils des princes. Parmi les peu>
pies, comme parmi les Ibuverains, il n'eti
ell aucnn que Tabus des mots n'ait prdci-
pite
foucieux & la gravlt^ importance avec 1 iquelle certains vifirs
e'afl^yenc au divan pour opiner & conclurre, comme le Suil-
fe , Jlh' i'il i'^git dejortir, monfieHT, vous pnnvez faffer,
Les applications de ce mot font (i faciles & ti tiequentes ,
qu'on peut s'en fier a cet e'gard a la fagacit^ des ieiieurs, Sc
les atTurer qu'iis trouveront par-tout des fentlnelles Suifles.
Je ne puis m'empecher oe rapporter encore a ce fujeC
un fait iifl'ei plaifant ; c'efl la reponfe d'un An^lois a ur»
miniilre J'etac. Rien de plus ridicule , difoit le miniflre
2UX courtifans , que la maniere dont fs tient le confeil cfce/.
quelques nations negres. Reprefentez- vous une chambre
d'affemblee ou font plac^es une douiaine de grjndes cru-
ches ou jsirres a moitie pleines d'eau ; c'eft It que, nuds tie
d'un pas gravi, fe rendenc une douiaine de conleiliers d'e-
tat: arrives dans cet:e chambre. chacun faute dans fa cru-
che , s')' e ifonce jul.|u'au cou ; ^ c'eft dans cette pofture
qu'',:-~ c^v.i 8c qu'on delibere fur les affaires d'etat. Mais
vous lie riat pas? dit le miniilre au ft.igneur la plus pres
delui. C'e't, rcpondit-il, que je vols tous les jours quel-
qii:- chafe de pius plaif.nt encore. Quoi done ? reprit le
miniilre. --^'^r^ unsays oit Us :rnchts Jeules ticnnoit confeil.
46 D E L' E S P R I T.
pitd dans quelque erreur groHiere. Pour
echapper k ce piege , il faudroit , fuivant
le conCeil de Leibnitz, compoler une lan-
gue philofophique , dans laquelle on deter-
niineroit la fignilication precife de chaque
mot. Les liommes alors pourroient s'en-
tendre , fe transmettre exadleinent leurs
idees, les difpntes, qu'eternife Tabus des
mots, fe terraineroient; & les hommes ,
dans routes les Iciences, feroient bien-tot
forces d'adopter les meraes principes.
Mais Texecution d'un projet li utile &
fi defirable ell peut-Stre impoflible. Ce
n'eft point aux philofophes, c'ell au befoin
qifon doit Tinvention des langues; & le
befoin , en ce genre , n'ell; pas difficile i
fatisfaire En confequence, on a d'abord
attache quelques faufles idees a certains
mots', enfuite on a combind , compare ces
idees <5c ces mots entr'eux ; chaque nou-
velle combinaifon a produit une nouvelle
erreur; ces erreurs fe font multipliees, &
en fe multipliant, fe font tellement compli-
quees qu'il feroit maintenant impoiiible,
fans une peine & un travail infini , d'en
fuivre & d'en decouvrir la fource. 11 en
ell des langues comme d'un calcul algebri-
que: il s'y gliil'e d'abord quelques erreurs;
ces erreurs. ne font pas sppergues; on cal-
cule d'apres fes premiers calculs; de pro*
pofition cu propofition. Ton arrive a des
confequenccs entierement ridicules. On en
fent I'abfurdite : mais comment retrouver
Tendroit ou s'ell: glilTee la premiere erreur?
Pour at ellet , il faudioit rvifaire & reve-
rifief
D I S C O U R S I. 47
rlfier un grand nombre decalculs^ nialheu-
reufement il eft peu de gens qui puifTent
Tentreprendre , encore moins qui le veuil-
lent, fur-tout lorsque Finter^t des hom*
rues puiiiants s'oppofe d cette verification.
J'ai montre les vraies caufes de nos faux
jugements ^ j'ai fait voir que toutes les
erreurs de I'efprit ont leur fource ou dans
lespaffions, ou dans I'ignorance, foit de
certains faits, foit de la vraie lignilication
de certains mots. L'erreur n'elt done pas
clfentiellement attachee h la nature de Tef-
prit hnmain^nos faux jugements font done
I'effet de caufes accidentelles, qui ne Tup-
pofent point en nous une faculte de juger
diftincle de la faculte de fentir ^ I'erreur n'cft
done qu'un accident , d'ou il fuit que tous
leshommesont eflentiellement Tefprit julle.
Ces principes une fois admis , rien ne
m'empcche maintenant d'avancer, qu& ju-
ger, comme je I'ai dejk prouve, n'eft pro-
prement que fentir.
La conclufion gdn^rale de ce difcourslj
c'eft que I'efprit pent etre confidere ou com-
me la faculte produclirice de nos pen fees ; &
I'efprit, en ce fens, n'eil: que fenfibilite &
me moire : ou I'efprit peut etre regarde com-
me un elTet de ces memes facultes ; &,dans
cette feconde fignification , I'efprit n'cft
qu'un aflemblage de penfees , & peut fe fub-
divifer dans chaque homme en autant de
parties que cet homme a d'idees.
Voil^ les deux afpects fouslefquelsfepre*'
fente Tefprit confidere en lui-meme : e^ami-
nbns maintenant ce quec'eftqueTefpritpar
-.■^nnort a la fociet^. DE
DE UESPRIT.
DISCOURS II.
DE UESPRIT PAR RAPPORT
A LA SOCIE TE\
CHAPITRE PREMIER.
Idie ginlrak.
LA Science n'eft que le fonvenir ou des
faits ou des idees d'autrui : VE/prit^
diftiugufc de \2i Scief2ce^ eft done un ali'em-
blage d'idees neuves quelconques.
Cette definition de Tefprit eft jufce , elle
ell meme tr^s-inftru(ftiv2 pour un philofo-
phe; mais elie ne peut etre g^ndralement
adoptde: il faut au public une di^linition
qui le mette a portee de comparer les diff^-
rents elprits entr'eux , & de jugcr de leur
force & de leur <^tendue. Or, 11 Ton admet-
toit la definition que je viens de donner,
comment le public mefureroit-il Tecendue
d'efprit d'un homnie qui donneroit au public
une lille exadle des idees de cet homme ?
comment diilinguer en lui la fcience 6c
I'eiprif?
iJuppofons que je pretende k ladecouver*
te d'une idee dej^ connue : il faudroit que
le
{a) A la demarche, ^ I'habitude du corps , ce danfear
pretend connoitre le cara£lere d'un homtr.e. Un Stranger
Ic prefence un jour dans fa faiie; De qml fays etes-ions?
lui demjnde Marcel. Je fms jinglois,.. rots, Angluis !
DE L'ESPRIT DISCOURS II. 49
le public , pour favoir fi je meiite reelle-
ment a cet ^gard le titre de fecond inveii-
teur, fi\t preTiminairement ce que j'ai la,
vu & entendu : connoiflance qu'il ne veut
ni ne peut acquerir. D'ailleurs , dans Thy-
pothefe impoflible que le public put avoir
un denombrement exacl & de la quantite
& de Felpece des idees d'un homme , je dis
qu'en confequence de ce denombrement ,
le public feroit fouvent force de placer au
rang des genies, des hommes auxquels il
ne ibupijonne pasmeme qu'on puille accor-
der le titre d'hommes d'efprit : tels font en
general tous les artiftes.
Quelque frivole que paroiiTe un art , cet
art cependant eft fufceptible de combinai-
fons inlinies. Lorfque ^Marcel , la main ap-
puyee fur le front, roeil (ixe, le corps im-
mobile , & dans I'attitude d'une meditation
profonde, s'ecrie tout-a-coup, en voyant
danfer fon ecoliere, que de cbofes dans un
menuet ! il eft certain que ce danfeur ap-
percevoit alors , dans la maniere de plier,
de rejever & d'emboiter fes pas jdes adref-
fes invifibles aux yeux ordinaires C/f) , (5c
que fon exclamation n'eft ridicule que par
la trop grande importance mife a de pe-
tites choles. Or, fi I'art de la danfe ren-
ferme un tres-grand nombre d'idees & de
combinaifons , qui fait li I'arc de la decla-
mation
ent fart a C ii dmtn'Jlratlen puhllque , <^ font «nc port'on de
la pitiffance foiivcraine ! Non , monfici'.r : cc front halffe , ce
regard tlmlde , cctte demarche Inccrtahic, ne »i'itti>i9fi;cat qftg
I'cfclave titre d'tta eleClsur,
Tomt L C
50 D E L' E S P R I T.
ination ne ruppofe point , dans I'adlrice
qui y excelle , autant d'iJees qu'en em-
ploie un politique pour former un fyllerae
ue gouvernemenf? Qui peut aflurer, lorl-
qu'on confulte nos bons remans, que , dans
ies geftes, la parure & les dilcours etudies
d'une coquette paifaite , il n'entre pas
autant de combinaifons & d'idees qu'en
exige la decouvLTte de quelque fylleme du
monde ; & qu'en des genres tres-ditre-
rents , la Le Couvreur & Ninon de TEn-
clos n'aient eu autant d'eforit qu'Ariftote
& Solon ?
Je ne pretends pas demontrer a la ri-
gueur la verity de cette propofition ; mais
laire feulement fentir que , toute ridicule
qu'elle paroilFe, il n'efi: cependant perfonne
qui puiii'e la relbudre exaclement.
Trop Ibuvent dupes de notre ignoran-
ce , nous prenons pour les iimites d'un art
celles que .cette meme ignorance lui don^^
ne : mais fuppofons qu'on put , h. cet e-
gard, d^tromper le public , je dis qu'en
i'eclairant on ne changeroit rien k fa ma-
niere de juger. II ne uiefurera jamais Ton
eflime pour un art uniquement I'ur ie nom-
bre plus ou moins grand de combinaifons
uecelfaires pour y rcuffir; i. parce que le
denombrement en eft impoffible k faire ; 2.
parce qu'il ne doit conliderer I'efprit que
du point de vue fous lequel il eft impor-
tant de le connoitre , e'eft-a-dire , par
rap-
(i) Le vulgiire rellreint communemcnc h fignlfication
Je ce mot hitercc au feiil amnar de I'argenc ; le leftejr
^catre lencira qua je prcnas ce moc <Jaa5 un I'ecs p'us c-
D I S C 0 U R S. 11. .'^i
rapport ii la foci^te. Or, fous cet afpect,
je dis que Tclprit n'ell: qu'un affcmblage ,
plus ou moins nombreux , non feulemcnt
d'id6es neuves, mais encore d'idees int^-
redantes pour le public ^ & que c'ell
moins au nombre 6c h la fineflfe , qu'au
choix heureux de nos ideas , qu'on a atla-
cM la reputation d'homme d'elbrit.
En elTet, ii les combinaifons du jeu des
dchecs font infinics , fi Ton n'y pent ex-
celler fans en faire un grand no m 'ore, pour-
quoi le public ne donne-t-il pas aux grands
joueurs d'echecs le titre de grands efprits?
C'eft que leurs idees ne lui font utiles ni
comme agreables ni comme inllruclives,"
& qu'il n'a par confdquent nul interet de
les ellimer: or i'intdrS-t (Z'} prefide a tons
nos jugements. Si le public a toujours fait
peu de cas de ces erreurs dont Tinvention
luppofe quelquefois plus de combinaifons
& d'efprit que la decouverte d'une veritc ,
& s'il etlime plus Locke que Mdlebrau-
che , c'eft qu'il mefure toujours fon ellime
fur fon interet. A quelle autre balance
peferoit-il le mcrite des idees des hommes?
Chaque particulier juge des chofes & des
perfonnes par rimpreffion agriiable ou del-
agrdable qu'il en recoit : le public n'elfc
que Talfemblage de tons les particiiliers;
il ne pent done jamais prendre que fon uti-
lity pour regie de fes jugements.
Ce point de vue, fous lequel j'examine
Tcfprit,
lendu , & que je I'appliqu? genc'ralerricnt ii rout ce cui peu
UUU5 procurer des paiUrs, ou nous fuuftruire i des p^ine
C 2
52 D E L' E S P R I T.
Tefprit, eft, je crois, le feul fous leqiiel il
doive ^tre conlidere. Cell runique ma-
niere d'apprecier le merite de chaque idee,
de fixer fur ce point Tincertitude de nos
jugements, & de decouvrir enlin la caufe
de Teconnante diverlite des opinions des
hommes en matiere d'efprit; diverfite ab-
folunient dependante de la difference de
leurs paflions, de leurs idees, de leurs pre-
juges, de leurs fentiments , 6c par confe-
quent de leurs interets.
II feroit en elfet bien iingulier que I'inte-
ret general (6-) eiit mis le prix aux differen-
tes actions des hommes f, qu'il leur eut don-
ne les nonis de veitueuies ,de vicieufes ou
de permifes, felon qu'elles etoient utiles,
nuifibles ou indifferentes au public ; & que
ce meme interet n'eut pas ete I'unique dif-
penfateur de reilime ou du mepris attache
aux idees des hommes.
On peut ranger les idees, ainfi que Ics
a<5lions, fous trois clafles dilTerentes.
Les idees utiles: &, prenant cette ex-
prellion dans le fens ie plus etendu, j'en-
tends , par ce mot , toute idee propre ii
nous inllruire ou a nous amufer.
Les idees nuilibles: ce font celles qui
font fur nous une im predion contraire.
Les idees indiiferentes : je ,veux dire tou-
tes celles qui , peu agreables en elles-memes,
ou devenues trop familieres, ne font pref-
que aucune impreilioii fur nous. Or , de
pareil-
(f) On fent que je park ici en qualicJ de politque, 6c
con de chcOiOgieu.
D I S C 0 U R S II. 53
pareilles idees n'ont prefque point d'exif-
tence , & ne peuvent,pour ainli dire, por-
ter qu'iin inllant le nom d'indillerentes;
leur duree ou leur fucceflion , qui les rend
ennuyeules , les fait bientot rentier dans la
clalFe des idees nuifibles.
Pour faire fentir combien cette maniere
de confid^rer I'efprit eft feccnde en veri-
tes , je feral fucceiTivement rapplication
des principes que j'etablis, aux adlions &
aux id(^es des hommes ; & je prouverai
qu'en tout temps, en tout lieu, tani en
matiere de morale qu'en niatiere d'elprit ,
c'eft rint^ret perfonnel qui dicle le juge-
ment des particuliers , & I'interet general
qui dicle celui des nations : qu'ainli c'eft
toujours, de la part du public comme des
particuliers , I'amour ou la reconnoiflance
qui loue , la haine ou la vengeance qui
meprife.
Pour ddmontrer cette vdrit^ , & faire ap-
percevoir I'exadle & perpetuelle reflemblan*
ce de nos manieres de juger, foit les ac-
tions, foit les idees des hommes, je confi-
ddrerai la probitd & Tefprit b. dilfdrents ^-
gards, &relativement, i. a un particulier,
2. k une petite fociet^ , 3. h une nation ,
4. aux diffdrents fiecles & aux ditferents
pays, 5. aTunivers entier: ik prenant tou-
jours I'experience pour guide dans mes re-
cherches, je montrerai que, fous chacun
de ces points de vue , I'interet ell: I'unique
juge de la probite 6c de Teiprit.
C 3 CHA-
54 D E L' E S P R I T.
C H A P I T R E II.
D& la prob'ite , par rapport a un particulier,
CE n'efl: point de la vraie probite, c'eft-
^-dire, de la probity par rapport au
public ., dont il s'agit dans ce chapitre ;
mais fimpleraent de "la probit(§ confider^e
relativement i chaque particulier.
Sous ce point de vue , je dis que cha-
que particulier n'appelle probite dans au-
trui,que I'habitude des actions qui lui font
utiles: je dis I'habitude, parce que ce n'eft
point une feule adion honn^te, nonplus
qu'une feule idee ingenieule, qui nous ob-
tiennent le titre devertueux ou de fpirituel^
on fait qu'il n'eft point d'avare qui ne fe
foit une fois nionire gen^reux , de liberal
qui n'ait iii une fois avare , de fripon qui
n'ait fait une bonne action , de ftupide qui
n'ait dit un bon-mot, & d'hommeenfin qui,
ll Ton rapproche ccrtaines adions defavie,
lie paroifle doue de toutes les vertus & de
tous les vices contraires. Plus de confe-
quence dans la conduite des hommes fup-
pofcroit en eux une continuite d'attention
dont ils font incapables; iis ne diflerent les
uns des autres que du plus au moins.
L"homnie abfolument confequent n'exifte
point encore ; & c'eft pourquoi rien de
parfait fur la terre , ni dans le vice , ni dans
la vertu.
C'fcft done a I'habitude des aclions qui
lui font utiles, qu'un paniculier donne le
nom de;probit(;5 je dis des actions, parce
qu'on
D I S C 0 U R S II. 55
qu'on n'ell point juge des intentions. Com-
ment le feroit-on? Une action n^eft prcs-
que jamais I'elFet d'un fentiment ; nous
ignorons Ibuvent nous-meines les motifs
qui nous determinent. IJn homme opulent
enrichit un homme ellimable (i^ pauvre, il
fait fans doute une bonne action ; mais cct-
te acliion eft-elle uniquement TelFet da de-
iir de faire un heureux? La pitid, Telpoir
de la reconnoillance , lavanite merae , tous
ces divers motifs, lepares ou rtunis, ne
peuvent-ils pas, k fon infu, ravoir deter-
mind a cette aclion louable? Or, li le plus
fouvent Ton ignore foi-meme les motifs de
fon bienfait, comment le public les apper-
cevroit-il ? Ce n'eil done que par les actions
des hommes que le public peut juger de
leur probite.
Je conviens que cette maniere de juger ell
encore fautive. Un homme a, par exem-
ple , vingt degres de paffion pour la vertu ,
iriais il aime ; il a trente degrds d'amour
pour une femme, & cette femme en veut
faire un aiTaffin: dans cette hypothefe , il
eft certain que cet homme eft plus prfes d\i
forfait que celui qui, n'ayant que dix de-
gres de pafl'ion pour la vertu , n'aura que cinq
degres d'amour pour cette mechante fem-
me. D'ou je conclus que , de deux hommes ^
le plus honnete dans fes actions eft quelque-
fois le moins paftionnd pour la vertu.
Aula tout philolbphe convient que la
vertu des hommes depend infiniment des
circonftances dans lefquelles ils fe trouvent
places. On n'a que trop fouvent vu des
C 4 bom-
56 D E L' E S P R I T.
bommes vertuenx c^der k im enchainement
nialhtureux d'evenementb bizarres. Celui
qui, dans toutes les fituations pofl'ibles,
repond de fa vertu , ell un impolteur ou un
imbecille dont il faut egalement ie defier.
Apr6s avoir determine I'idee que j'attache
a ce mot dtprohitS^ confideree par rapport
a chaque particulier, il faut, pour s'allurer
de Ja jufteffe de cette definition, avoir re-
cours a robfervation ; elle nous apprend
qu'il eft des hommes auxquels un heureux
naturel , un defir vif de la gloire Ok de I'es-
time, inipirent pour la juftice & la vertu le
meme amour que les hommes ont commu-
r^ment pour les grandeurs & les richefles.
Les actions perfonnellement utiles a ces
hommes vertueux font les actions juites,
conformes a Tinteret general , ou qui du
nioins ne lui font pas contraires.
Ces hommes font en fi petit nombre,
que jc n'en fais ici mention que pour Fhon-
neur de I'humanite. La clafle la plus nom«
breufe , & qui compofe a elle feule pres-
que tout le genre humain, efl: celle ou Its
hommes, uniquement attentifs a leurs in-
terets , n'ont jamais porte leurs regards
fur I'inter^t gen^'al. Concentres , pour
ainfi dire , dans leur bien-etre («) , ces
hommes ne donnent le nom d'honnetes
qu'j.ux actions qui leur font perfonnelle-
ment
{a") Notre haine ou nocre amour eft un effit du bien ou
du mal qu'on nous fait: Uti'eft, dit Hobbes > datis I'etat
dcs futvages , d'hcmme mcch.jnt que I'homrne robujie ; is-
JdKS l'e'tc7t foUci', cjtte rhommc en credit. Le puiflanc, pris
en ces deux fens, n'eft cependanc pas plus me'chanc que le
foible :
D I S C 0 U R S 1 1. 57
nient utiles. Un juge abfout iin coupable ,
un miniftre 61eve aux honneurs un iu']tz
indigne^ run & I'autre font toujours jus-
tes, au dire de Jeurs proteges: mais que
le juge puniffe, que le minillre refufe , ils
fcront toujours iujultes aux yeux du crimi-
]iel & du difgracie.
Si les moines, charges, fous la premie-
re race, d'ecrire la vie denosrois,nedonne-
reiit que la vie de leurs bienfaiteurs ; s'ils
ne delignerent les autres regnes que par
cet mots NIHIL FECiTj & s'ils ont don-
iie le nom de ro/s faineants a dts princes
tres-eflimables; c'ell qu'un moine ell un
homme ,& que tout homme ne prend,dans
fes jugeraents, confeil que de ion interet.
Les Chretiens, qui donnoient avec juilice
le nom de barbaric &de crime auxcruautes
qu'exercoient fur eux les pa'iens, ne don-
nerent-ils pas le nom de zele aux cruau-
tes qu'ils exercerent a leurtour llircesme-
mespai'ens? Qu'on examine les hommes,
on verra qu'il n'eft point de crime qui ne loit
mis au rang des actions homietespar les fo-
cietes auxquelles ce crime ed utile , nid'ac-
tion utile au public qui ne foit blamde de
quelque focieteparticuliere a qui cette me-,
me action ell nuifible.
Quel homme, en eiTet , sacrifie Torgueil
de ie dire plus vertueux que les autix-s a
I'orgueil
foible,- Hobbes le fentoit; m?;is il favolt audi qu'on ne
donne le nom de m^chant qu'a ceux dont la mjchancete'
efl a redoucer. On rit de la colere & des coups d'un sv..
f;;nt , il n'en paroic fouven: que plus joli ; mais on s'jrrlie
con;re Ihomme for:,fe£co!ips b;e(Ter.:,on le traitedebrurai.
Co
58 D E L' E S P R I T.
Torgueil d'etre plus vrai , & s'il fonde ,
avec una attention fcrupuleufe , tons les
replis de Ton ame,ne s'appercevra pas que
c'eft uniquement a la manicre difrerente dont
rintereLpcrfonnel le niodifie,que Ton doit
les vices & fes vertus (/')"? que tous les
liommes font mus par la meme force? que
tous tendent egalement k leur bonheur?
que c'ell la diverlite des paffions & des gouts,
dont les uns font conformes 6c les autres
contraires a Finteret public, qui decide de
nos vertus & de nos vices? Sans meprifer
Je vicieux, il faut le plaindre, fe f^liciter
d'un naturel heureux, remercier le ciel de
re nous avoir donne aucun de ces gouts
& de ces paffions , qui nous euflent forces
de chercher notre bonheur dans Tinfortune
d'autrui, Car enfin on obeit toujours a fon
inter^t ^ & de-la Tinjuftice de tous nos ju-
genients , & ces noms de julle & d'injuile
prodigues a la nieme action ,relativenientX
I'avantage ou au defavantage que chacun
en rei;oit.
Si I'univers phyfique eft foumis aux loix
du mouvement , funivers moral ne Teli:
pas moins a celles de Finteret. L'interct
eft, fur la terre , le puiiTant enchanteur
qui
f />) L'homme huma'in eft celui pour qui I2 vue du ma!-
hfur d'iucrui eft une vuj infupponable , 6c q-i , pour s'ar-
rachcr ace fptccacie, eft, pour ainli dire, force de fccou-
rir le malheureux. L'homnie inhuinjin, au conrriire , ell
celui pour qui le fpeiftacie de la mlfere d'autrui eft un
ipeSacie agreable ; c'eft pour prolonger Ces plaiCrs qu'il
rc-fufe tout fecours aux malheureux. Or ces deux homines
fi diffe'rencs cendent cependant tous deux a leur plailir, 6c
ion: mus par le nieme reflbrc. hlils, dir*.t-OD, ft Ton
fate
D I S C 0 U R S II. 59
qui change aux yeux de toutes les cr^iatu-
res la forme de tons les objets. Ce mou-
ton paifible, qui pature dans nos plaines,
r.'eft-il pas un objet d'^pouvante 6c d'iior-
reur pour ces inlecles impercepiibles qui
vivent dans I'epaiireur de la panipe dcs
herbes? ,, Fuyons , difent-ils . cec animal
,, vorace & cruel , ce monrtre , dont la
,, gueule engloutit k la fois & nous Ck: nos
,, cites. Que ne prend-il exemple fur lu
,, lion & le tigre"? ces animaux bienfai-
,, fants ne detruifent point uos habitations,
5, lis ne fe repailTent point de notre iang^
,, juftes vengeurs du crime, ils puniiVent
5, fur le mouton les cruautcs que le mou-
„ ton exerce fur nous ". Ceil ainfi que
des interSts dilFerents m^tamornho'ent les
objets :le lion ell a nos yeux I'animal cruel;
d ceux de rinftcle, c'eil le mouton. Audi
peut-on appliquer h I'univers moral ce que
Leibnitz dilbit de I'univers phyfique: que
ce monde , toujours en mouvementjoffroit
h chaque inllant un phenomene nouveau
& different a chacun de fes habitants.
Ce principe ell fi conforme a rexpcrisn-
ce , que , fans entver dans un plus ]ou^
examen, je me crois en droit de concliirre
que
fait tout pouv f)i, Ton ne djit done point de reconnoiiTan-
ce a fes bienfaiteurs ? Du inoins , re'pondriii-;e, le bientai-
te;ir n'efl-il pas en drclt d'en exiger ; autremenc, ce feroic
un coatrat & non un don qu'il au:uit I'aic. Les GtrmaLti,
dit Tacjte, font it re^oi'jeui t'.cs pr/fcas , ir ri'ex'gent ni ne
donnent ar.cune m.tr^ne de recomioijpttice. Celt en faveur
des maiheureux, & pour multiplier le nombre dss bient.il-
t urs, que ie public impofe , £vec raifon , aux obliges ig
devoir de la recor.noi/Iance.
C 6
6o D E L' E S P R I T.
que Tinterec perfonnel eft I'unique & uni-
verfel appreciateur dii nitrite des actions
des hommes; & qu'ainli b. probite , par
rapport a un particulier, n'elt, conforme-
nient a ma definition , que Thabitude des ac-
tions perfonnellement utiles ri ce particulier.
C H A P I T R E III.
De rerprit,par rapport h. un particulier.
0/7 prouve , par ks fails , que nous nejlimons^
dans les autres^ que. Its idles que mm a-
vons inter it d''eflimcr.
TRANSPORTONS iiiaintenant aux i-
dees les principes que je viens d'ap-
pliquer aux actions : Ton fera contraint
d'avouer que chaque particulier ne donne
le nom ^efprit qu';\ Thabitude des idees
qui lui font utiles , foit comme inllructives ,
Ibit comme agreables; & qu'a ce nouvel
egard , I'intdret perfonnel eft encore le
feul juge du meriie des hommes.
Toute idee qu'on nous pr^fente a tou*
jours quelques rapports avec notre etat,
nos palTions ou nos opinions. Or, dans
lous ces differents cas , nous prifons d'au-
tant plus une idde que cette idee nous eft
plus utile. Le pilote , le medecin & Tin-
genie ur
(.») Pour fe moquer d'une grande parleufe, femtne d'ef-
pnt d'ailleurs, on s'avifi de lui prefenter ua homme qu'oa
lui dit ecre un homme de bciucoup d'efprir. Cette femme
Ic revolt a merveiiies ; niais , preflee de s'en faire admi-
rer, die fe met & parler , \i\ /ale cent quelljons diffcien-
tei.
D I S C 0 U R S II. 6i
genieur auront plus d'eltime pour le con-
ilrucleur de vailleau , le botanilie & le
inechanicien , que n"en auront , pour ces
memes hommes , le libraire, Forfevre ik.
le ma(pon, qui leur pr^fereront toujours le
romancier, le deffinateur & rarchitecle.
Lorsqu'il s'agira d'idees propres k com-
battre ou i favorifer nos paffions ou nos
gouts, les plus eftimables a nos yeux I'e-
lont , fans contredit , les idees qui flatte-
ront le plus ces monies paffions ou ces
memes goiits («). Une femme tendre fe-
ra plus de cas d'un roman que d'un livre
de metaphyfique: un homme tel que Char-
les XII. preferera rhilloire d'Alexandre k
tout autre ouvrage : I'avare ne trouvera
certainement d'efpiit qu'ii ceux quiluiin-
diqueront le moyen de placer fon argent au
plus gros interet.
En fait d'opinions , comme en fait de
paffions, pour eltimer les idees d'autrui,
il faut etre interefie a les efliiiier; fur quoi
fobferverai qu'a ce dernier egard les hom-
mes peuvent etre mus par deux fortes
d'int^rets.
II eft des hommes animes d'un orgueil
noble & eclaire , qui, amis du vrai , atta-
ches k leur untiment fans opiniatret^ , con-
fervent leur efprit dans cet etat de fufpcn-
fion qui y laille une entrde libre aux veri-
tes
tes, fans s'appercevoir qu'il ne repondoic rlen. La vifite
fake : etes -votis , lui dit-on, contente de -voire frefente?
^^iil eli charm.vnt'. repondic -elle, t^tlll a d'efprit .' A cel-
ls exchmacion , diacun de rire: ce grand efpric , c'e'toit •
«n muer,
c?
6i D E L' E S P R I T;
tes nouvelles: de ce nombre , font quel-
ques elprits philofophiques , & quelques
gens trop jeunes pour s'^tre forme des o-
pinions & rougir d'en changer; ces deux
fortes d'homnies eftimeront toujours , dans
ies autres , des idees vraies , lumineufes ,
& propres a fatisfaire la paffion qu'un or-
gueii eel aire leur donne pour le vrai.
11 ell d'autres hommes , &, dans ce nom-
bre , je Ies comprends prefque tons , qui
font animds d'une vanite moins noble;
ceux-la ne peuvent ellimer dans Ies au-
tres que des idees conformes aux leurs(/^),
& propres h jurtifier la haute opinion qu'ils
ont tous de la jaftelTe de leur efprit. Cell:
fur cette analogic d'idees que font fondes
leur haine ou leur amour. De-1^ cet inf-
tindl fAr & prompt qu'ont prefque tous Ies
gens niediocres pour connoiire & fuir Ies
gens de merite Qc'): de-1^ cet attrait puif-
fant que Ies gens d'efprit ont Ies uns pour
Ies autres; attrait qui Ies force, pour ainfi
dire , k fe rechercher , malgrt^ le danger
que met fouvent dans leur commerce le de-
fir
(f ) Tous ceux done refpri: eft born^ d.'crient fan? cefle
ceux qui joignent la Hjliiiite a I'etendue d'efprit. II Ies ac-
cufenc de trop raSner, &c de penfer en to'.it d'une manlere
trop abftraite; ,, Nous n'accordjrons j.fniais , die Mr. Hu-
„ me, qu'une chofe eft jufte, lorqu'elle pafle notre foible
„ conception. La dift.-rence , ajoute cet iiluftre philofo-
,, phe, de rbomme rommun a rhomme de genie , fe re.
J, marque principaiement dars le plus ou Je moins de pro-
,, fondeur des principes fur lefquels ils fondcnt leurs ide'cs ;
;, avec la plupart des hommes tout jueemen: eft particu-
:, lier; t's ne portent point leurs vucs jufques aux propo-
,, fjtions univerf^Iles ; toute idee ge'nerale eft obfcure pcur
J, eux".
(c) Lcs foj; , s'l^s en avo'.eri: la puiff.icce , bcnniroier.t
D IS C 0 U R S n. (.'^
fir commun qu'ils ont de la gloire : de-ik
cette maniere lure de juger du caraclere &
de Tefprit d'lin homme par le choix de fes
livres & de fes amis ^ un fot , en eflet ,
n'a jamais que de fots amis: toute liaifon
d'auiiti^ , lorfqu'elle ii'eil pas fondd-e fur
un int^ret de bienleance , d'amour , de
protection, d'avarice, d'ambition , ou fur
quelqu'autre motif pareil , fuppofe totijours
quelque relfemblance d'idces ou de lenti-
inents entre deux hommes. Voila ce qui
rapproche des gens d'une condition ires-
dilltrente (jT) : voil^ pourquoi les Auguile,
les Mecene , les Scipion, les Julien, les
Richelieu & les Conde vivoient famili^'e-
ment avec les gens d'efprit , & ce qui a
donne lieu an proverbe dont la trivialite
attefle la vdrite : dis-moi qui tu hantes^p
te dirai qui tu es.
L'analogie , ou la conformite des idees
& des opinions, doit done etre confiddrce
comme la force attradlive Ck repuifive qui
cloigne ou rapproche les hommes les uns
des autres (e). Qu'on tranfporte a Conf-
tanti-
volontiers les gens d'efprk de leur foci^tei & repeceroient ,
d'apres ies Ephe'iiens; Jt ^nelqHf.n excelle parmi ncus , cju'il
«Uie cxccl.er ijideurs.
{d) A la C'jur, les grands font d'autant plus d'accaeil a
I'honime d'efprit, qti'ils en ont eux.memes davantage.
(f) II eft peu d'hommes , s'ils en avoient le pouvoir,
qui n'empioyafr*nt les tourments pour faire generaiemenc
adopter ieurs opinions. N'avons-nous pas vu de nos jours
des gens afiez fous & d'un or^ueil aflez intole'rabie po'.ir
vouloir exciter le magiftrat a fevir contre i'ecrivain qui,
donnant a la mufique italienne la pre'fe'rence fur la mufi-
que frangoife , c'toit d'un avis different du leur? Si Ton ne
i'e porta or()inaire:nent a certains exctl-s que dans les difpu-
tes de religion, c'eft que ks autres difputes ne fotirniG'ent
pas
64 D E L' E S P R I T.
tantinople un philofophe , qui , nMtant
point eclaire par les lumieres de la revela-
tion, lie peut fuivre que les lumieres de la
raifon ^ que ce philofophe nie la million de
Llahomet , les vifions & les pri^tendus mi-
racles de ce prophete: qui doute que ceux
qu'on appelle les bons Murulmans n'aient
de Teloignement pour ce ijhilofophe , ne
le regardent avec horrtur, & ne ie traitent
de fou, d'impie, & quelquefois meme de
malhonnete-homme? En vain diroitil que,
dans une pareille religion , il eil abfurde
de croire aux miracles dont on n'efl pas
foi-meme le temoin ; & que, s'il y a tou-
jours plus a parier pour un menfonge que
pour un miracle (/), les croire trop faci-
lement, c'eil moins croire en Dieu qu'aux
impoiteurs^ en vain reprefenteroit-il que,
li Dieu eut voulu annoncer la million de
ISlahomet, il n'eut point fait de ces prodi-
ges ridicules aux yeux dela raifon la moins
txercee, Quelques raifons que ce philofo-
phe apportat de fon incr^dulite ,il n'obtien-
droit jamais la reputation de fage 6i d'hon-
nete,
pas les memes pretextes ni les mimes moyens d'etre cruel,
Ce n'eli qo'a rimpuiflance , qu'on cH en general redevable
de Ci moderation. L'homme humain & mode're' eft un
homme tres-rare. S'il rencontre un homme d'une religion
ditterence de la fienne ; c'eft , di:-il , un homme qui, fur
ces niatieres , a d'autres opinions que moi ; pourquoi le
perfe'cuterois je? L'evangile n'a nulle part ordonnc qu'on
empioyac les tortures Sc les prifons a la converfion des
hommes. La vraie religion n'a jamais drefle d'e'chafFauds j
ce fon: quelquefois fes miaiflres qui , pour venger leiir or-
gueilj blefle par des opinions diffcrentes des leurs , ont ar-
ine en leur raveur la Ikpide credulit^ des peuples & des
princes. Peu d'hommes t>nc merice I't'loge que les pretr.s
D I S C O U R S II. 65
n&te , anpr^s de ces bons Mufulmans , qii'en
devenant allez imbt^cille pourcroiredcs cho-
fes ablurdes, ou aflez faux pour feindre de
les croire. Tant il efl vrai que les hommes
ne jugent les opinions des autres que par
la conforniite qu'elles ont avec les leurs,
Aufli ne perfuade-t-on jamais les fots qu'a-
vec des Ibttiles.
Si le fauvage du Canada nous prefere
aux autres peuples de I'Europe, c'ell que
nous nous pretons davantage a fes moeurs,
h fon genre de vie -^ c'ell: a cette complai-
fance que nous devons Teloge ma^nifique
qu'il croit f'aire d'unFran(;ois,loriqu'il dit:
c'efi tin honime commt moL
En fait de moeurs , d'opinions & d'idees ,
il paroit done que c'eft toujours foi qu'oa
edime dans les autres ; & c'ell la raifon
pour laquelle les Cefar, les Alexandre, &
generalement- tous le grands hommes ont
toujours eu d'autres grands hommes fous
leijrs ordres. Un prince elT; habile , il prend
en, main le fceptre ; a peine eft-il monte
fur le trone, que toutes les places fe trou-
vent
Egyptiens font de la reine Nephte, dans S ethos: loin d' ex-
citer I'animoftte, In vexathn , la ferfecv.tinn , par Its cori-
feils d't'.ne pu'ti mal entendiie ; elle u'a, difenc-ils, tire de
la religion ^ite des maxlmes d: doueenr : e!h ji'a j.imals cm
^n'U flit ^ermis de tottrmenter les hommes four honorer les
dieiix.
(/) Comment, dans une telle religion, le te'moin d'un
miracleneferolt.il pas fufpeS? II fant , dit Mr. de Fon-
tenelle, etre fi fort en garde coatre fol-mhne four racontcr
an fait , freclfenient camme on I'a -vii , c'eft-a-dhe , fans y
rlen ajot'.ter on dlmlnuer , que tout hcmme qui pretend qu'A
cet egard il ne s' eft jamais fnrpris en menfofi^e , eji a ionf
^t'.r un memeur.
65 D E L' E S P R I T.
vent reniplies par des hommes fups^rieiirs:
le pdnce ne les a point formes, il femble
meme les avoir pris au hazard^ mais, force
de n'ellimer & de n'elever aux premiers
pofbes que des hommes dont I'efprit foit
analogue au fien , il eft , par cette raifon ,
toujours neceflite k faire debonschoix. Un
prince , au contraire , eft peu eclaire : con-
traint , par cette meme raifon , d'attirer
pr^s de lui des gens qui lui reflemblent, il
eft prefque toujours neceflite aux mauvais
choix. C'eft la fuite de femblables princes
qui fouvent a fait fubftituer les plus gran-
des places de fots en fots , durant plufieurs
fiecles. Auffi les peuples , qui ne peuvent
connoicre perfonnellement leurmaitre, ne
le jugent-iis que fur le talent des hommes
qu'il emploie , & fur Teftime qu'il a pour
Jes gens de meritc. Sous tin monarqiit jlupi-
de^ difoit la reine Chriftine , toute fa cour ou
Veft ou It (Jevient.
Mais , dira-t-on , on voit quelquefois des
hommes admirer, dans les autres, desid^es
qu'ils n'auroient jamais produites , & qui
meme n'ont nulle analogic avec les leurs.
On fait ce mot d'un cardinal : apr^s la nO'
inination du pape, ce cardinal s'approche
du faint pere , & lui dit : vous voUa elu pa-
pe , void la dernkre fois que vous tntendrcz
la virile: feduit par les refpe&s , vous allez
bientoi vous croire un grand homines Jouve-
nez-vous quavant votre exaltation vous tie-
tiez quun ignorant S un opinidtre. /Idicu ,
jp. vais vous adorer. Peu de courtifans fans
doute font doues de Pefprit 6c du courage
ne-
DISCOURSTI. G'j
ndcefTaire pour tenir un pareil difcours \
mais la plupart d'entr'eux , lemblables k
ces peuples qui tour i tour adorcnt &
fouettent leur idole, font en fecret charrn^s
de voir humilier le maitre auquel ils font
foumis. La vengeance leur infpire I'eloge
qu"ils font de pareils traits , & la vengean-
ce ell un interet. Qui n'eft point anime
d'un interet de cette efpece , n'eltime 6i
meme ne fent que les idees analogues aux
fiennes: aufli la baguette, propre ^ decou-
vrir un merite nailTant & inconnu , ne tour-
ne-t-elle & ne doit-elle reellement tourner
qu'entve les mains des gens d'efprit , parce
qu'il n'y a que le lapidaire qui fe connoille
en diamants bruts, (S: que I'efprit qui I'ente
Tefprit. Ce n'etoit que Tceil dun Turenne
qui, dans le jeune Curchill, pouvoit ap-
percevoir le fameux Marlborough.
Toute idee trop etrangere £ notre ma-
niere de voir &de fentir, nous lerable tou-
jours ridicule. Le meme projet , qui, valle
6c grand, paroitra cependant d'une execu-
tion facile au grand miniftre , fera traite,
par un miniihe ordinaire, de fou , d'infen-
fe ^ & ce projet, pour me fervir de la phra-
fe ufitde parmi les fots , fera renvoy^ a la
rtpuhlique de PInton. VoiU la raifon pour
laquelle, en certains pays, ou les efprits,
L^nerv^s par la fuperftition , font parefleux
& peu capables des grandes entreprifes :i
on croit couvrir un homme du plus grand
ridicule , lorfqu'on dit de lui : c\ft vn
homme qui vcut reformer VEtat. Ridicule que
la pauvret6, le depeuplement de ces pays.
68 D E L' E S P R I T.
& par confequent la neceffite d'une refor-
me, fait, aux yeux des etrangers, retom-
ber fur les moqueurs. II en ell de ces peu-
ples comma de cesplaifants fubalternes(i,0,
qui croient deshonorer un homme , lorf-
qu'ils difent de lui, d'un ton fottement ma-
lin : cefl un liomain , c'ejl un efprit. Raillerie
qui, rappellee h. fon fens prdcis , apprend
feulement que cet homme ne leur relfem-
ble point , c'efb-a-dire, qu'il n'ell ni fot ,
ni fripon. Combien un efprit attentif n'en-
tend-il pas, dans les converfations, de ces
aveux imbecilles & de ces phrafes abfur-
des, qui, reduites a leur fignification exac-
te , ^tonneroient fort ceux qui les em-
ploient? Aufli I'homme de merite doit-il
etre indifferent a Teftime comme au md-
pris d'un particulier dont Teloge eu la cri-
tique ne fignifient rien , finon que cet
homme penfe ou ne penfe pas comme lui.
Je pourrois encore, par une infinite d'au-
tres faits, prouver que nous n'ellimons ja-
mais que les idees analogues aux nutres \
mais pour conftater cette verity , il faut
J'appuyer fur des preuves de pur raifonne-
ment.
CHA-:
f,e) Les bourgeois opulents ajoutent en de'rjfion qu'on
voir fouvenc I'homme d'efpric a la porta du riche, £c ji-
mis le riche a. la pone de I'homme d'efprit ; c cji , re-
pond le poete Saadi , p^rcc qne I'homme d'efprit fait le pr:x
its rl.heJJ'cs, O" que le richt ignore le ^rix des Ittmicres.
D'uil-
DISCOURSII. 69
C H A P I T R E IV.
De la ndceffite oii nous fommes de n'efli-
mer que nous dans les autres.
On prouve encore , dans cs chapitre , que nous
fommes , par lapareJJ^e c? la vaniti^ toujours
forces de proponionner notre cjlime pour
les ulees cPautrui^ a P ana logic & a la coU'
formiti que ces idles ont avec les notres,
DEUX caufes , egalement puilTantes ,
nous y determinent : I'une elt la va-
nite, & I'autre eft la parefle. Je dis la va-
nite, parce que le defir de reftime eftcoiii-
mun a tous les homnies; non que quel-
ques-uns d'entr'eux ne veuillent joindre,
au plaifir d'etre admire, le merite de me-
prifer radmiration ^ mais ce mepris n'ett
pas vrai, & jamais I'admirateur n'ell llu-
pide aux yeux de Tadmire: or, fi tous les
hommes font avidesd'efl:ime,chacund'eux,
inilruit par rexp(:rience que fes idees ne
paroitront eftimables ou m^prifables aux
autres qu'autant qu'elles feront conformes
ou contraires a leurs opinions , il s'enfuic
qu'infpire par fa vanite , chacun ne peut
s'empecher d'ellimer dans les autres une
conformite d'ldees qui TalTure de leur efti-
me, & de hair en eux une oppofition d'i-
dees, garant iCir de leur haine ou du moins
de
D'ailleurs, comment la richeffe eftimeroit-elle la fcience ?
Le favanc peut appre'cier I'ignoraiice , parce qu'il I'a ^c^
dans fvin enfanceJ mais I'ignoranc ne peuc apprccier le U-
vanc, parce cju'il ne I'a jamais ete.
ro D E L' E S P R I T.
de leur mepris,qu'on doit regarder comme
un calmant de la haiue.
Mais, dans la fuppolition m^me qu'un
homme fit, a I'amour de la vcnce , le fa-
crilice de fa vanite , li cet homme n'ell
point anim^ du defir le plus vif de s'inilrui-
re, je dis que fa parelie ne lui permet d"a-
voir , pour des opinions contraires aux
fiennes, qu'une elHme fur parole. Pourex-
pliquer ce que j'entends par eftime fur par O'
k^ je diilinguerai deux fortes d'ellime.
L'une, qu'on pent regarder comme I'ef-
fet ou du refpect qu'on a pour I'opinion
publique C<'0 i ou de la conJiance qu'on a
dans le jugement de certaines perlonnes ,
& que ]e nomme eftime fur parole. Telle
ell cclle que certaines gens concoivcnt pour
des romans tr^s- m^diocres, uniquement
parce qu'ils les croient de quelques-uns de
nos ^crivains c^lebres. Telle eft encore
i'admiration qu'on a pour les Defcartes (5c
.les Newton ; admiration qui , dans la plu-
part des hommes, ell d'autant plus enthou-
liafte qu'elle ell nioins eclair^e ; foit qu'a-
pr^s s'etre forme une idee vague du meri-
le de ces grands gtnies, leurs admirateurs
refpecTient , en cette idee, I'ouvrage de
leur imagination ; foit qu'en s'dtabliiTant
juges du merite d'un homme tel que New-
ton,
(j) Mr. de la Fontaine n'avolc que de ce:te efpece d'ef-
time pour la philofophie de Plaron, Mr. de Fonteuelle
rapporte a ce fujet qu'un jour La Fonraine lui dit : avo'tez,
qite ce PLtton et»it nn grand fhll: fofhe. . . . M.iis , Ird
tra:ivez.-vaus des idea blen nettcs ? lui repon.lic Fontenel*
le. Oh .' ?;«« ; ii (fi-d'tint cbfcuriu iw^e/ierable, . . . A'«
D I S C 0 U R S II. 71
ton , ils croient s'affocier aux dlogc-s qu'ils
lui prodiguciit. Cette forte d'ellime, dont
notre ignorance nous force d faire fouvent
ui'agc, ell, pnr-U meme, la plus commune*-
Rien de fi rare que de juger d'apr^s loi.
L'autre efpece d'eftime eft celle qui,
inddpendante de fopinion d'autrui , nait
uniquement de Timpreflion que font fur
nous certaines idees, & que, par cette
raifon , j'appelle ejlime fentie ^ la leule veri-,-
table 6: celle dont il s'agit ici. Or, pour
prouver que la parefle ne nous permetd'ac-
corder cette forte d'ellime qu'aux idees
analogues aux notres , il fuffit de remar-
quer que c'eil , conime le prouve fenfible-
ment la geometrie , par Tanalogie & les
rapports fecrets que les idees d^ja connues
out avec les idees inconnues , qu'on par-
vient ^ la connoiffance de ces dernieres ;
& que c'ell, en fuivant la progreflion de
ces analogies, qu'on peut s'eiever au der-
nier terme d'une fcience. D'ou il fuit que
des idees , qui n'auroient nulle analogic
avec les notres , feroient pour nous des
iddes inintelligibles. Mais, dira-t-on, il
n'ell point d'idees qui n'aient necelfaire-
ment entr'elles quelque rapport , fans le-
quel elles feroient univerfellement incon-
nues. Oui, mais ce rapport peut etre ini-
mt^diat
trenvez. - voHs pas ^tt'il Je contridit ? Oh! vraiemetit , repric
L^Eontaine, ce n'efi qutm foph'fte. Puis, tout-a . coup,
oublunc les aveux qu'il venoit de t'aire: Platou, reprk-il,
fi.ice ft bien f i pcrfonnnges! Socrate etoit fnr le Ppee lorf^
qn AlcihLide la tcte conronnee 4s fiettrs, , , . Oh,' ce Pla\'on
itolt un grand ihliofo^hc.
72 D E L' E S P R I T.
niediat ou eloigne : lorfqu'il eft immediat ,'
le foible defir que chacun a de s'inftruire
le rend capable de I'attention que fuppofe
rintelligence de pareilles idees : mais, s'il
eft eloigne , comme il I'eit prefque tou-
jours lorfqu'il s'agit de ces opinions qui
font le refultat d'un grand nombre d'idees
& de ientiments differents, il eft evident
qu'a moins qu'on ne foit aninie d'un dtiir
vif de s'inftruire , & qu'on ne fe trouve dans
line fituation propre a fatisfaire ce defir,
la parelfe ne nous permettra jamais de con*
cevoir , ni par confequent d'avoir (Xejlime
fentie pour des opinions trop contraires aux
notres.
Peu d'hommes ont le loifir de s'inftrui-
re. Le pauvre, par exemple, ne peut ni
reflechir, ni examiner; il ne revolt la ve-
rite , comme I'erreur , que par prejuge :
occupy d'un travail journalier, il ne peut
s'elever a una certaine fphere d'idees ; audi
pr^fere-t-il la bibliotheque bleue aux ecrits
de S.Real,de laRochefoucault, & du Car^
dinal de Retz
Auffi, dans ces jours de rejouiffances pu-
bliques ou le fpec1:acle s'ouvre gratis , les
comediens , ayant alors d'autres fpedla-
teurs a amufer, donneront plutot Bom Ja-
phet & Pourccaugnnc , (\\x liiraclim & le
MifaiJtrope. Ce que. je dis du peuple peut
s'appliquer a toutes les dificrentes clafles
d'liom-
(fc) „ Lucain , difoit Heinfius , eft a I'egard des nutres
',, pottes ce qu'un cheval fuperbe & hennniflant fieremenc
,, fft a I'egard d'une troupe d'ancs, dont la voix ignoble
I, de'ceie le gout iiu'ihonc pour la lervitBde ''.
D I S C O U R S II. 73
d'homraes. Les gens dii raonde font dis-
traits par mille affaires & mille pUi.irs;
les ouvrages philofophiques ont auili pea
d'analogie avec leiir efprit , que le Mifnn-
tropi avec I'efprit du peuple. Aufli prefe-
reront-ils en general la ledlare d'un Ro«
man a celle de Locke. Cell: par ce mema
principe des analogies qu'on cxplique com-
ment les favancs & nieme les gens d'efprit
ont donnd \ des auteurs moins eltiracs la
preference fur ceux qui le font davantage.
Pourquoi Malherbe pr^feroit-il Stace i
tout autre poete ? pourquoi lleinlius [h)
& Corneille faifoient-ils plus de cas de Lu-
cain que de Virgile ? par quelle raifon A-
drien pr^fcroic-il Teloquence de Caton a
celle de Ciceron? pourquoi Scaligtr (c)re-
gardoit-11 Homere 6: Horace co:nnie fore
inferieurs \ Virgile & a Juvenal "? Celt
que I'eftime plus ou moins grande qu'on
a pour un auceur , depend de I'analogie
plus ou moins grande que fes idees ont a-
vec celles de fon lecteur.
Que, dans un ouvrage manufcrit, & fur
lequtl on n'a aucune prevention , Ton
charge, feparement, dix honimes d'efprit
de marquer les morceaux qui les auront le
plus frappes: je dis que chacun d'eux Ibu-
lignera des endroits diifcrents^ & que, fi
Ton confronte enluite les endroits approu-
ves avec i'efprit & le caradere de chaque
ap.
(0 Scaliger c'lte comme de'ceftab'e la dix- Teprierre oie.
du qu-rriemg livre d'Horace, que HeioGus cice comme un -
cbet-d'osuvre dc i'aiiiiquite.
7-1. D E L' E S P R I T,
approbateur, on fentira que cliacun d'enx
n'a loud que les idees analogues ii fa ma-
niere de voir & de fentir, & que Tefpri:
elt , (i j'ofe le dire , une corde qui ne t\i-
init qu'a l"unifion.
Si le favant abbd de Longuerue, comme
11 le difoit lui-racnie, n'avoit rien reienu
des ouvrages de St. Auguftin finon que le
cheval de Troie (itoit une machine de guer-
re ^ Ck ii , dans le roman de Cleopatre , un
avocat celebre ne voyoit rien d'intdrellant
que les nullites du mariage d'Elife avec
Artaban; il faut avouer que la (eule diife-
rcnce qui le trouve h cet cgard entre les
favautv ou les gens d'erprit,Ci; les honimcs
ord'naiics , c'ell que les premiers, ayant
nn plus grand nombre d'iddes, leur fphere
d'analogies ellbeaucoup plus etendue. S'a-
git-il d'un genre d'efpric tres-diflerent du
lien V pareil en tout aiix autres hommes,
I'hommc d'efprit n'elHtne que les idets
analogues aux liennes. Que Ton rafFemble
■un Newton, un Quinaiit, un Machiaveli
qu'on ne les nomme point , & qu'on ne
les niette point d portee de concevoir I'un
pour i'autre cette tipece d'eilime, que j'ap-
pelle ejl hue fur parole ^ on verra qu'aprds
avoir reciproquc-ment , mais inutilement,
ellayd de le communiquer leurs idees , New-
ton regnrdera Quinaut comme un rimail-
leur inlupportable , celui-ci prendra New-
ton pour un faifeur d'ahnanacs, tons deux
regarderont Malchiavel comme un politi-
que du Palais-Royal; & tons trois enfin,
le traiiant rdciproquement d'efprits medio-
cres ,
D I S C 0 U R S II. 75
cres, fe vengeront, par un mepris reci-
proque, de i'ennui mutuel qu'ils le ic-ront
procure.
Or, fi les hommes fup^rienrs, cntiere-
mcnt abforbds dans leur genre d'etud-j, ne
peuvent avoir dCcftims. faith pour un gen-
re d'efprit trop different du leur; tout au-
teur, qui donne au public des idees nou-
velies, ne pent done efperer d'ellinie (jue
de deux fortes d'honinies : ou dcs jeunes-
gens,qLii, n'ayant point adopted'opinions,
Ottt encore le defir & le loilir de s'initrui-
re^ ou de ceux dont Telprit , £mi de lave-
rite & analogue a cekii de I'auteur , Ibup-
9onne deja I'exillence des idees qu'il lui
prefente. Ce nombre d'hommes eft tou-
jours tr^s-petit : voila ce qui retarde les
progres de Tefprit humain , 6v pourquoi
chaque verite eft toujour s li lente a fe de-
voiler aux yeux de tous.
11 refulte de ce que je viens de dire, que
la plupart des hommes , Ibumis ^ la pa-
reffe, ne concpoivent que les id(^es analo-
gues aux leurs, qu'ils n'ont (Wft'imt fentit
que pour cette efpece d'idees ; & de-hi
cette haute opinion que chacun eft, pour
ainfi dire, force d'avoir de foi-meme;
opinion que les moraliftes n'eulTent peut-
t'tre point attiibude a I'orgueii , s'ils eus-
ient eu une connoitVance plus approfon-
die des principes ci-delVus etablis. lis au-
roient alors lenti que, dans la Iblitude ,
le faint refpect 6c I'adrairation profonde
dont on fe fent quelquefois p^netre pour
foi-meme, ne peut etre que Fcffet de la
D 2 ue-
'j^ D E L' E S P R I T.
fieceflit($ ou nous ibmmes de nous efliraer
prcrerab.'ement aux auires.
Comment n'aurcit-on pas de foi la plus
haute idee? il n'tll ptrfonne qui ne chnn-
gtat d'opinions, s'il croyoit les opinions
faudes. Chacun croit done penfer jull:e,&
par confequcnt beaucoup micux que ceux
dont les idees font contraires aux iifcune?.
Or , s'il n'eil pas deux hommes dont les
idees I'oient exadlement femblables , il faut
neceffairement que chacun en particulier
eroie mieux penfer que tout autre (^/). La
Duchelie de la Fene dil'oit un jour a Ma-
dame de Scaal: il faut ravoucr ^ ma chtr&
(imie , je m trouve que vwi qui aic toujour $
raifon (J). Ecoutons le Talapoin , le Bon-
ze, le Braniine, le Guebre, le Grec, I'l-
nian , le Marabou: lorfque, dans Tairem-
blee du peuple , ils prechent les uns con-
tre ks autres , chacun d'eux nc dit-il pas
comme la Duchefle de la Fert^: peu^ks ,
(.3) L'expe'rierce nous apprenc? que chacun mec au rang
des efprics faux & des mauvais livres , tout homme & tout
ouvrage qui combat fes opinions ; qu'il voudroit impoftT
liieBce a Thomme, S>c fupprimer I'ouvrage. C'eft un avar.-
f.ge que des orthodoxes peu Rehires one Quelquefois don-
ne fur eux aux here'tiques. Si, dans un prcces, difen: ccs
«Jerniers, une parcie de'fendoit a I'autre de faire imprimtr
dts factum prur foutenir Ton droit, ne regirderoit- on
pas certe violence de Tune des parties comme une preuve
de rinj-,;ftice de fu caufe?
(?) Voyez les Memolrts de M,id.tme de Sta.rl,
(f) Que.le pre'fompticn, difem les gens mediocres, que
ccliede ceux qu'on appelle les gens d'efprit! Quelle fupe-
rierire ne ft croien:.ils pis fur les autres hommes? Mais,
leur re'pocdroir-OR , le cerf qui fe vanttroit d'ttre le plus
vite des cerfs, ferort fans-doute un orgueiili-ux; mais , fan*
blcffer la moaellie , il pourroit pourtant dire qu'il cuure
mieux que la coriuc. Vous eie< la torcue; vous n'ayct ni
D I S C O U R S 1 1. 77
jt "uoi/s rajfure , mot fcul fai toujours raifon.
Chacun le croic done un elprit Hipericur,
& les lots ne font pas ceux qui s'en croienc
le nioins (/) : c'ell ce qui a donne lieu
au conte des quaere marchands qui vien-
nent, en foire, vendre de la beaute , de
la naillance, des dignites 6: de I'efprit , 6c
qui trouvent tous le d^bit de leuf mar-
chandife, a I'exception du dernier qui ie
retire laus etrennes.
Mais, dira-t-on, on voit quelqucs gens
reconnoitre dans les autres plus d'eiprit
qu'en eux. Oui , repondrai-je, on voit des
homines en faire Taveu ; ck cet aveu ell
d'une belle ame : cependant ils n'ont , pour
celui qu'ils avouent leur fuperieur, qu'une
tfiime fur parole; ils ne font que donner i
I'opinion publique la prdf^rence fur la leur ,
& convcuir que ces perfonnes font plus
eftimees, fans etre interieuremcnt couvain-
cus qu'elles foient plus ellimables Qg).
Vn
111, ni m^Jite: comment pourriez-vous avoir aiuant dVi-
prit qu'uii homme qui s'eft donn^ beaucoup de peine pour
acqueiir des connoiilances ? Vcus racciif.! de pr^(i)mp-
lion.: & c'efl: voiis , qui , fans etude & fans reflexion, vou-
lei m.ircher fon e'gal. A votre avis, qui des deux eft pre'-
fompcue'.ix?
(.c) En poefie, Fontenelle fernit, fans peine, convenu de
la ruptriorice du ge'nic de Corneille fur le ken; mais il lie
I'aiiroit pas fentic. Je luppofe pour s'en coavaincre , qu'on
eut prre ce mcme Fonrenelle de donner, en fait de poefie,
I'idee qu'il s'ecoit forme'e de la perfection: il ell certjin
qu'il n'auroit, en ce genre, propofe d'autrcs regies fir.rs
cue celles qu'il ?.voi[ lui-nieme auffi bien obfervees qui
Cornei.le ; qu'il devoit done fe cruire inccrieurement .luili
grand poece que qui que ce fut ; & qu'en s'civouanr inf^-
rleur a Corneille, il ne failoit, pur confe'quetit , que facri-
£er fiin fentiment a ceiui du public. Peu de gens on: le
courage d'ayoaer que c'eft pour eux qu'ils on: le plus He-
D 3 1 ^i-
78 D E L' E S P R I T.
Un homme du monde conviendra, fans
peine , qu'il eft en geometrie fort inferieur
aux d'Aicinbert , sux Clairauc, aux Eulerj
que dans la poefie il le cede aux Moliere,
aux Racine, aux Voltaire: mais je dis en
meme temps que cet homme fera d'au-
tant moins de cas d'un genre, qu'il recon-
uoitra phis de iuperieurs en ce m^me gen-
ie i & que d'ailleurs il fe croira tellement
d^domniage de la i'up^riorite qu'ont fur lui
jes hommes que je viens de citer, foil en
cherchant k trouver de la frivolite dans les
arcs & les fciences, Ibit par la variete de
fes connoillances , le bon-fens, Tufage du
monde, ou par quelque autre avantage pa-
reil, que, tout pele, il fe croira aufli cili-
mable que qui que ce foit (/6).
Mais, ajoutera-t-on , coniment imaginer
qu'un homme qui, par exemple , remplit
les petits offices de la magiftrature, puilTe
fe croire autant d'efprit que Corneille)* 11
eft vrai , repondrai-je , quMl ne mettra
perfonne k cet egard dans fa confidence :
cependant, lorfque, par un examen fcrii-
puleux , Ton a decouvert de combien de ienti-
ments d'orgueil nous fommes journellement
affecles , ians nous en appercevoir, & par
combien d'^loges il faut etre enhardi pour
s'avouer a Ibi-m^me & aux autres la pro-
fonde ellime qu'on a pour fon efprit, on
fent
J'efpece d'eilime que j'appelle fent'e ;mzis,q\i"ih le niencou.
ou'ils I'avouent, ce fentimenc n'en exifte pas moins en eiix.
{h) On fe loae de tout; les uns vanrenr leur ftupldice
(bus le nom de b-jn-fens; d'autres louent leur beaure'i quel-
ques uns, enorgueillis de leuxi richeflesj mettent ces dons
du
D 1 S C O U R S II. n
fent que le lilence de I'orgueil n'en prouve
point i'ablence. Suppolons , pour luivre
I'exerapie rapporte ci-delfus, qu'au ibrtir
de la com^die le hazard raflemble trois pra-
ticiens : qu'ils viennent ^ parler de Cor-
neille \ tous trois , peut-etre , s'ecricront
A la fois que Corneille ell le plus grand
genie du monde ^ ccpendant, li , pour fe
dccharger du poids importun de retUmc,
I'un d'eux ajoutoit que cc Corneille ell a-
la veritd un grand homme , mais dans un
genre frivole , il elt certain , li Ton en ju-
ge par le mepris que certaines gens aftec-
tent pour la podfie, que les deux autres
praticiens pourroient le ranger ^ Tavis du
premier; puis, de confiance en confiance,
s'jIs venoient k comparer la chicane \ la
poeiie : Tart de la procedure , diroit uu
autre, a bien les fineffes 6: les conibinai-
fons , comme tout autre ert : vraiment,
r^pondroit le troiiierae, il n'eft point d'art
plus diflicile. Or, dans Thynoth.-lc tr^s-ad«
millible, que, dans cet art li difficile, cha-
cun de ces praticiens i'e criic le plus habi-
le, fans qu'aucun d'eux eut. prononce le
mot , le relultat de v.ette converfation
feroit que chacun d'eux fe croiroit autant
d'etprit que Corneille. Nous Ibmnies , par
lavauite, 6: fur-tout par I'ignorance, tene-
ment
du hazard fur le compte de leur efprit & de leiir pruJen-
ce ; la temme qui compte le foir avec fon cuilimtr , fsj
crok auQi cilimable qu'un favant. II n'eft pas jufqu'a rim-
primeur d'inful'o qui ne meprife I'impnintur de ro»i.:,iS y
& qui ne fe croie aufTi furcrieur au tiernier que l'i,.-fo'io
I'eit en naaflc i Ia brtihure.
D4
8o D E L' E S P R I T.
ment n^ceffites a nous eftimer preferable*
mtm aux autres, que le plus grand hom-
me dans chaque art eft celui que chaque
artifte regarde comrne le premier apres
Jui. Du temps de Th^millocle , ou I'or-
gueil n'etoit different de T'orgueil du fie-
c!e prefent qu'en ce qu'il ^toit plus na'if,
tous ies capitaines, apres la bataille de Sa-
Jamine, ayant ^U obliges de declarer, par
des billets pris lur Fautel de Neptune,
ccux qui avoient eu le plus de part a la vic-
toire , chacun s'y donnant la premiere part ,
adjugea la feconde a Themitlocle f & le
peuple crut alors devoir decern er la pre-
miere reccmpenfe a celui que chacun dcs
capitaines avoit regarde comme le plus di-
gne apr^s lui.
II eft done certain que chacun a neces-
fairement de foi la plus haute idee , •&
qu'en confequence on n'eftime jamais dans
autrui que Ion image & fa rfclTcmblance.
La conciufion gcnerale de ce que j"ai dit
de refprit , confidere par rapport a un par-
Ticulier, c'eft que Telprit n'eft que rairem*
blage dcs idees interellanies pour ce parti-
culier, foit com me inliructivcs, foit com-
me agreables: d'ou il fuit que I'interet per-
ionnei, comme je m'etois propole de le
montrer , eft , en ce genre 5 le feul juge
du m^iie des hommes.
CHA-
D I S C O U II S II. 8i
C H A P I T R E V.
De la probite par rapport k une fociete
particuliere.
Uobjet de ce chapitre, ejl dt mnntrcr qite. hs
focieUs parrtculieres ne donnmt k noti
d'honnites qiiaux actions qui leiir font uti-
les : or riiitirct de ces focietes fa trouvcin.t
fouvent oppofe a I'intiret public ^ elks dot-
vent fouvent donncr k nom dljonnetes a des
acfions rielkment nuifibks au public i diss
Solvent done , par I'eloge de ces aBlons ,
fouvent feduire la probite des plus honnciss
gens , 6? les d&tourner , a kur in(u , dii
chemin de la vertu.
Sous ce point de vue , je dis que la
probite n'eil que Tiiabitude plus oa
Tuojns grande des actions particulicremcnn
utiles a cette petite Ibcietd. Ce n'eft pas
que certaines ibcietes vcrtueufes ne pa-
roifl'ent fouvent fe depouiller de leur pro-
pre interet, pour porter fur les actions des
homrncs des jugeraents conformes a Tiii-
teret public; mrds elles ne font alors que
fatisfaire la paffion qu'un orgueil eclaire
leur donne pour la vertu; &., par conle-
quent, qu'obeir, corame tonte autre fo-
ciete , a la loi de i'int^ret perfonnel. Quel
autre motif pourroit determiner un homn>s
^ des aclions genereufesP II lui efb auHi
impolTible d^'aimer le bien puur le bien,que
d'aimer le mal pour le mal (ji).
Bru-
{a) Lrs declamations ccmt!r.a.]!es des moralifies conrre
la ms'chancete ij'.i bommes , pn-uvem !e peu de con;;ois-
D 5 ^iice
B2 D E L' E S P R I T.
Brutus ne facrifia fon fiis au faint de
Rome, que parce que Tamour paternal a-
voit fur lui moins de puiflance que I'amour
de la patrie; il ne fit alors que ceder a la
plus forte paffion: c'elt elle qui,reclairanc
fur I'interet public, lui Mt appercevoir,
dans un parricide fi genereux , fi propre h
ranimer Tamour de la liberte , i'unique res-
fource qui put fauver Rome de I'empecher
de retomber fous la tyrannie des Tarquins.
Dans les circonltances critiques ou Rome
fe trouvoit alors, il falloit qu'une pareille
adtion fervit dt fondement k la vafte puis-
fnuce a laquelle i'eleva depuis Tamour da
bitn public & de la liberte.
Mais, comme i! ell peu de Brutus & de
focietes compofees de pareils hommes,
c'eft dans I'ovdre commun que je prendrai
mes exemples, pour prouver que , dans
chacune des iociet^s , Tinteret particulier
ell I'unique diilribiiteur de rellime accor-
dee aux actions des hommes.
Pour s'en convaincre , qu'on jette les
yeux fur un homme qui facrifie lous fes
biens
fance qu'ils en ont. Les hommes ne font point mechanrs,
mais fouiTiis a ieurs in^ertts. Les cris des moraliftfs ne
cbangtront certaintmen: pas ce rdlort de I'univers moral.
Ce n'elt done point de la mc'cbancec^ des hommes done il
faui fe plaindre, mais de I'ignorance des Icgifiateurs, qui
on: tciujours mis I'interet particulier en oppoOtion avec
I'intr-ret j-.^neral Si les Scyhes etoicnt plus vercueux que
nous , c'ell que leur le'giflation &" leur genre de vie leuf
kifpiroit plus de probire'.
(/') Je >u- /""•■' cr.T-t>^'!e, difoit Chilon mourant, j':f d'tin
feiil crime: c'efi d" avoir , fettd^tnt rr.a mapfii-iztnre , fanvS
de Lt r'rwur des /o'.v K/j crirr.ine! , rrnn rf iittitr /im;,
Je citerai encore , u ce fujet , un fait rapport^ dans Je
Culiftun, Ua Arabe va fe plaindre au fulun ^s yiolfnces
que
D I S C 0 U R S II. ^3
biens pour fauver de la rigueur des loix
un parent , allaffin icet homme pafVera cev-
tainement , dans fa famille , pour tres-
vertueux , quoiqiril ioit reellement tres-
injulle. Je dis tr^s-injufte, parce que, 11
Tefpoir de l'iinpunit6 doit multiplier les
forfaits chez une nation, li la certude da
fupplice ell abfolument neceflaire pour y
cntretenir Tordre , il ell evident qu'une
grace accordv^e a un criminel efl , envers le
public, une iniuitice dont ie rend compli-
ce celui qui foliicite une pareille grace (^).
Qu'un minillre , fourd aux follicitations
de les parents & de fes amis, croie ne de-
voit elever aux premieres places que des
hommes du premier merite: ce mimfire li
julle paiFera certaincment, dans ("afociete,
pour un homme inutile, fans amitie, peut-
etre meme fans lionn^tete. 11 faut le dire
a la honte du fiecle^ ce n'eft prefque ja-
mais qu'^ des injullices qu'un hom.me ea
grande place doit les titres de bon ami,
de bon parent, d'homme vertueux & bien*
failant que lui prodigue la fociet(^ dans la-
quclle il vit. Que ,
que deux inconnus exer^oicnt dans fa ma'fbn. Le ful:an
s'y tranfporte, f^it c^teinare les lumieres, faifir les crimi-
nels , tnvelopper leurs teres d'un manreaii; il commande
qu'on les poij;narde. L'executicu hnte, le fuhan flic ral-
lumc-r les fl^mbeauX , conficiere ies corp; des criminels, le-
ve les m^iinsj &c lenJ graces a Dieu. ^-'l-e f-vetir, ]tii
die fon vizir, avex. . ■i.ous uc/,c rr^m ciii liel? ..... Vizir ^
r«*por.d le fultan , j*<«' era mes fits anteurs dc ces viuiencei ;
('f/i fof.i oKo: j' at voK'n^uan dei^ritt les f.arr.b ciux t <jtton
toiivilt a:rn rftantran le "vif'^e de us ma'h:i:rc:{>: : j'.ii
ir.i'iit que la tendrejfe patertielle ne mc fit rnanquer a la
jitfJce que je do.'S « mes ftijets, Jage fi je dols remert.'ef It
44(1 1 muintenant que je me tmnve jufle, fata it'e parriiuli-*
D 6
Bi|. D E L' E S P R I T.
Que, par fes intrigues, iin pere obtieti*
ne I'emploi de general puur un fils incapa-
ble de commander, ce pere fera cite, dans
i"a famille, comme un homme lionnete (!fe
bienfaifant : cependani , quoi de plus abo-
minable que d'expoler une nation, ou du
moins plufieurs de les provinces , aux ra-
vages qui fuivent une defaite, uniquement
pour latisfaire I'ambition d'une famille?
Quoi de plus puniilable que des follici-
tations, centre lesquelles il ell impoflible
qu'un Ibuverain loir toujours en garde? De
pareilles foUicitations, qui n'ont que trop
jbuvcnt plonge les nations dans les plus
grands malheurs, font des fources intaris-
lables de calamites: calamites auxquelles
peut-etre on ne pent louUraire les peuples
qu'en brifant entre les hommes tous les
liens de la parente , 6: declarant tous les
citoyens enfants de Tetat. Cell Tunique
moyen d'etoulYer des vices qu'autoriie une
apparence de vertu , d'empCcher la fubdi-
vilion d'un peuple en une infinite de famil-
ies ou de peiites focietes, dont les int^-
lets , prefque toujours oppofes a I'interet
public, eteindroient ^i la fin dans les allies
toute efpece d'amour pour la patrie.
Ce que j'ai dit prouve lliiBfamment que,
devant le tribunal d'une petite foci^te , I'in-
teiet efl le ftul juge du raerite des acTiions
des hommes: aulii n'ajouterois-je rien ace
que je viens de dire , ii je ne m'etois pro-
pofe
(<>) On couvroit, dans certa'iis pays, d'une pMu d'ane ,
•les hommes en p;ace, pour leur apprendie tju'ils r.e doi-
vfcat
D I S C O U R S II. 8^'
pofe rutiliie publique pour but principal
de cec ouvrage. Or, je icns qu'un homme'
honnete , tltV-ay^ de I'afcendant que doit
necellairement avoir lur lui ropinion des
focietes dans lesquelles il vit , peui crain-
dre avec railbn d'etre, k fon iiilu , louvent
detounif^, de la vertu.
Je n'abandonnerai done pas cette matie-
re fans indiquer les moyens d'echapper
aux ledudtions, & d'eviter les picges que
Tintcret dts Ibcietes particulieres tend a la
probite des plus honnetes-gens , & dans
lesquels il ne I'a que trop louvent rurprile.
C H A P I T R E VI.
Des moyens de s'aflurer de la vertu.
O/i inctiqiie , en ce chapitre , comment on pent
repoiijjlr les infinuations des focUtis parti-
culieres ^ rejijhr a leurs feduclions ^ & con-
jerver line vertu inehranlahlt au choc de
milk inter its particuliers,
UN homme eft jufle , lorsque toutes fes
adions tendent au bien public. Ce
n'eft point alTez de faire du bien pour me-
riter ie titre de vertueux. Un prince a
nnlle places a donner, il faut les remplir^
il ne peut s'empecher de faire mille heu-
reux. C'efl done uniquement de la julli-
ce (ji) ou de rinjullice de fes choix que
depend
vcnc rien a ce *[u'on appelle decence ou faveur, maiJ rout
s la julUce-,
D7
%f^ D E L' E S P R I T;
depend fa vertu. Si , lorsqu'il s'agit d'une
place importante , il donne , par amiti6 ,
par foibk'fie, par Ibllicitation ou par pa-
reife , .i un homnie mediocre, la preferen-
ce fur iin homme fuperieur, il doit fe re-
garder comme injufte , quelques ^loges
d'ailleurs que donne k fa probite la fociet6
dans laquelle il vit.
En fait de probite , c'eft uniquenient
-rint^ret public qu'il faut confulter & croi*
le, & non ies hommes qui nous environ-
nent, L'intdr^t perlonnel leur fait trop
louvent illufion.
Dans Ies cours , par exemple, cet inte-
ret ne donne-t-il pas le nom de prudence
^ la faulTtte , & de fottife a la verite qu'on
y regarde du moins corame une folie, C^
qu''on y doit toujours regarder comme telle.
Eile y eft dangereufe ; & Ies vertus nui-
fibles feront toujours compt^es au rang des
defauts. La verite ne trouve grace qu'au-
pr^s des princes humains C$c bons , tels
que Ies Louis XII , Ies Louis XV. Les
coinediens avoient joue le premier fur le
theatre^ les courtifans exhortoient le Prin-
ce a les punir : non ^ dit-il, ih im rtndtnt
jiifiice ; ih me croient cligne d' entendre la v6-
riiL Exemple de moderation imite depuis
par Mr. le due d'. . . . Ce prince, forcd
de mettre quelques impofitions fur une
province, & fatigue des remontrances d'un
depute des ^tats de cette province , lui
rt^pondit avec vivacitd : S qtteUes font vos
forces , pour vous oppojer a mes volontis ? Oui
pouvez-vGUs faire? . . . Ohar & hair , re*
piiqaa
D I S C 0 U R S n. 87
pliqua le depute. R^ponfe noble qui fait
egalenient honneur au deputd & au prince.
11 etoit prefque aufli difiiciie a Tun de I'en-
tendre , qu'^ I'aiure de la faire. Ce ineme
prince avoit une maitrefie, iin gentilhom-
nie la lui avoit enlev<^c ; le prince 6toit
pique , & fes favoris I'excitoitnt k la ven-
geance : pumjfez , di;oient-ils , un inj'olmt
Jefais^ leur repondit-il, que la vengeance
inejl facile , un mot jiifn pour me <iefaii t (Tun
rival , & c'cft ce qui m''cwpeche de le promncer,
Une pareille moderation eft trop rare;
la verite eft ordinairement tropmal accueil-
lie des princes 6c des grands, pour t^our-
rer long-temps dans les cours. Comment
habiteroit-elle un pays ou la plupart de
ceux qu'on appelle les honnetes gens, ha-
bitues k la balleire & a la f.atterie, don-
nent & doivent reellement donner k ces
vices le nom d'ufage du monde? L'on ap-
per<;oit difficilement le crime ou fe trouve
I'utilite. Qui doute cependant que certai-
nes flatteries ne Ibient plus dangereufes &
par conf^quent plus crimineiles aux yeux
d'un prince ami de la gloire , que des li-
belles faits contre lui? ]\on que je prenne
ici le parti des libelles : mais enfin une
flatterie pent , \ fon ini'u, detourner un
bon prince du chemin de la vertu, lors-
qu'un libelle pent quelquefois y ramener
un tyran. Ce n'eft fouvent que par la bou-
che de la licence que les plaintes des op-
primes peuvent s'elever julqu'au trone (A).
Mais
ifi) i) C« n'eft point, dit le poete Saadi, la Yoix timide
.= des
S3 DEL' ESPRIT.
Mais I'interet cachera toujours de pareil-
les Veritas aux I'ocietes particulieres de la
cour. Ce n'efl:, peut-etre, qu'en vivant
loin de ces focietes qu'on peut fe defendre
des illufions qui les feduifent. II eft du
•moins certain que , dans ces menies fo-
cietes , on ne peut confeiver une vertu
toujours forte & pure, fans avoir habituel-
lement prefent a Tefprit Je principe de I'u-
tilite publique (0, fans avoir une connois-
fance profonde des veritables interets de
ce public, par confequent de la morale &
de la politique. La parfaite probite n'elt
jamais le partage de la ftupidite ^ une pro-
bite fans lumieres n'eft , tout au plus,
qu'une probite d'intention, pour laquelle
le public n'a & ne doit eifedivement avoir
aucun egard, i.parce qu'il n'efl point juge
des intentions ; i. parce qu'il ne prend , dans
fes jugements, confeil que de Ion interet.
S'il fouftrait h la mort celui qui par mal-
lieur tue fon ami k la chafle , ce n'ell pas
feulement k I'innocence de fes intentions
qu'il
y, des m'inlftres qui doit porter a I'oreille des rois les plirn-
), les des malheureux,- ii Lut que ]e cri du peuple puilTe
,, direftemenc percer jufqu'au trone ".
(c) Confequemment a ce principe, Mr. de Fontene'le a
Jetini le meufunge: triir, ji),e vrit^ <;«'.■>» doh. Un hom-
nie fort du llr d'une femme, il en rencor.rre le mari : D'oii
ve>i:x- volt: '( lui dit celui-ci- Que lui reprndre? lui doit-on
alors la verite ? Nnu, die Mr de Fontenelle ,'p^rce cju'a-
lurs la fcrlie n'eft ntrie a perfinni; Or ia verite elle- mtrae
eft foumife au principe de I'utiiire publique. Elle duit pre'-
lider a ]» conipoficmn do fhiftoire , a I'e'tude des fciencps
•& des arts : elle xioic (e prefuuser aux grands, & .rnL-me
Errach'f le voile qui couvre en eux des de'fauts nuifibles au
■public; m-.iis elle ne doir jamais revekr ceux qui ne nu'«
iVjit qu'a -I'hoiTiine meme. C'eli i'afflijer lans uuilcei fous
pre-
D I S C 0 U R S II. 89
qu'jl fait grace, puifque la loi condamne
ail fupplice la lentinelle qui s'eil involon-
tairement lailTe furprendre au fommeil. Le
public ne pardonne, dans le premier cas,
que pour ne point ajouter k la perte d'un
citoyen celle d'un autre citoyen ; il ne
punit, dans le fecond , que pour prevenir
les furpriics & les malheurs auxquels Tex-
poferoit une pareille invigilance.
II faut done, pour cire honnete, joindre
•i la nobleile de Fame les luinieres de Fes-
prit. Quiconque raffemble en foi ces diile-
rents dons de la n?.ture , fe conduit tou-
jours lur la boufiblc de I'utilite publique.
Ceite utility eft le principe de toutes les
vertus humaines , & le fondement de toutes
les Idgiflations. Eile doit inlpirer le l^gifla-
teur , forcer les peupks a le Ibumettre a i'iis
loix; c'ed: enfin k ce principe qu'il faut fa-
crifier tous fes fentiments, julqu'au fenti*
ment nieme de rinimaniie.
L'humanite publique efl quelquefois iin-
pitoyabie envers les pariiculiers {d). Lorf-
qu'un
pre'texte d'etre vrai ; c'eft erre m^chant & brural ; c'eft
moins aimer ]a verite, que fe gl-jrifier dans rhumiliacion
d'autrui
(1) C'eft ce principe qui, cbcz les Arabes, a confacre
I'exemple de fe\cT'n^ que donna le f'ameux Ziad , gnuver-
neur de Bafr?.. Apres avt/ir ihuciiement tence de purger
cecre ville dis afl'affins qui I'infelioient , il fe vie contrainc
de decernsr la peine de more contra tout homnie qu'oa
rencontreroic la nuit dans les rues L'on y arrete u ' ecran-
ger, il eft conduit devant le tribunal du gouverneur , il ef-
fa<e de le fie'chir par fes iarmes : m.ithetircux etr,ii.g.'r ,
lui die Zjid , ;e doU te faro'iire Injrijie , en pHniJpitit une
Cuiitr.i'^fiit'cn a des cr.ires que tu as pn l^ititrer ■ wais le /«-
lut de "Btifra defend dt ta?nort:Je}lettre &■ te cond^rnnc^
90 D E L' E S P R I T.
qu'un vaifTeau eft fiirpris par de longs cal-
nies, & que la famine a, d'une voix im-
perieule , commande de tirer au fort la
vicftime infortunee qni doit fervir de patu-
re k fes compagnons, on I'egorge fans re*
mords : ce vailleau eft rembleme de chaque
nation, tout devicnt legitime & memever-
tueux pour le falut public.
La concludoii de ce que je viens de di-
re , c'eft qu'en lait de probite , ce n'eil
point des focieids ou Ton vit dont il faut
prendre conieil, mais uniquement de i'in-
terec public: qni le coniukeroit toujours ,
ne feroit jamais que dcs actions ou imm6-
diatement units au public, ou avantsgeu-
I'es aux particulitrs fans etre nuifibles h. Te*
tat. Or de pareilles actions iui font tou*
jours utiles.
L'horame qui fecourt le merite mallieu-
reux, donne , lans contredit, un exemple
de bienf.ifance conforme a I'interet gene-
ral ; il acquitte la taxe que la probite im-
poie a la richelFe.
L'honnete pauvrete n'a d'autre patrimoi-
re que les trelbrs de la vtrtueufe opulence.
Qui fe conduit par ceprincipe, pent fe
rendre h lui-meme un temoignage avanta-
geux de fa probity , peut fe prouver qu'il
merite reellcment le litre d'honnete-hom-
me : je dis meriter ; car , pour obtenit
quilque reputation en ce genre , il ne
fuilit pas d'etre vertueux j il faut, de plus,
ie
(f) II efl permij de fare Te'loge c?e Ton coeur, & noa
selui di fou efprit ; c'eft . ue le premier ce ;ire oas a con-
fa-
D I S C 0 U R S 11. 91
fe trouver, comme les Codnis & les Re-
guliis, heureulement place dans des temps,
dt;s circonftances & des poftes ou nos ac-
tions puillent beaucoiip influer fur le bien
public. Dans toute autre polition, la pro-
bit^ d'un citoyen , toujours ignore du pu-
blic, n'eil, pour ainfi dire, qu'une quality
de fociet^ particuliere , k TuCage feulement
de ceux avec kTquels il vit.
Cell uniquement par fes talents qu^in
homme prive peut fe rendre utile & recom-
mandable a ia nation. Qu'importe au pu-
blic la piobite d'un particulieV^ cette pro-
bit6 ne lui ell: prel^ue d'aucune utilite CO*
Aufli juge-t-il les ■^vants comme la polie-
rite juge les morts : elle ne s'intorrae
point li Juvenal etoit mechant, Ovide de-
bauch^ , Annibal cruel , Lucrece impie ,
Horace libertin , Augulle diffimule , &
Ceiar la femme de tous ks maris : c'ell
uniquement leurs talents qu'elle juge.
Sur quoi je reraarquerui que la plupart
de ceux qui s'emportetit avee fupeur cen-
tre les vices domelHques d'un homme il-
lulhe, prouvent moins leur amour pourle
bien public que leur envie centre les ta-
lents ; envie qui prend fouvcnt , a leurs
yeux , le mafque d'une vertu , mais qui
n'eft le plus fouvent qu'une envie dcguifee,
puifqu'en g(ineral ils n'ont pas la meme
horreur pour les vices d'un homme fans
merite. Sans vouloir faire Fapologie du vi-
ce ,
f^quence. L'envie prevoit qu'un parci! e'loge en obtlendra
pen du public,
92 D E L' E S P R I T.
ce , que d'honnetes-gens auroient h rou-
gir des fentiments doiit ils fe targuent, fi
on leur en decouvroit le principe & la
bafTeffe?
Peut-etre le public marque-t-il trop d'in-
difference pour la vertu; peut-etre nos au«
teurs font-ils quelquefois plus foigneux de
la correction de leurs ouvrages que decelle
de leurs nioeurs, & prennent-ils exemple
fur Averroes , ce philolophe, qui fe per-
mettoit , dit.on, des friponneries qu'il
regardoit non feulement comme peu nuifi-
bies, mais menie comme utiles a fa repu-
tation : il donnoit , difoit-il , par-la le
change k fes rivaux,d^!^urnoit adroitement
fur les moeurs les critiques qu'ils eullent
faites de les ouvrages; critiques qui, fans
doute , auroient port^ k fa gloire de plus
dangereufes atteintes.
J'ai, dans ce chapitre , indiqui^ le moyen
d'dcbapper aux iedu6tions des fociet^s par-
ticulieres , de conferver une vertu toujours
in^bnnlable au choc de mille interets par-
ticuliers & differents ; & ce moyen confide
k prendre , dans toutes fes demarches,
confeii de I'interet public.
C%>
CHA-
c
D I S C 0 U R S 11. 93
C H A P I T R E VII.
De refprit par rapport aux fociet^s parti-
culieres.
On fait voir que ks fociitis peftnt a la miuit
balance k mirite des idees Cf des actions des
homines. Or , rinterit de ces focieUs neiant
fas toiijoitrs conforme a riniirit giniral^
on jcnt quellcs doivent , en conjcqucuce ,
porter , fur ks memts objets , des juganrnts
tres-differents de ceux du public.
E que j'ai dit d§ I'efprit pnr rapport \
iin I'eul homme , je ie dis de I'efprit
conlid^re par rapport aux focietes parti-
culieres. je ne repeterai done point , a ce
fujet, ie detail fatigant des memes preu-
ves ; je montrerai leulement, par de nou-
velles applications du menie principe, que
chaque Ibciete , comme chaque paniculitr,
n'eftime ou ne meprife les idees des au-
tres focidt^s que par la convenance ou la
dilconvenance que ces idecs ont avec fes
paflions , fon genre d'efprit, & enfin Ie
rang que tiennent dans Ie monde ceux qui
compolent cette Ibciet^.
Qu'on produife un fakir dans un ccrcle
de Sybarites, ce fakir n'y fera-t-il pas re-
garde avec cette pitie meprifante que des
ames fenfuelles & donees ont pour un
homme qui perd des plaifirs reels , pour
courir apres dts biens imaginaires? Que je
falfe penetrer un conquerant dans la re-
traite des philofopbes , qui doute qu'il ne
traite
54 D E L' E S P R I T.
traite de frivolites leurs fpeculations les
plus profoncies, qu'il ne les confidere avec
le mepris d^daigntux qu'bne ame , qui fe
dit graiide, a pour des ames qu'elle croit
petites, & que la puiffance a pour la foi-
bleile. Mais qu'a Ion tour, je tranrporte
ce conquerant au portique; orgueilleux ,
)ui dira le lloicien outrage, toi qui mepri-
fes des ames plus hautes que la tienne,
apprends que Tobjet de tes defirs eft id
celui de iios. mepris ; que rien ne paroit
grand fur la terre , a qui la contemple d'un
point de vue eleve. Dans une foict anti-
que, c'ell du pied des cedres , oil s'affied
le voyageur , que leur faite femble tou-
cher aux cieux ^ du haut des nues , o\i
plane I'aigle , les hautes futaies rampent
conime la bruyere , & n'oilrent aux yeiix
du roi des airs qu'un tapis de verdure dt^-
ploye lur des plaines. C'eft ainii que Tor-
gucil blcdc du iloicien fe vengera du de-
dain de I'ambitieuxi & qu'en general fe
traiteront tous ceux qui feront animes de
paffions diff^rentes.
Qu'une femme jeiine , belle, galante,
telle enlin que Thilloire nous ptJnt cette
celtbre Clcopatre, qui, par la multiplicity
de fes beautes , les charmes de fon e;prit,
la variete de fes carelTes , faifoit gouter
chaque jour k fon amant les delices del'in-
conftance; & dont enlin la premiere jouis-
fance n'etoit, dit Echard, qu'une premie*
re faveur ; qu'une telle temme fe trouve
dans une aflemblde de ces prudes , dont
ia vieilleffe & la laideur allurent ia chafle-
D I S C O U R S Ii; 95
t£,on y m^prifera fes graces & fes talents:
a I'abri de la f(idu(5tion , Ibus I'egide de la
laidtur , ces prudes ne lentent pas com-
bien rivrelle d'un amant ell flatteule ^ avec
quelle peine, quand on eft belle, on r6-
lifte au defir de mettre un amant dans la
confidence de mille appas lecrets ; elles
fe dechaineront done avec fureur contre
cette belle femme, & mettront fes foibles-
fes au rang des plus grands crimes. Mais,
li Tune de ces prudes fe prciente a fon tour
dans un cerclc de coqyej^tes , elle y fera
traitee fans aucun des menagcments que la
jeunelfe 6: la beaute doivent a la vieilleile
6: ^ la laideur. Pour fe venger de fa prude-
rie , on lui dira que la beile qui cede ^
Famour &: la laide qui lui refifte, ne font,
toutes deux , qu'obeir au nieme principe
de vanite ; que, dans un amant. Tune cher-
che un admirateur de fes aitraits , I'autre
fuit un delateur de fes difgraces; & qu'a-
niraees, touted deux, par le meme motif,
entre la prude & la femme galante, il n'y
a jamais que la beaute de ditference.
Voila comme les paliions differentes s'in-
fultent r^ciproquement ; & pourquoi le
glorieux qui meconnoit le merite dans une
condition mediocre, qui le dedaigne & qui
voudroit le voir ramper ;\ fes pieds , eft i
fon lour mepvifd des gens Rehires. Infenfe,
lui diroient-ils volonticrs , homme fans
merite 6: meme fans orgueil,de quoi t'ap-
plaudis-tu ? des honneurs qu'on te rend?
JNlais, ce n'eft point k ton merite, c'eft k
ton fafte 6c ^ ta puiilance qu'on rend hom-
niage.
96 D E L' E S P R I T.
mage. Tu n'es rien par toi-meme; fi tu
brillcs , c'eft dc Teclat que reflechit fur
toi la faveur du Ibuverain. Regarde ces
vapeurs qui s'elevent de la t'ange des ma'
recages : foutenues dans les airs , elles s'y
changent en nuages eclatantsf, dies bril-
lent corame toi, mais d'une Iplendcur eni-
prunice du foleil ; Tallre le couehe , Te-
clat da nuage a difparu.
Si des pallioiis contraires excitent le m^-
pris refpectif de ceux qu'elles aninient , trop
d'oppolition dances efprits produit a pc-u
pres le meme etfet,
Kecelliies,conime ]e I'ai prouvi; dans le
Chapiire IV, a ne I'entir, dans les autres ,
que les idees analogues a nos idees, com-
ment admirer un genre d'efprit trop ditfe-
rent du notre? Si I'etude d'une I'cicnce ou
d'un art nous y fait appercevoir une infi-
nite lie beautes & de difficultes que nous
jgnorerions fans cette etude , c'cil done
pour la fcience & I'art que nous cultivons,
que nous avons necellairement le plus de
cette eftime que j'appelle fcntie.
Notre ellime , pour les autres arts ou
fciences , ell toujours proportionnee au
rapport plus ou moins proctiain qu'ils ont
avec la fcience ou Tart auquel nous nous
appliquons. Voila pourquoi le geometre a
coinmunement plus d'eliime pour le phy-
ficien que pour le poete , qui doit en accor*
der davantsge ^ Torateur qu'au geometre.
Cell audi de la meiileure foi du monde
qu'ou voit des hommes illullres , en des
genres diiferents , faire 1165 - peu de cas les
UQS
DISCOURSII. 97
wns des autres. Pour fe convaincre de la
rd-alitd d'un menris toujours leciproque de
leiir part (car il n'y a point de detre plus
fidellement acquittee que le mepris,) pre-
tons I'oreiile aux dilcours qui echappent
aux gens d'efprit.
Semblab'.es aux vendenrs de miLhiiJate
rc^pandus dans une place publique , cha-
cun d'eus appelle Its admirateurs ix foi^
& croit les mdiiter feul. Le romancier fe
perfuade que c'ell Ton genre d'ouvrage qui
luppofe le plus d'invention & de ddlica-
tefle dans Tefprit ^ le mdtaphyficien fe voit
comnie la fource de Tevidence & le confi-
dent de la nature : moi feul , dit-il , je
puis gendralifer les idees, & decouvrir le
gcrme des (^venements qui fe developpent
journellement dans le monde phyfique &:
moral ; & c'ell par moi feul que riionnie
peut etre ^clair(f. Le poete , qui regarde
les metaphyficiens comme des fous feri^ax,
les aifure que , s'ils cherchent la veritd
dans le puiis oli elle s'ell retiree, ils n'ont
pour y puifer, que le feau des Uanaides,;
que les decouvertcs de leur efprit !ont dou-
teufes , mais que les agrements du fien font
certains.
Ceil par de tels difcours que ces trois
homnies fe prouveroientjeciproquement le
peu de cas qu'ils font Ics uns des autres^
& fi , dans une pareille contelration , ils
prenoient un politique pour arbitre : ap-
prenez , leur diroit-il h tous , que les fcien-
ces & les arts ne font que de fdrieufes ba-
gatelles & de difficiles frivolit^s. L'on s'y
Tome I. Z peut
(;8 D E L' E S P R I T;
peut appliquer dans Fenfance, pour don-
iier plus d'exercice k fon efprit : mais c'ell
iiniquement la connoiflance des inter&ts
des peiiples qui doit occuper la t^te d\m
homme fait & fenfc; tout autre objet ell
petit, & tout cc qui ell petit ell meprifa-
ble: d'ou il concluroit que lui feul ell di-
gne de I'admiration univeiTelle.
Or , pour terminer cet article par im
dernier exemple , fuppofons qu'un phyli-
cien pretat Toreille b. cette conclufion ; tu
te trompes, repliqueroit-il a ce politique.
Si Ton ne mefure la grandeur de I'efprit
que par la grandeur des objets qu'il confi-
dere, c'ell moi feul qu'on doit reellement
eftimer. IJne feule de nies decouvenes
change les interets des peuples. J'aiman-
le une aiguille , je Tenferme dans une
bouffole ; 1 Amerique fe decouvre ; Ton
fouille fes mines, mille vailicaux charges
d'or fendent les mers , abordent en Euro-
pe; 6: la face du monde politique ell chan-
gde. Toujours occupe de grands objets ,
i\ je me recueille dans le lilence & la loli-
tude, ce n'eil point pour y ctudier les pe-
tites revolutions des gouvernements , mais
celles de I'univers j ce n'ell point pour y
pdn^trer les frivoles fecrets des cours , mais
ceux de la Nature: je decouvre comment
les mers ont formd les montagnes & fe
font repandues fur la terre ; je melure & la
force qui meut les alrres & I'etendue des
cercles lumineux qu'ils decrivent dans I'a-
zur du cicl : je caicuie leur malfe, je la
compare a celle de la terre j & je rougis
de
D I S C 0 U R S 1 1. 99
de h petitefle du globe. Or, fi j'ai tant de
honte de la ruche, juge du nicpris que j'ai
pour rinfdcite qui Thabite, le plus- errand
legillatcur n'eft k mes yeux que le roi des
abeilles.
Voih'i par quels raifonnements chacun fe
prouvci i iui-meme qu'il til pollefleur du
genre d'cfprit le plus eftimable ; & com*
ment , excites par le delir de le prouver
aux autres , les gens d'efprit le deprifenc
reciproquement , fans s'appercevou* que
chacun d'eux , enveloppe dans le mepris
qu'il inl'pire pour les pareils , dcvieuc le
jouet & la rifce de ce meme public dont il
devroit etre radmiration.
Au relle , c'eil: en vain qu'on voudroit
diminuer la prevention favorable que cha-
cun a pour fou efprit. On ie moque dun
ileurilte immobile pres d'une platie-baade
de tulipes 5 il tient les yeux toujours fixes
fur leurs calices^ il ne voic rien d'admu-a-
ble fur la terre que la finelle & le melange
des couleurs dont il a, par fa culture, for-
ce ia Nature a les peindre : chacun etl ce
(leuritle ^ s'il ne mefure Tefprit des hom-
ines que fur la connoilianct; qu'ils our des
lleurs, nous ne mefurons pareillement no-
tre eltime pour tux que fur la conformity
de leurs idees avec les notces.
Notre eftime ell tellement dependante de
cette conformite d'id^es , que perlonne ne
peut s'examiner avec attention fans s'ap-
percevoir que, fi , dans tons les inllauts de
la journee, il n'ellime point le meme hom-
me pr^cifdment au meme degre, c'ell tou-
E 2 jours
ICO D E L' E S P R I T.
jours k quelques-unes de ces contradic*
lions, inevitables dans le commerce intime
6c journalier, qu'il doit attribuer la perpe-
tuelle variation dii thermometre de ion es-
time: aufli tout iiomme dont les idees ne
Ibnt point analogues a celles de fa loci^te,
en ell-il toujours nic^pril'e.
Le philofophe, qui vivra avec des petits-
maitrts, fera Fimbecille & le ridicule de
leur foci^t^ ; il s'y verra jou^ par le plus
mauvais bouffon^dont les plus fades quoli-
bets pafleront pour d'excellents mots : car
le fucces des plaifanteries depend moins de
la finelfe d'efprit de leur auteur, que de foil
attention h ne ridiculifer que les idees defa-
greables a fa fociete. 11 en elt des plaifan-
teries comme des ouvrages de parti ;, elles
font toujours admirdes de la cabale.
Le mepris injulle des focietes particulie*
res les unes pour les autres , ell done,
comme le mepris de particulier a particu-
lier, uniquemt-nt reifet & de Fignorance
& de I'orgueil : orgu'eil fans doute condara*
nable , mais neceifaire & inherent a la na-
ture humaine. L'orgueil eft le germe de
tant de vertus & de talents, qu'il ne faut
ni efperer de le detruire, ni meme tenter
de Taftoiblir, mais feulement le diriger aux
chofes honnetes. Si je me moque ici de
l'orgueil de certaines gens , je ne le fais ,
fans
(.') L'InteceC ne nous prRfeme des objets que les faces
(bus lefquelles il nous eft utile de les appercevoir. Lorf-
qu'on en juge cont'ormt-iricnt a I'ince'rec public , ce n'ell
pas rant a la juflefls de fon efpri:, a la juftice de fon ca-
lidcii, qu'il fauc faire honneur , <ju'au hazard qui nous
D I S C 0 U R S II. 101
fansdoute, que par un autre orgneil,neut-
^tre mieux entendu que le lenr dans ce cas
particulier, comma plus conforme k Tinte-
rSt gdn^ral ^ car la jullice de nos jugements
& de nos actions n'eft jamais que la ren-
contre heureufe de notre interct avec Tm-
teret public Qa).
Si Tedime, que les diverfes focietes ont
pour certains fentiments & ceriaines Icien-
ces , ell differente felon la diverfue des
palTions & da genre d'elprit do ceux qui
les compoient;> qui doute que la difi'^ren-
ce entrc les conditions des hommes ne pro-
dv:iie a pen pres le mcme effet ;, & que des
id^es, agreables aux gens d'un certain rang,
re Ibitnt ennuyeufes pour des hommes
d'un autre ^tat? Qu'un homme de guerre,
un n^gociant, diirertent devant des gens
de robe ^ I'un, fur I'art des ruges,des cam-
pements & dts Evolutions militaires; Tau-
ire , fur le commerce de I'indigo , de la
foie , du fucre & da cacao; ils feront 6-
coutes avec moins de plai'ir & d'avidite,
que I'homme qui, plus au fait des intrigues
du palais, des prerogatives de la mai^illra-
ture & de la maniere de conduire une af-
faire, leur parlera de tons les objets que le
genre de leur el'prit ou de leur vanite rend
plus particulierement intereifants pour eux.
En
fiace dans des circonflances ou nous avons int^rec de voir
comme le public. Qui s'examlne profoncli^menc, fe fuv-
prend crop fouvent en erreur pour n'ejre pus morlcrte. Il
ne s'enorguiliit point de fes iumicres, il ignore fa luperio-
rite. L'tfprlt cU comme !a fantei tiuand on en a, ron ne
s'cn arper^oic point.
E3
102 D E L' E S P R I T.
En general, on meprife jufqu'i I'efprit
dans un homme d'un etat inferieur au lien.
Quelque raerite qu'ait un bourgeois, il fe-
ra tonjours meprile d'un homme en place,
il cet homme en place ell Itupide ; quoiqu'il
it'y ait ^ dit Dcmat, quune ciiflinbion civile,
entrt k bourgeois & It grand feign eur ^ ^ unt
diPiinclion nalurdk cntre I'homme. d'ejpril c?
h grand Jeigneur ftupidt.
Ceil done loujours Tinteret perfonnel ,
modilie felon la dilTerence de nos befoins,
de nos paffions , de notre genre d'efprit &
de nos conditions, qui, fe combinant ,dans
les diverfts focietes, d'un nombre iniini de
maniercs, produit Tetcnnante diverliie des
opinions.
Cell: confequemment \ cette variety d'in-
teret que chaque fociet^ a Ion ton , fa ma-
uiere particuliere de juger & Ion grand es-
prit dont elle feroit volontiers un dieu , fi
Ja crainte des jugements du public nes'op-
pofoit a cctte apothdote.
Voiia pourqi.oi chacun trouve a s'alTor-
tir. Auffi n'eii-il point de Ihipide, s'il ap-
porte une certaine ai'ention au choi>: de
Ja locic^te , qui n"y puifTe palVer line vie dou-
ce an milieu d'un concert de louangesdon-
nees par des admirateurs finceres ; aufli
n'ell-il point d'horame d'efprit, s'il ie li-
pand dans differentes focietds , qui ne s'y
voie fucceffivement traite de fou , de fage,
d'ngreable, d'ennuyeux , de ftupide & de
fpirituel.
La conclufion generale de ce que ]e
vicns de dire, c'ell que rinteret perfon-
nel
D I S C 0 U R S II. 103
iiel eft, dans chaque focidte, runiqaeappre-
ciateur du mcrite des choCes & dcs pciibn-
nes. II ne me rcfte plusqu'^ moiiLrer pour-
quoi les homines Its plub generalemcnt ie-
tcs & recherches des Ibcietes paiticulieres
telles que celles du grand monde , ne lone
pas toujours les plus ellimeb du public.
C H A P I T R E VIII.
De la difference des jugements du public,
& de ceux des Ibcidtes paiticulieres.
Confiqutmtnent a la dijfirence. qui ft trouvt
entre fintiret clu public & cclin des focii'
tes particiilieres , on prouve , clans ce cha-
fitre , que. ces focictes doivcfit attacler une.
grande tftime a ce quon oppdh k bon ton
S? k bel ufage.
POUR decouvrir la caufe des jugements
difFerents que portent fur les memes
gens le public cs: ics focicres particulicres,
il fant obferver q.^'une nation n-eft que
raffemblage des cjtayens qui la compolent;
que Finteret de chaque citoyen ell tou-
jours, par quelque lien, attache i I'inte-
ret public; que , femblable aux allres qui,
fufpendus dans les d^ferts de Telpace , y
font mus par deux moiivemenis princi-
paux, dont le premier plus lent (r/) kur
eft commun avec tout Funivers , & le fe-
cund plus rapide leur eft particulier , chi-
(.?) SyHeme des ancleus \ hilofophes.
-J04 D E U E S P R I T.
que fociet^ eft aulTi mue par deux difFeren-
tes efyeces d'interets.
Le premier, plus foible , lui eft commun
avec la fociete generale, c'eft-^-dire, avec
la nation; 6i le lecond, plus puillant, lui
eft abrolument pavticulier.
Con{eqi.iemment a ces deux fortes d'in-
teiSts, il fcft deux fortes d'idees propres k
plaire aux Ibcieies particulieres.
L'une , dont le rapport , plus immddiat
Il rinteret public , a pour objet le com-
merce , la politique, la guerre, la l^gilla-
tion. , les fciences & les arts i cette efpece
d'idees interciVantts pour chacun d'eux en
particulier, eft en conttrquence la plus ge-
iidralement, niais la plu^ foibknicnt tfti-
rr.^e de la pUipart des (bcietes. Je dis de la
plupart, parce qu'il eft des fociet^s, telles
que les Ibciet^s ncad^miques, pour q\ii les
idees le plus gendakment utiles font les
idees le plus particuiicrement agrcables,&
doiK rinteret perfonnel fe trouve par ce
n.oyen coi'fondu avec Tinteret public.
L'autre elpcce d'idees a des rapports im-
ni^diats h I'intdret particulier de chaque
fociet^ , c'eft-a-diie , h fes g(Uts , a I'es
averfions, ^ Ics proiel^ , h fes plailirs. Plus
intcrcifante & plus agr^abk-, par cetti.^ rai-
Ibn , aux yeux de cette ioci^te , elle eft
communement affez indifferente a ceux du
public.
Cctte diftinelion admife, quiconque ac-
quiert un tres-grand nombre d'iddes de cet-
te derniere efpece, c'efta-dire , d'idees
particuliercment interellaiues pour les ib-
cietes
D I S C 0 U R S II. - 105
cittds ou il vit , y doit etre , en confequen-
ce , regarde comme tres-lpirituel : niais que
cet homme s'oflVe aux yeux du public , (bit
dans un ouvrage , foit dans une guande
place , il ne lui paroitra fouvent qu'un
homme tres-m6diocre. Ceil: une voix cliar-
ir.ante enchambre, niais trop foible pour
le theatre.
Qu'un homme ,au contraire , ne s'occupe
que d'idees gcneralement intereflantes , il
I'cra moins agreable aux focietes djns les-
quvrlles il vit^il y paroitra meme quelque-
fois & lourd & deplace : mais qu'il s^oll're
aux yeux du public , foit dans un ouvrage,
foit dans une grande place; dtincelant a-
lors de genie , il nieritera le titre d'homrae
luperieur. C'eft un coloife mondrucux (i^c
meme defagreable dans Tattelicr du fculp-
teur, qui, eleve dans la place publique,
devient Tadmiration des citoyens.
Mais pourquoi ne reuniroit-on pas en
foi les idees de Tune & I'autre efpece; &
n'obtiendroit-on pas , a la fois , Tellime de la
nation & celle des gens du monde? Ceil:,
repondrai-je , parce que le genre d'etude
auquel il faut fe livrer pour acqucrir des
idces intereflantes pour le public, ou pour
les focietes particulieres , ell abfolument
different.
Pour plaire dans le monde , il ne faut
approfondir aucune matiere, mais volciger
inceffammcut de fujets en fujets ; il faut
avoir des connoiil'ance tres- varices , &
d^s-lors tres-faperricielles; favoir do tout,
fans perdre ion temps a iavoir parfaJtement
E 5 une
io6 D E L' E S P R I T.
line chofej & donner, par confdquent, ii
foil efpiit plus de lurfiice que de protondeur.
Or le public na. nul iiueret d'eltimer
des hommes luperficiellement univerfels :
pent-etre menie ne leur rend-il point une
exacte juflice, & ne fe donne-t-il jamais la
peine de prendre le toi(6 d'un efprit parta-
ge en trop de genres differents.
Uniquenientintereile a eilimer ceux qui fe
rendencluperieursenun genre, & qui avan-
centj^.cet egard ,refprit humain,le public
doit faire peu de cas de Tefprit du monde.
II faut done, pour obtenir reftinie gd-
Edrale, donner a ion efprit plus de profon-
deur que de furface , & concentrer , pour
ainfi dire, dans iin feul point, comme dans
le foyer d'un verre ardent, toute la chaleur
& les rayons de fon efprit. Eh! comment
le partager entre ces deux genres d'etude,
puifque la vie qu'il faut niener pour fuivre
I'un ou Tautre dl entierement ditfercnte?
L'on n'a done Tune de ces efpeces d'elprit-
qu'exclufivement a Tautre.
Si , pour acquerir des idces intereffantes
pour le public, ii faut, comme je le prou-
verai dans les chapitres fuivants,fe recueil*
lir dans le filence 6c la folitude, il faut,
au
(i) Quel plaiJeur re s'extafie pas a la leflure de fon fac-
tum, & ne ji reprde pas comme plus ferieule & plus im-
portante que celie des ouvrages de Fonterelle & de tous
les philofophes qui one (fcric fur !a connoiflance du coeur
Sc de I'efprit bumain ? Les ouvrages de ces derniers , dira-
r.;l, font amufants, mais frh'oles & nullement dignes d'e-
tre un objet d'etude. Pour mieux faire fentir quelle impor-
tance chacun met a fes occupations, je citerai quelques li-
pnes de la preface d'un livre intiiule, Trahe dn Rojjignol,
Cell I'auteur qui parle ;
D I S C 0 U R S IL 107
au contraire, pour prefenter aux focietes
particulieres les idees les plus agieables
pour elles , fe jetter abfolument dans le
tonrbillon du monde. Or Ton ne pent y
vivre fans fe remplir la tSte d'idees faulles
& pueriles: je dis fauflfes, parce que toni;
honime qui ne connoit qu'une feule facoii
de penfer , regarde necelTairement fa focid-
te comme Tunivers par excellence; il doit
imiter les nadons dans le mdpris recipro-
que qu'elles ont'^pour leurs mcsurs , leur
religion , & menie leurs habillements diile-
rents; trouver ridicule tout ce qui contre-
dit les idees de fa fociete ; & tomber, en
confequence, dans les erreurs le plus gros-
fieres. Quiconque s'occupe fortement des
petits interets des focietes particulieres,
doit ndcelTairement attacher trop d'ellime
& d'importance h des fadaifes.
Or qui pent fe flatter d'echapper h cet
egard aux pieges de I'amour-propre, lors-
qu'on voit qu'il n'eft point de procureur
dans fon etude , de confeiller dans fa cham-
bre,de marchand dans fon comptnir,d'of-
ficier dans la garnifon , qui ne croie Tuni-
vers occupe de ce qui rintdrelTe Qb') '?
Chacun peut s'appliquer ce conte de la
me-
„ J''<ii, dit-il, employe vingt ans a la compofition de
„ cec ouvrage: aufli les gens qui penfenc comme il i'mz, one
,, roujours fenti que le plus grand pla'ifir , & le plus pur
,, qu'oii puide gouter en ce monde, ell celui qu'on reflenc
5, en fe rendanc u:ile a la f;)cic'ce : c'cR. le point de vue
„ qu'on dolt uvolf dans routes fes actions i & celui qui ne
., s'emplole pas , dans tout ce qu'il peut , pour le biea
„ gene'ral, femble ignorer qu'il eft autanc ne pour I'avan-
„ tage des aucres que pour le fien propre. Tels font les
„ motifs <iui m'on; engage a donner au public ce Traire da
E 6 ;, ^oi-
io8 D E L' E S P R I T.
mere '^efus^ qui, temoin d'une difpnte en-
tre la diicrette & la fuperieure, demande
au premier qu'elle trouve au parloiriy^.
vcz-vous que la mere Ctcile (2? la mere Thi-
refe vitnntnt ('.e fe hrouilltr ? ^lais vous i-
les furpris? Quoi! tout de hon ^ vous igno-
riez ktir qntrdlt ? Et cVou vtncz-vous clone ?
]\ous (bmmes tous , plus ou moins , la
mere Jefus: ce dont notre focietu s'occu-
pe , c'cfl: ce dont tous les hommes doi-
vent s'occuper; ce qu'elle penCe, croit &
dit, c'eft I'univers entier qui le penfe, le
croit & le dit.
Comment un courtifan qui vit repnndu
dans un monde ou Ton ne parle que des
cabales des intrigues de la cour , de ceux
qui s'clevent en credit ou qui tombent en
difgrace, & qui, dans le cercle dtendu de
fcs focietes , ne voit perlbnne qui ne foit,
plus ou moins, aflccle des niemes idees ;
comment, dis-je, ce courtifan ne fe per-
iuaderoit-il pas que les intrigues de la
cour font, pour I'efprit humain , les objets
les plus dignes de meditation & les plus
gencralement intereil'ants? Peut-il imagi-
iierque, dans la boutique la plus voiline
de fon hotel , on ne connoit ni lui,ni tous
ceux dont il pnrle \ qu'on n'y foup^onne
pas meme Texillence des chofes qui I'oc-
cupent fi vivement ; que, dans un coin de
Ion grenier , loge un philofophe , auquel
les intrigues 6c les cabales que forme un
am-
„ Rnffigttol ". L'auteur ajoure , quelques llgnes aprts :
,j L'amour du bien public, qui m'z engage 3 mettre au
}, jour
D I S C 0 U R S II. 109
ambitienx pour fe faire chaniarrer de tons
les cordons de TEurope , paroiDent aulli
pudriles & moins fenfdes qu'un complot
d'dcoliers pour dt^rober une boete dt dra-
gdes , & pour qui enfin les ambitieux ne font
que vieux enf'antsqui ne croient pas Tetre ?
Un courtilan ne devinera jamais I'exis-
tence de pareilles idees : s'il venoit ft la
Ibup^onner, il feroit comme ce roi du Pe-
gu , qui , ayant demande b. quelques Ve«
niiiensle nom de leur Ibuverain , &; ceux-
ci lui ayant repondu qu'iis n'etoient point
gouvern^s par des rois, trouva cette re-
ponfe fi ridicule , qu'il en pania de rire.
11 eft vrai qu'en general les grands ne
font pas fujets a de pareils foup^ons; cha-
cun d'eux croit tenir un grand efpace lur
la terre, & s'imagine qu'il n'y a qu'une
leule fa^on de penler qui doit faire loi par-
mi les hommes , & que cette facon de
penfer eft renfermee dans fa fociete. »Si ,
de terns en terns , il entend dire qu'il eft
des opinions diflfdrentes des fitnnes, il ne
les appercoit , pour ainfi dire , que dans
un lointain confus; il les croit toutes re-
legudes dans la tete d'un tr^s- petit nora-
bre d'infenfes. II eft, a cet egard , aulTi fou
que ce geographe Chinois,qui, plein d'un
orgueilleux amour pour fa patrie, deflina
une mappemonde dont la furface dtoit
prefque entierement cotwerte par Tempire
de la Chine , fur les confins de laquelle on
ne
j, jour cet ouvrage , ne m'l pas lalfle oublier qu'il devoic
„ cere c'cric avec franchife & fincerkc".
E7
no D E L'E S P R I T;
ne faifoit qu'appercevoir TAfie ,rAfrique,
TEurope & I'Ainerique. Chacun ell tout
dans I'univers, les autres n'y font rien.
On voit done que , forc6 , pour fe ren*
dre agreable aux ibcietes particulieres, de
ie r^pandre dans le monde , de s'occuper
de petits interets & d'adopter miUe pre-
juges , on doit infenfiblement charger fa
tete d'une infinite d'id^es abfurdes & ridi-
cules aux yeux du public.
Au reile , je fuis bien aife d'avertir que
je n'entends point ici , par les gens du
monde, uniquement les gens de la cour:
les Turenne , les Richelieu, les Luxem-
bourg, les La Rochefoucault, les Retz & plu-
fieurs autres hommes de leur efpeceSjprou*
vent que la frivolite n'eft pas Tappanage ne«
celTaire d'un rangelevc^ ^ & qu'ilfaut unique-
ment entendre parhomme du monde, tous
ceux qui ne viventque dans Ion tourbillon.
Ce font ceux -la que le public , avec
tant de raifon , regarde comme des gens
abfolument vuides de fens; j'en apporterai
pour preuve leurs pretentions folles & ex-
clufives fur le bon ton 6l le bel ujage. Je
choifis ces pretentions d'autant plus volon-
tiers pour exemple, que les jeunes gens,
dupes du jargon du monde, ne prennent
que trop fouvent fon cailletage pour efprit,
& le bon-fens pour fottiie.
CIIA.
D I S C 0 U R S II. in
C H A P I T R E IX.
Du boil ton, & du bel ufage.
Le public ne pcut avoir , pour ce Ion ton & ct
bel ufage. , la mime efiime que ks focidth
particulieres.
TOuTE fociete, divifce d'interec & de
gout, s'accufe refpcclivement de mau-
vais ton ; celui des jeunes gens deplait
aux vieillards, celui de I'homrae paffionne a
riiomnie froid ,& celui du cenobite ariiom-
iiie du reonde.
Si Ton entend par ban ton le ton propre k
plaire ^galement dans tome fociete, en ce
fens il n'cfl point d'homme de bon ton.
Pour I'etre , il faudroit avoir toutes les
Gonnoillances , tous ks genres d'efprit, & ,
peut-etre, tous les jargons difrerents^fup-
pofition impoiTible a faire. L'on ne peut
done entendre par ce mot de bon ton que le
genre de converlation , dont les idees &
rexpreffion de ces raemes idees doit plaire
le plus generalement. Or le bon ton, ainfi
defini , n'appartjent a nulle clafle d'hom*
mes en particulier,maisuniquement a ceux
qui s'occupent d'iddes grandes , & qui ,
puif^es dans des arts & des fciences tei-
les que la metaphylique , la guerre , la mo-
rale, le commerce, la politique, prefentent
toujours a Tefprit des objets interell'ants
pour rhumanite. Ce genre de converla-
tion , fans contredit le plus generalement
intereffant, n'efr pas, corame je I'ai dej^
dit, le plus agr^able pour chaque fociete
iia D E L' E S P R I T.
en particulier. Chacune cfelles regarde fori
ton comme fuperieur a celui des gens d'es-
piit ^ & celui des gens d'efprit rimplement
comnie fuperieur a toute autre efpece de ton.
Les focietes font, a cet egard, comme
les payfans de diverfes provinces, qui par-
lent plus volontiers le patois de leur can-
ton que la langue de leur nation, wais qui
preferent la langue nationale au patois des
autres provinces. Le bon ton eft celui que
chaque foci^t^ regarde comme le meilleur
apres le fien 5 & ce ton eft celui des gens
d'efprit.
J'avouerai cependant, ^ I'avantage des
gens du monde, que, s'il falloit, entre
les differentes clafles d'hommes, en choiiir
une au ton de laquelle on dut donner la
preference , ce feroit , fans contredit, ^
celle des gens de la cour ; non qu'un
bourgeois n'ait autant d'idees qu'un hom-
me du monde: tous deux, fi j'ofe m'ex-
prinier ainfi , parlent fouvent a vuide , &
n'ont peut-etre, en fait d'idees, aucun
avantage Tun (ur I'autrei mais le dernier,
par la pofition ou il fe trouve, s'occupe
d'idees plus generalement interedantes.
En eliet, ft les moeurs, les inclinations,
les prejuges & le caradlere des rois ont
beaucoup d'influence fur le bonheur ou le
malheur public ; ft toute connoillance , k
cet egard , eft interelfante \ h converfation
d'un homme attache a la cour , qui ne
peut parler de ce qui Toccupe fans parler
louvent de fes maitres, eft done necclfiii-
remcnt moins iniipidc que cdle du bour-
geuis.
D I S C 0 U R S II. 113
geois. D'ailleurs,les gens du monde dtant,
en gdn^ral , fort au-deflus des belbins, &
n'en ayant prelque point d'autre a laiisfaire
que celui du plailir, il elt encore certaia
que leur converfation doit, a cet ^gard ,
proliter des avantages de leur dtat: c'eli
ce qui rend, en general, les femmes de la
cour li lup^rieurcs aux autres femmes en
graces , en eiprit , en agrements ; & pour-
quoi la claife des femmes d'efprit n'ell: pres-
que compofee que de femmes du monde.
Mais, li le ton de la cour elt fuperieur^
ceiui de la bourgeoilie , les grands n'ayant
cependant pas tou'ours a citer de ces anec-
dotes curieufcs liir la vie privee des rois,
leur conveifation doit le plus commune-
n^.ent roukr fur les prerogatives de leurs
charges, fur celles de leur nailfance, fur
leurs aventures galantes , & fur les ridicu-
les donnas ou rendus a un fouper: or de
pareilles ccnverlations doivent etre inlipi-
des a la plupart des fociet^s.
Les gens du monde lent done, vis-a-vis
d'elles, precifement dans le cas des gens
fortement occupes d'un metier , ils en font
I'unique & perpetuel fujei de leur conver-
fation : en confequencc , on les taxe de
waitvais ton , parce que c'efl: toujours , par
un mot de mcpris, qu'un ennuye fe venge
d'un ennuyeux.
On me repondra , peut-etre , qu'aucii-
re fociete n'accufe les gens du monde de
tnauvah ton. Si la plupart des locietes fe
taifent a cet egard , c'eft que la raillance
& Its dignites leur en impolent, les era-
pcchent
114 D E L'E S P R I T.
pcchent de manifeller leurs fentiments, &
Ibuvent meme de fe les avouer k elles-mfc-
mes. Pour s'eii convaincre, qu'on interro-
ge fur ce fujet un homme de bon fens : le
ton du monde , dira-t-il , n'elt le plus fou-
vent qu'un perfiflage ridicule. Ce ton, u-
fite h la cour , y fut fans doute introduit
par quelque intrigant , qui , pour voiler
fes menses , vouloit parler fans rien dire :
dupes de ce perfiflage, ceux qui le fuivi-
rent, fans avoir rien k cacher, emprunte-
rent le jargon du premier, & crurent dire
quelque chofe lorfqu'lls pronongoient des
mots alfez melodieufement arrangiis. Les
gens en place , pour detourncr les grands
des affaires ferieufcs & les en rendre inca-
pables, applaudirent a ce ton, permirent
qu'on le nomniclt efprit^ & furent les pre-
miers h. lui en donntr le nom. Mais,
quelque doge qu'on donne a ce jargon, fi ,
pour apprdcier le m^rite de la plupart de
ces bons-mots fi admires dans la bonne
compagnie, on les traduifoit dans line au-
tre la:igue,la traducT:ion diiliperoit le pres-
tige , & la plupart de ces bons-mots fe
trouveroient vuides de fens. Auffi ., bitn
des gens, ajouteroit-il, ont, pour ce qu'on
appelle les gens biillants , uu degoi^t trfes-
inarque , & repete-t-on fouvent ce vers de
la com^die :
Quand
(j) Ce qui fait le plus d'iKufion en faveur des gens du
Tnande , c'ell I'air aif^ , le gele dont lis accompagnsnt
leurs difccurs, & qu'on doit regarjer comme l\ffcc dc la
con5ance que donne nerefljirement I'avantage du rang; ils
func, a cec egard, ordicaireuienc tort fupc'rkurs aux gens
D I S C 0 U R S II. 115
^tand le bon con faroit , !e bon fens fe rcthi;
Le vrai hfi ton eO: done celui des gens
d'efprit , de quelque etat qu'ils foient.
Je vcux, dira qiielqu'iin, que les gens
du monde , attaches a de trop peiites
iddes, foient, 4 cet cgard, inlerieurs aux
gens d'efprit, ils leur font du moins fupe«
rieurs dans la maniere d'exprimer leurs
ideas. Leur pretention, ^i cet egard, pa«
roit fans contredit mieux fondee. Quoique
les mots , eux-memes , ne foient vi\ no-
bles , ni bas; & que, dans un pays ou le
peuple eft refpecld , comme en Angleterre,
on ne fafle, ni ne doive faire cette dillinc-
tion : dans un Etat mcnarchique, ou Ton
n'a nulle confideration pour le peuple , il
eft certain que les mots doivent prendre
Tune ou I'autre de ces denominations , fe-
lon qu'ils font ufites ou rejettes \ la cour,
& qu'ainfi I'expreffion des gens du monde
doit toujours etre elegante ; auili I'eft-elle.
3\Iais la plupart des courtifans ne s'exer-
^ant que fur des matieres frivoles , le die-
tionaire de la langue noble elt, par cette
raifon , tres-court , & ne fuflic pas meme
au genre du roraan, dans lequel ceux des
gens da monde qui voudroient ecrire fe
trouveroient fouvent fort inferieurs aux
gens de lettres (a).
A
de lettres. Or, la de'clamation, comme k dit Ariflote, eft
la premiere partie de I'eioquence ; i!s peuvenc done , par
cette raifon , avoir, dans les converfatiors frivoles, I'avan-
lage fur les gens de lettres. Avantage qu'ils percent lirf-
•iu'ils ecrivenc , non fculement parce (^u'lls ne lont p.i;f
116 D E L' E S P R I T.
A regard des fujets qu'on regarde com-
iiie lerieux, & qui tiennent aux arts & k
la pliilofophie , I'experience nous apprend
que, fur de tels fujets, les gens du mon*
de ne peuvent qu'avec peine begayer leurs
peiifees (/>) : d'oii il refulte qu'a I'egard me-
Eie de rexpreflion , ils n'ont nulle fupe-
riorite fur les gens d'efprit ; & qu'ils n'en
ont , a cet ^gard , fur le coraraun des hom-
ines, que dans des matieres frivoles lur
lefquelles ils font tr^s-exerces, & dont ils
ont fait une etude, &,pour ainfi dire,uii
art particulier ;, fuperiovir6 qui n'ell pas en-
core bien conftatee , 6c que prefquc tous
les hommes s'exagerent, par le refpeA me-
canique qu'ils ont pour la naiflance & pour
ks dignites.
Au relle , quelque ridicule que donne
aux gens du monde leur pretention exclu-
live au bon ton ^ ce ridicule eil moins un
lidicule de leur etat qu'un de ceux de Thu-
inanite. Comment I'orgueil ue perfuade-
roit-il pas aux grands qu'eux & les gens de
leur efpece lont doues de I'elprit le plus
propre i plaire dans la converfation , puif-
que ce meme orgueil a bien perluadei tous
les hommes en g<:ncral,que la Nature n'a-
voit allum^ le foleil que pour fecondcrdans
I'efpace ce petit point nommd la terre , &
qu'eile n'avoit feme le firmament d'eioiles
que pour I'eclairer pendant les nuits?
On
aiors fouteniu du preftige de la declamation , mais parce
que Iturs tfcrits n'ont jimais que le liyie de leurs conver-
fations & qu'on (^cric prefijue coujours mal, lorfqu'on e-
crit comme on park.
D I S C O U R S II. 117
On eft vain , meprifant, &, par confe-
quent, injufte, toutes les fois qu'on pent
Tecre impunement. C'eft pourquoi tout
homme s'lmagine que, fur la terre,il n'eft
point de partie du monde ; dans cette par-,
lie du monde, de nation; dans la nation,
de province; dans la province, de ville;
dans la ville , de foci^te comparable a la
fienne; qui ne le croie encore i'homme fu-
pdrieur de la Ibcidte, & qui , de proche
en proche, ne fe furprenne en s'avouant
h iui-meme qu'il eft le premier homme de
I'univers (c). Aulli , quelque foUes que
foient les pretentions exclu lives au bon lo/j,
&; quelque ridicule que le public donne k
ce llijet aux gens du monde, ce ridicule
trouvera toujours grace devant Tindulgente
& iaine philoibphie, qui doit meme, h cet
egard, leurepargner Famertume des reme-
des inutiles.
Si I'animal enfermd dans un coquillage,
& qui ne connoit de Tunivers que le ro*
cher fur lequel il eft attache, ne peut juger
de fon eiendue , comment Thomme du
monde, qui vit concentre dans une petite
fociet^ , qui fe voit toujours environne des
memes objets , & qui ne connoit qu'iine
feule opinion, pourroit-il juger du merite
des cbofes?
La verit^ ne s'apper^oit & ne s'engendre
que dans la fermentation des opinons con-
trai-
(i) Je ne parle, dans ce chapitre, que de ceux des gens
du monde done refpric n'eft point exerce'.
(c) Voyei le PetUnt June , ccmedic de Cyrano de Ber-
ii8 D E L'E S P R I T.
traires, L'univers ne nous eft connu que
par celui avec lequel nous commeryons.
Quiconque fe renferme dans une t'oci(:te ne
pcut s'cmpecher d'en adopter les prejuges,
lur-tout s'ils flattent Ton orgueil.
^ Qui peut s'arracher k une erreur,quand
' la vanit(^ , complice de Tignorance , I'y a
attache , & la lui a rendue chere '?
Cell: par un clTet de la meme vanite que
les gens du monde fe croient les feuls pof-
fefi'eurs du belufage^ qui, felon eux , ell
le premier des nierites , & fans lequel il
n'en ell aucun. lis ne s'appercoivent pas
que cet ufage , qu'ils regardent comme
I'ufage du monde par excellence, n'ell que
I'ufage particulier de leur monde. En effet,
au Monomorapa , oii , quand le roi (;ter-
nue, tons Ics couitifans font, par polites*
1 e , ob]ig(^s d'eternuer , 6: on, I'eternue-
ment gagnant de la cour a la ville & de la
ville 3UX provinces , tout I'empire paroit
affiige'd'un rhume g6n(:ral, qui doute ^u'il
n'y ait des courtifans qui ne fe regardent,
h. cet egard , comme les poflcii'turs uni-
ques du bel ufage; & qui ne traitent de
mauvaife compagnie, ou de nations barba-
res , tons les particuliers & tous les peu*
pies dont I'eternuement leur paroit moins
harmonieux? Les
(rf) Au royaume de Jiiida, lorfqu;- les habitants fe ren-
cfntrent, ils fe jecteiu en bas de leurs hamachs, le mec-
tent a genoux viF-a-vis I'un de l'.iiitro, b.ufenc \i terre ,
frappenc des mains, fe font dei conipiini:ats & fe rele-
ven:; les agreables du pays croier.t certainenienc que leur
minicre de faluer eft la plus polie.
Les habitants des Manilles difenc que la politene cxife
qu'en filuanc on pUe les corps tres-bas , qu'on metre fes
aeux
D I S C 0 U R S II. 119
Les Mariannois ne pr^tendront-ils pas
que la civilite confille k prendre le pic-d de
celui auquel on veut faire honneur, a s'eii
frotter doucement le vifage , & ne jamais
cracher dcvant fon fuperieurP
Les Cliiriguanes ne foutiendront-ils pas
qu'il faiit des culottes ; niais que ]e bel
iifage ell de les porter ibus le bras, comme
nous portons nos chapeaux?
Les habitants des Philippines ne diront-
ils pas que ce n'eli: point au mari h faire
eprouver a fa femme les premiers plaifirs
de I'amour ;, que c'effc une peine dont il
doit, en payant, ie decharger fur qutlque
autre? IN'ajouteront - lis pas qu'une fille
qui rell encore lors de fon maringe , eft
une fiUe fans m6ute , qui n'ell digne que
de m(^pris "?
Ne loutient-on pas au Pegu qu'il eft du
bel ufage & de la decence , qu'un eventail
i[ la main ,le roi s'avance dans lafalle d'au-
dience,precede de quatre jeunes geTls des plus
beaux de la cour^ & qui, delbnesifesplai-
fn's , font en nit^me temps fes interpretes6c
les herauts qui declarent fes volontes ?
Que je parcoure toutes les nations , je
trouvcvai par-tout des ufages dilFerents
(J): & chaque peuple, en particulier, fe
croi-
deux mains fur Ces joues , qu'on leye une jambe en I'air ,
en tenant les genoux plies.
Le fauvage de la nouvelle Orleans foutient que nous man-
qur>ns de politeflt envers nos rois. ,, Lorfque je nie pr^-
j, fence, dic-il , au grand chef, je le falus par un hurle-
,, menc; puis je penetre au fond de fa cabana fans jetcer
„ un feul coup d'oeil fur le cote drolr ou le chef ell aflis.
.,, Celi.Ia que je renourcUc men faiut, en levant mes bras
« fur
lao D E L' E S P R I T. -
croira neceffairement en poflefTion da meit'
kur ufage. Or, s'il n'ell; rien de plus ridi-
cule que de pareiUes pretentions, meme
aux 3'eux des gens du monde,qu'ils faffent
quelque retour lur eux-memes, i!s verront
que, fous d'autres noms , c'elt d'eux-me-
mes dont ils fe moquent.
Pour prouver que ce que Ton appelle
ici tifage du monde^ loin de plaire univer-
fellement , doit au contraire deplaire le
plus generalement, qu'on tranfporte fuc-
ceiiivement a la Chine, en HoUande & ea
Angleterre le petit- maitre le plus favant
dans ce compofe de gelles, de propos &
de manieres , appelle ufage du monde ; 6c
Fhomme fenr(^, que ion ignorance f\ cet
egard fait traiter de ftupide ou de mauvai-
fe compagnie ; il eft certain que ce dernier
paflcra , chez ces divers peuples , pour
plus inllruit du veritable ufag& du monds
que le premier.
Quel eft le motif d'un pareil jugement ?
Cell que la raifon , independante des mo-
des & des coutumes d'un pays , n'eft nul-
le part etrangcre & ridicule; c'tll qu'au
contraire Tufage d'un pays , inconnu \. un
autre pays , rend toujours I'obfervateur de
cet ulage d'autant plus ridicule , qu'il y
eil plus exerce & s'y efl: rendu plus habile.
Si, pour eviter Tair neiant & mdthodi-
que en horreur ^ la bonne compagnie, nos
jeunes gens ont fouvent joue i'etourdene;
qui
„ fur ma tece, *' en hurlant trols fois. Le chef m'invite
„ ii m'afleoir par un peric f<)upir: je le remercie par ua
„ souveau iiurlement. A cha^ue ^ueftion du chcf> ji bur-
k
D I S C 0 U Pv S II. 121
qui doute qu'aux yeux des Ariglois , des
Allemands ou des Efpagnols , nos petics-
maiti-cs lie paroiirent d'autaiit plus ridiju*
les qu'ils rcront,a cet egar;!, plus attentifs
k remplii- ce qu'ils croirent da bcl ij/age9
11 ell done certain , du moins li Ton en
juge par I'accueil qu'on fait a nos agi"da-
bles dans le pays etranger, que ce qu'ils
appellent uf^gs da monds , loin de reuiTir
univeiTellement , doit au contvairc deplai-
re le plus generaienient ; & que cet ufage
elt audi dill'virent da vrai ujage du nionde ^
toujours fonde fur la raifon , que la civili-
te I'efi; de la vraie politelTe.
L'une ne fuppofe que lafcience des manic-
res; Cs: I'autre, un fentiment fin, delicat &
habituel de bienveillance pour les homines.
Au re(te, quoiqu'il n'y ait rien de plus
ridicule que ces prdtentions exclufives an
boa ton & au bd ufage^ il eft fi difiicile,
comme je I'ai dit plus haut, de vivre dans
les focietcs du grand monde fans adopter
quelqucs-unes de leurs erreurs , que les
gens d'efprit , les plus en garde ^ cet e-
gard , ne iont pas toujours furs dc s'en
defendre. Aufli n'e{l-ce,en ce genre, que
des erreurs extrcmement multipli(;es, qui
determinent le public a placer les agreables
au rang des efprits faux & petits ; je dis
petits , parce que I'efprit , qui n'ell ni
grand ni petit en foi, cmprunte toujours
Tune
„ le une fois avant que de re'pondre; & Je prends corige
,, de !ut, en faifir.i: trainer nion hurlsment jufau'a ce ^ue
,: jelfois iiurs d; fa prefence ".
Tome 1, F
122 D E L'E S P R I T.
]'iine on Tautre de ccs denominations dela
graiidtur ou de la pcti telle des ohjetvS qu'il
cc)ii!idere5& que les gensdu mondene peu-
vcnt gueie s'occuper que de pctits objets.
II relulre des deux chapitrcs precedents,
que i'intd'ret public ell prcique toiijoi\rs
.different de celui desfocietes particulieres j
cu'en confequence les hommes les plus
cilini^s de ces (ocietcs ne font pas toujours
les plus eiliffiables aiix yuix du public.
ISlaintenant je vais nioutrer que C(.u>: qui
nieritent le plus d'ertime de la part du pu-
blic , doiveut, par leur maniere de vivre
& de.penler, etre Ibuvent delagreables
aux focietes particulieres.
C II A P I T R E X.
Pofirquoi I'homme admir^ du public n'cft
pas toujours ellinK; des gens du monde.
On prouve quit cet egard la difference des Ju'
cjnicn I s du public & des focieUs particulie-
res^ ticnt a la difference de Icurs intirets.
OUR plaire aux ibcictes particulieres ,
il n'ell: pas neceffnire que Thorizon de
nos idees Ibit fort dtendu ^ mais il Taut
connoitre ce qu'on appelle le monde, s'y
lepandre & Petudier: au contraire , pour
s'illuflrer dans quelque art , ou quelque
Icience que ce foit, 6: meriter, en conlc^-
quence, reilime du public, il faut, com-
me je Pai dit plus haut , faire des dtudes
i;es-differenles.
Sup-
D I S C O U Pv S II. 123
Suppofoiis des homin.s curisux de s'iu-
fa-uire dans la icience dc la morale. Ce
n'ell que par le fecours de Thilloire & fur -
les ailes de la meditation, qu'ils pourront,
felon les forces inegales de leur efprit, s'e-
Icver a dilFerentes hauteurs, d'oii run de-
couvrira des villes , I'aatre des nations,
celui-ci una prtrtie du monde , & celiii-la
Tunivers entier. Ce n'ell: qu''en contem*
plant la tcrre de ce point devue, en s'e-
kvant a cette hauteur , qu'elle fe r^duit
inrenfiblement devant un philofophe a uii
petit efpace , & qu'elle prend k fes yeux
la forme d'une bourgade habiiee par dilVe-
rentes families qui portent le nom de Chi-
noife, d'Angloife, de Frani;oire , d'ltalien-
ne, enUn tons ceux qu'on donne aux dif-
ferentes nations. Cell de-la que , venanc
k confiderer le (pelade des moeurs, des
loix, des coutumes, des religions, 6l des
paffions dilTerentcs , un homme , devcnii
prefque infenlible a I't^loge comme a la fa-
tyre des nations, pent brifer tons les lijus
des prejuges, examiner d'un ail tranquil-
le la contrariet(^ des opinions djs hommes,
pafler fans ^tonnement du ferrail k lachar-
treufe , contempler avec plailir ferendue
de la fottii'e humaine, voir du mi^me ceil
Alcibiade couper la queue h fon chien, 6c
Mahomet s'eufcrmer dans une caverne.
Fun pour fe moquer de la legerete des A-
theniens , fautre pour jouir de 1' adoration
du monde.
Or de paveilles idees ne fe pr(^renterit que
dans le filence (5c la foHiude. Si les Mufes ,
¥2, di-
124 D E L'E S P R I T.
di'er.t les poctes , aiment les bois , les
pres, les fontaines , c'ell qu'on y goute
line tranquillite qui fuit les villes; & que
les redexions qu'un homme, detache des
petits interets des focietes, y fait fur lui-
nicnie, font des reflexions qui , faites fur
j'liomme en general, appartiennent & plai-
fent a riiumanild. Or, dans cette folitude ou
Ton efr, conime malgre foi , porte vers Tetu-
de des arts & des fciences , comment s'oc-
cuper d'une infinite de petits faits qui font
I'entretien journalier des gens du monde?
Auili nos Corneille ec nos La Fontaine
ont-ils quelquefois paru imipides dans nos
Ibupers de bonne compagnie f, leur bon-
hommie meme contribuoit k les faire juger
tels. Comment les gens du monde pour-
roient-ils , fous le manreau de la fimplici-
te , reconnoitre I'hoinme illullre 9 11 ell
peu de connoilTeurs en vrai merite. Si la
pUipart des Romains , dit Tacite , trompes
par la douceur & la limpHciti^ d'Agricola,
cherchoient le grand homme fous ion exte-
rieur modefte , fans pouvoir I'y reconnoi-
tre; on fent que, trop heureux d'^chap-
per au mepris des focietes particulieres, le
grand homme, fur-tout s'il ell modeile, doit
renoncer a Vefiitne femie de la plupart d'en-
tr'elles. Audi n'eil-ii que foiblement ani-
111^ du delir de leur plaire. II fent confuie-
ment que I'eflime de ces focietes ne prou-
veroit que I'analogie de fes idces avec les
leurs ; que cette analogic feroit fouvent
peu flatteufe^ & que Teilime publique ell
la. feule digne d'envie, la feule defirable ,
puis-
D I s c o u Pv s ii; 125
puifqu'elle elt toujours iin don de la re-
connoilTance publique , & par confequent
la preuve d'un merice r^el. Cell pourquoi
Je grand homme , incapable d'aucun dcs
elForts necellaires pour plaire aux focit^K-s
particulieres , trouve tout poffible pour md-
riter I'eftime gendrale. Si Forgueil de com-
mander aux rois dedommageoit les PvO-
niains de la durete de la difcipline militai-
re, le noble plailir d'etre eflime confole
les hommes illullres des injuftices meme de
la fortune. Ont-ils obtena cette etUme?
ils fe croient les polleiTeurs du bien le plus
defird. En eftet ,quelque indifference qu'om
affecTie pour ropinion publique , cbacun
cherche h s'eltimer (oi-meme , & fe croic
d'autant plus ellimable qu'il fe voit plus
g^neralement ellime.
Si les befoins, les paffions, & fur-tont
la parefle , n'etouffoient en nous ce dcfii;
de reftime , il n'eil perfonne qui ne fit des
efforts pour la merlier, & qui ne defirat
le fuffrage public pour garant de la haute
opinion qu'il a de foi. Auffi le mepris de la
reputation, & le facrilice qu'on en fait,
dit-on, h la fortune & a la confideration,
eft-il toujours infpird par le defefpoir de fe
rendre illuilre.
On doit vanter ce qu'on a , & dedaigner
ce qu'on n'a pas. Cell un effet n^celiaire
de I'orgueil; on le r^volteroit, i\ Ton ne
paroiffoit pas fa dupe. II feroit, en pareil
cas , trop cruel d'eclairer un homme fur ies
vrais motifs de fes dedains; auffi le merite
ne fe porte-t-il jamais h cet cxc^s de bar-
F 3 baiie.
126 D E L' E S P Px I T.
barie. Tout homme (qu'il me foit penv/ a
de robferver en paiiant,) ]orrqu''il n'eft\
pas nc^ mdchant , & lorCque les palTioiis \
n'oirulquent pas les lumitres de fa raiibn, \
fera toujours d'autant plus indulgent qu'il
lera plus dclaire, C'eli: une verite dont je
me refufe d'aucant moins la preuve , qu'en
rendant juilice, k cet egard, k rhomme
de merite, je puis, dans les motifs meme
de ion indulgence , iV.ire plus nettement
appercevoir la caufe du peu de cas qu'il
fait de I'eftime dos focietcs particulieres,
& en conldquence du peu de fucci;s qu'il
doit y avoir.
Si ie grand homme eft toujours le plus
indulgent^ s'il regarde comme un bienfait
tout le ma! que les homu)es ne lui font pr.s,
& comme un don tout ce que leur iniqui-
te lui laila^; s"il verfe enfin iur les di^fains
d'autrui le baime adouciiTant de la pitie ,
& s'l! eft lent h les appercevoir i c'eft que
la bauieur de fon eiprit r.e lui permtt pas
de s'arrcter fur les vices & les ridicules
d'un particulier, mais Iur ceux des iioni-
mes en general. S'il en conlidere les de-
fauts, ce n'eft point de I'ceil malin & tou-
jours injufte de I'envie ; mais de cet a;il
ferein avec lequel s'e.Namineroient deux
hommes qui , curieux de connoine le coeur
& I'etprit humain , fe regarderoierit reci-
proquement comme deux (ujets d'inftruc-
tion & deux cours vivants d'experienco
morale : bien diif^rents , a cet egard, de
ces demi-elprits , avides d'une reputation
qui les fuii , tcujoiu-s devores du poilba
de
D I S C 0 U R S II. 127
fSt la jaloufie, & qui, fans cede k I'aft'ut
des defauts d'autrui, perdroient tout leui*
petit merite fi les hommes perdoient leura
ridicules. Ce n'eil: point ii de paieilles gens
qu'appartient Ja connoiilance de reiprithu-
main. lis font fails pour t^tendre Ja culc-
brite des talents, par les efforts qu'ils font
pour les etouffer. Le nuhite ell comnie la
poudre ; fon explolion ell d'autant plus
forte qu'elle eft plus comprimee. Au rcile,
quelque haine qu'on pone ii ces envieux,
ils lone cependant encore plus h. plainJre
qu'a blamcr. La prefence du merice les
importune: s'ils I'attaquent conime un en-
nemi, & s'ils font mechants, c'eft qifils
font malheureux ^ c'ell qu'ils pourfuivent ,
dans les talents ,• Toffenfe que le meritc
fait k leur vanite: leurs crimes ne font qua
des vengeances.
Un autre motif de I'indulgence de riioin-
me de merice tient h la connoiilance qu'il
a de i'eiprit humain. 11 en a tant de fois
^prouve la foibleile; su milieu des applau-
diffements d'un areopage , il a tant de fois
^te tent^, comme Phocion , de fe retour-
ner vers fon ami pour lui demand-.r sMl n'a
pas dit une grande fottife, que, toujours
en garde contre favanitd, il excufc voloi-
tiers dans les autres des erreurs dans les-
quelles il ell quelquefois tombe lui-meme.
11 lent que c'eil a la multiiude des fots
qu'on doit la creation du mot hommes d'ef-
pit; & qu'en reconnoilfance il doit done
ecouter, fans aigreur, les injures que liu
prodiguent des gens niediocres. Que ccs
_F 4 dcr-
ia8 D E LVE SPRIT.
derniers fe vantent, entr'eux & en fecret,
des ridicules qu'ils donnent au merite , du
iiiepris qu'ils ont, difent-ils, pour I'efprit;
ils lont I'emblables a ces fanfarons d'impie-
te, qui ne bkrphement qu'en tremblant.
La deniiere caufe de Findulgence de
llicmme de merite tient a lavue nette qu'il
a de la neceffite des jugements iiumains. 11
fait que nos idees lont, fi je rofe dire, des
con(equences ii neceffaires des focietes oil
Ton vit, des lectures qu'on fait & des ob-
jets qui s'oifrcnc k nos yeux, qu'une in*
telligence fuperieure pourroit egaiercent,
Cc par les objets qui le font pr^fenies a
nous, deviner nos penfees, 6c, par nos
pc-nfces, deviner le nombre & fcfpece des
objets que le hazard nous a offerts.
L'hon-!me d'efprit fait que les hommcs
font ce qu'ils doivent etre; que toute hai-
ne contr'eux eft injufle ; qu'un fot porte
des fottifes , con-,me le lauvageon desfruits
aniers ; que riniulter, c'tll; rfproclier au
cliene de porter le gland plutCt que Toli-
ve^ que, fi I'honime mediocre tfl iUipide
a les yeux, il eft fou a ccux de riioninie
mediocre: car, li tout fou n'eft pas hom-
B:e d'efprit, du moins tout homme d'es-
prit parcitra toujours fou aux gens born^s.
L'indulgcnce lera done toujours I'eflet de
la lumiere , lorfque les pafTions n'en inter-
ccpteront pas I'aclion. Mais cette indul-
gence , principalenient fondee iur la hau-
teur d'ame qu'infpire f amour de la gloire ,
rend Thomme eclaire tres-indiflerent a I'es-
tinie des iociites particulieres. Or cette
in-
D I S C O U R S II. 129
indiiFerence , jointe aux genres diff^rents
de vie 6c d'etude necelTaires pour plaire,
foit ail public, Ibic a ce qu'on app'. Ik la
bonne compagnie , fera prefque toujours
de I'homnie de merite, un homme all'ez
defaijreable aux gens du monde.
La conclufion generale de ce que j'ai dit
de Fefprit par rapport aux focieces particu-
lieres , c'eil qu'uniquement foumile a Ton
interct, chaque Ibciete mefure fur Techelle
de ce meme int^ret le degrc d'elliine qu'el-
le accorde aux dilferents genres d'idees 6z
d'efprits. 11 en eil des petites focietes com-
me d'un particulier. A-t-il un proccs? (i
ces proems eil confiderable, il recevra Ton
avocat avec plus d'empredement, plus dc
temojguages de refpecl & d'ellime qu'il ne
recevroit Defcartes , Locke ou Corncille.
Le proces eil-il accommode? c'ell a ces
derniers qu'il marquera le plus de defe-
rence. La diiference de fa pofition decide-
ra de la diiference de fes receptions.
Je voudrois , en finiffant ce chapltre ,
pouvoir raflurer le tr^s- petit nonibre dc
gens modcftes, qui, diftraits par des af-
faires , ou par le foin de leur fortune ,
n'ont pu faire preuve de grands taients,
6-: ne peuvent, confequemment aux prin-
cipes ci-delfus etablis, favoir, fi, quant k
refprit,ils lent reellement dignes d'ellime.
Quclque deRr que j'aie , h cet egard , de leur
icndre jullice , il faut convenir qu'un hom-
me qui s'annonce comme un (Tr;inJ efprit ,
fans le dillinguer par aucun talent , eil preci-
itmeni dans le cas d'un homme qui fe dit
F 5 noble
j^o D E L^E S P R I T.
noble fans avoir de litres de noblefTe. Le
public ne connoit & n'euime que le meri-
te prouve par les faits. A-t-il k juger des
homines de conditions differentes? II de-
mande au militaire , quelle vicloire avez-
vous roniportee? a i'homnie en place, quel-
foulagement avez-vous apport^e aux mile-
res du peuple ? au particulier , par quel
cuvfage avez-vous eclaire rhumanite? Qui
n'a rien a repondre h ces queftions , n'eil
ni connu, ni eftime du public.
Je fais que, feduits par les prediges de
la puiirance,par le failequi I'environnejpai*
i'elpoir des graces dont un homine en pla-
ce ell le diltributeiir , un grand nombre
d'hommes reconnojllent niachinalement un
grand merite ou ils appercoivent un grand
pouvoir. INIais leurs elogcs auffi paflagers
que le credit de ceux auxquels ils les pro-
diguent , n'en impofent point h la faine
partie du public. A I'abri de route reduc-
tion , exempt de tout int^rct , le public
juge comme Tetranger, qui ne reconnoit
pour homme de merite que Thomme dis-
tingue par les talents: c'elt celui-li feul "
qu'il recherche avec empreilement ; em-
prellement toujours flatteur pour quiconque
en eft Tobjet (ry). Lorfqu'on n'eft point
conftitu^ en dignlte , c'eft le figne certain
d'un merite x^qI.
Qui veut favoir exaclement ce qu'il vaut,
ne
(a) Nul cloge n'a pbs flatre Mr. de Fontenelle , que 1-j
tjueflion d'lin .9'jedois qui, eutraii: a Paris, demand;i aux
gens de U barriere la deaieure de Mr. dc Fontenelle, ces
com-
D I S C 0 tJ R S 11. 131
ne peut done Tapprendre que du public,
&doit, par conCequent, s'expoler ;\ foil
jugcmint. On faitjes ridicules qiri\ ctt
dgar 1 I'on s'ciibrce de donner a eeux qui
pretendent, en qualite d'auteurs , k Fes-
time de leur'nation: niais ces ridicules ne
font nulle impreiiion fur rhomme de mi;-
rite j il les regarde comme un cffet de li
jaloufie de ces petits efprits, qui, s'imaf^i-
nant que, fi perfonne ne faifoit: preuve de
merite , lis pourroient s'cii croire autant
qu'a qui que ce foic , ne peuvent fouiuiL'
qu'on produife de pan-ils ticres. Sans ces
litres cependant , perfonne ne merite, ni
n'obtient Teftime du public.
Qn'on jette les yeux fur tons ces grands
efprits, fi vantes dans les focidt^s parti-
culieres: on verra que, places par le pu-
blic au rang des .hommes mediocres, ils
ne doivent )a reputation d'efprit , done
quelques gens les decorent, qu'a Tincapa-
cite o'j ils font de prouver leur fottife,
meme par de inaiivais ouvrages. Auin, par-
mi ccs merveii'kiix J ceux-la mcme qui pro-
mettent le plus, ne font, fi je I'ofe dire,
en efprit, tout au plus que des pnn-itre.
Quelque certaine que foit cette verite ,
& quelque railbn qu'aient les gens modes-
tes de douter d'un merite qui n'a pas paS'
ii par la coupelle du public, il ell pour-
tant certain qu'un homme peutp quant b.
res-
commis ne la Ini pouvant erifeigner. ^lal! cfit-il , voKt
^litres I'r.iniols, zoas i^riO-'C^ la dcriienre trim df vos p'»s
'Utujira iiuiycm'i i^ns n'etcs p.i< riiffjcs d'ftn nl Lomrtie,
ii 6
132 D E L' E S P R I T.
J'efpnt , fe croire reellement digne de res-
time gdn^rale: i. lorsque c'ell pour les
gens les plus eftimes du public 6: des na-
tions etrangercs qu'il fe lent le plus d'at-
trait; 2. lorsqu'il ed lou^ (Z') , comme
dit Ciceron , par un homme dtjk loue ;
3. loi'squ'cnfin il obtient I'cftime de ceux
qui, dans des ouvrages ou de grandes pla-
ces , ont deja fait eclater de grands talents ;
leur eitime pour lui fuppole une grande
analogie entre leurs idecs & les fiennes^
^v cette analogie pent etre regardee , finon
comme une preuve complette , du moins
comme une al]ez grande probabilite que,
s'il fe fut , comme eux , e>;pole aux re-
jiards du public, il eiit eu, comme eux,
quelque part a fon ellime.
C H A P I T R E XI.
De la probite par rapport au public.
JLn confiqmnce. des princtpes ci-devniit ctcUis^
on fait voir que fintiret general prejide au
■ jugement que le public pone fur les actions
d»i hommes.
CE n'efl plus de la probite par rapport
\ un particulier ou une petite fociete,
mais de la vraie probit^ , de la probitd con-
fideree par rapport au public, dont il s'a-
git dans ce chapitre. Cctce efpece de pro-
bit^
(/•) Le <3egre d'efprit n^cefTaire pour noiw plaire, cfl une
ioei'ure allei exacie du degre d'elpri; que nous aroEs.
D I S C 0 U R S II 133
bite eft la feule qui r^ellement en merits
& qui en obtienne generalement le nom.
Ce n'ell qu'en conlidc'rant la probite i'ous
ce point de vue , qu'on peut fe former des
idees nettes de I'lionnetetd, & trouver un
guide a la vertu.
Or, fous cet afpecl, je dis que le pu-
blic, comme les Ibcietes particulieres, til-,
dans fes jugements, uniquement determind
par le motif de fon interSt; qu'il ne donne
le nom d'honnetes, de grandes ou d'hero'i-
ques , qu'aux actions qui lui font utiles f, 3c
qu'il ne proportionne point foneftime pour
telle ou telle adion fur le degre de force,
de courage ou de g^n^rofite neceflaire pour
I'executer , mais fur I'importance memede
cette aclion & Tavantage qu'il en retire.
En etfet, qu'encourag^ par la prefence
d'une armee, un homrae fe batte feul con-
tre troishommes blelles; cette adion ,fans-
doute eftiraable , n'eft cependant qu'une
action dont mille de nos grenadiers font
capables, & pour laquelle ils ne feroietit
jamais cites dans Thifloire : mais que le
falut d'un empire, qui doit fubjuguer i'uni-
vers , fe trouve attach^ au fucc^s de ce
combat , Horace eft un heros: I'admiration
de fes concitoyens & fon nom celebre dans
rhiltoire paffe aux fiecles les plus recules.
Que deux perfonnes fe precipitent dans
un gouffre , c'eft une action commune a
Sapho & d Curtius: mais la premiere s'y
jette pour s'arracher aux malheurs de I'a-
mour , & le fecond pour fauver Rome^
Sapho eft une foUe, & Curtius un heros.
F 7 En
I3i D E L'E S P R I T. ^
En vain quelques philofophes donneroient*
ils ^galement a ces deux actions ]e nom de
Iblie; le public , plus eclaire qu'eux fur
les veritables interets, ne donnera jamais Je
nom c!e fou a ceux qui le font a Ton profit.
C H A P I T R E XII.
De Tefprit par rapport au public.
11 iagit ck prouver , dans ce chapitre , quz^
Teftimt du public pour Its tdies des hommes
eft toujours proportionnU a Tmtirit quil a
di ks efl'uner,
APPLIQUONS \ I'efprit ce que j'ai dit
de la probite : Ton verra que , tou-
jours le mcme dans (es jugements, le pu-
blic ne prc-nd jamais conleil que de fon in-
terct; qu'il ne proportionne point fon elli-
niepour lesdilTerents genres d'efprit a fine-
gale difliculte de ces genres, c'ell-a-dire,
au nombre & ^ la fineffe des idees n^celfai-
res pour y reulTir,mais feulement a I'avan-
tage plus ou moins grand qu'il en retire.
Qu'un general ignorant gagne trois ba*
tallies fur un general encore plus ignorant
que lui, il fera, du moins pendant fa vie,
revStu d'une gloire qu'on n'accordera pas
au plus grand peintre du monde. Ce der-
nier n'a cependant merite le titre de grand
peintre , que par une grande fup^rioriti^
fur des hommes habiles, & qu'en excellant
dans un art, fans-doute moins neceifaire ,
luajs peut-etre plus diiSciie que cciui de
la
D I S C 0 U R S IL 135
la guerre. Je displas difficile, parce qu'-i
rouvevture de I'hiitoire , on voit une infi-
nite d'hommes tels que les Epaminondas,
les Lucullus , les Alexandre , les Maho-
met, les Spinola, les Cromwel, les Char-
les XII. obtenir la reputation des grands
capitaincs le jour meme qu'ils ont com-
mande & battu des armees ^ & qu'aucun
peintre , quelque heureufe dirpofition qu'il
ait ret;u de la Nature, n'eft cite entre les
peintres illullres , s'il n'a du inoins con-
fomme dix ou douze ans de fa vie en etu-
des preliminairesde cet art. Pourquoi done
accorder plus d'eftime au general ignoranc
qu'au peintre habile'-^
Cet inegal partage de gloire , fi injuds
en apparence , tient k Tinegalitt des ^vau"
tages que ces deux homines procurent h
leur nation. Qu'on fe demande encore
•pourquoi le public donne au n^gociateur
habile le titre d'efprit fup^rieur, qu'il re-
fufe a I'avocat celebre? L'importance des
affaires dont on charge le premier , prouve-
t-e!le en lui quelque fuperiorite d'efprit
fur le fecond? Ne faut-il pas fouvent au-
tanc de fagacite ^ de fineil'e pour difcuter
les int(:rets & terminer les proces de deux
feigneurs de paroilfe , que pour pacifier
deux nations? Pourquoi done le public, ll
avare de Ion eftime envers I'avocat , en
eil-il ii prodigue envers le n^gociateur?
Celt que le public, toutes les fois qu'il
n'eft pas aveugl^ par quelque prejugt^ ou
quelque fnperllition , ell, fans s'en apper-
cevoir , capable de faire , fur ce qui Tin-
le-
136 D E L*E S P R I T.
t^reflfe , les raifonnements les plus fins^
L'inn:ind:,qui lui fait tout rapporter k Ion
interet, ell comme Tether, qui penetre
tous les c©rps fans y faire aucune impres-
fion fenfible. II a moins befoin de peintres
& d'avoGats celebres, que de generaux &
de negociateurs habiles; il attachera done
aux talents de ces derniers le prix d'ellime
necelTaire pour engager toujours quilque
citoyen k les acquerir.
De quelque cote qu'on jette les yeux,
on verra toujours Tinteret prefider k la dis-
tribution que le public fait de fon ellinie.
Lorfque les Holliindois ^rigent une fta-
tue a ce Guillaume Buckelli qui k-ur avoit
donne le fecret de laler & d'encaquer les
harengs. ce n'efi: point a Tetendue de ge-
nie n6celTaire pour cette decouvere qu'ils
deferent cet honneur, mais h Tiraportance
du fecret & aux avantages qu'il procure k
la nation.
Dans toute decouverte, cet avantage en
inrpofe tellement k Timagination, qu'il en
decuple le raerite , meme aux yeux des
gens fenfes.
Lorfque les petits Auguftins d^puterent
^ Rome pour obtenir du faint fiege la per-
mifiion de fe couper la barbe, qui fait fi le
pere Euflache n'employa pas dans cette
ntgociation autant de finefle 6c d'efpritque
le prefident Jeannin dans fes negociations
de Hollande? Perfonnc ne pent rien affir-
mer k ce fuiet. A quoi done attribuer le
Icntiment du rire ou de Teitime qu'exci-
tent ces deux ncgociations airfercutes , li
ce
D I S C O U R S 1 1. 137
C€ n'eft h la dificrence de leurs objeis?
Kous luppofons toujours de grandes cau-
les h de grands effets. Un homme occupe
une grande place; par la pofiiion ou il Ic
trouve , i! opere de grandes chofes avec
pen d'efprit: cat homme palTera, pres de
la multitude, pour fuperieur a celui qui,
dans un polte inferieur & des circonftan-
ces moins heureures,ne pent qu'avec beau-
coup d'elprit executer de petites chofes.
Ces deux hommes feront comme despoids
incgaux appliques h dillerents point d'uii
long levier, ou le poids plus l^ger , place
a une des extremites, enleve un poids de-
cuple place plus pr^s du point d'appui.
Or li le public, comme je I'ai prouve,
nt juge que d'apres fon interet , & s'il ett
indifferent k toute autre efpece de confide-
ration , ce meme pubiic, admirateur en-
thoufiafle des arts qui lui font utiles , iie
doit point exiger des artilles qui les culti-
vent ce haut degre de perfecT:ion auquel il
veut abfolument qu'atteignent ceux qui
s'attachent a des arts moins utiles , & dans
kfquels il efl: fouvent plus difficile de reus-
fir. Auffi les hommes, I'elon qu'ils s'appli-
quent a des arts plus ou moiris utiles,
font-ils comparables a des outils groffiers ,
ou k des bijoux : les premiers font toujours
juges bons quand Tacier en ell bien trem-
pe, & les feconds ne font eftimes qu'au-
tant qu'ils font parfaits. Cell pourquoi
notre vanite ell en fecret toujours d'auiant
plus flattee d'un fucces , que nous obte-
nons ce fucces dans un genre moins uule
au
133 D E L'E S P R I T:
aa public, ou Ton merite plus diliicilenient
Ion approbation , dans iequel enlin la r^us-
lite fuppole n^ceilairemerit plus d'efprit 6s
de merite perfonnel.
En el]et,de quelles preventions ditf^ren-
tes le public n'elt-il pas atrecta , lorfquMl
pefe le merite ou d'un auteur ou d'un g^-
n^^ial? Juge-t-il le premier? il le compare
a tous ceux qui ont excelle dans Ion gen-
re, 6: ne hii accorde Ion edime qu'autant
qu'il lurpaire ou qu'aa moins il ^galc ceux
qui font precede, juge-t-il un general i=' il
n'exam'ine point, avanc d'en fairereioge,
s'il (^gale en habilete les Scipion , les Ce-
far , ou les Sertorius. Qu''iin poete drama-
tique fafl'e une bonne tMjjedie fut un plan
de.ii connu, c'ell, dit-on, un plngiaire nit-
prirable:^ mais qu'iin g(^ncral le ferve,d.ms
line cainpagne, de Tordre de bataille Ck des
Ihatageines d'un autre general, il n'en pa-
roit Ibavent que pins eilimabk'.
Qu'un auteur remporte un prix far foi-
xanie. concurrents , ii le public n'avoue
point le merite de ces concurrents, ou li
leurs ouvrages font foibles, Tauieur 6; Ion
I'ucctis font bien-tot oublies.
Mais quand le general a triomphe , le
public, avant que de le conronrier, a-t-il
jamais conllate Thabiietc & la valeur des
vaincus? Exige-t-il d'un gt^neral ce fenti-
ment fin & delicat de gloire qui, h. la mort
de iSlr. de Turenne , determina IMr. de
INIontecucuU b. quitter le commandement
des armees ? On ue pent plus ^ diloit-il , niop-
poJi:r d'amein'i digne dc moi.
Le
D I S C 0 U R S II. 139
Le public pefe done a des balances tr6s-
dHl'trenics le merke d'un auteur & celui
d\ui general. Or, pourquoi d(;daigner dans
Fun la mddiocrite que ibuvent il admire
dans Tautre? Cell qii'il ue tire iiul avan-
tage de la mediocrite d'un dcrivain , 6c
qii'il en pent tirer de trcs-grands de celle
d'un general, dont Tignorance ell quelque-
fois couronnee da fucces. 11 ell done inie-
refie ^ prifer dans Tun ce qu'il mcpriledans
Taut re.
U'ailleurs, fi le bonheur public depend
du merite des gens en place, & 11 les gran-
des places font rarement remplies par de
grands hommes , pour engager les gens
mediocres i porter du moins dans leurs en-
treprifes toute la prudence &ractivite dont
ils font capables, il faut n^ceflairement les
flatter de Tefpoir d'une grande gloire. Get
efpoir feul pent elever julqu'au terme de
la mediocrite des hommes qui n'y euii'ene
jamais atteint, fi le public, trop lev'.re ap-
preciateur de leur meriie,les eut degoutes
de Ion eltime par la difficulie de I'obtenir.
Voilu la caufe de I'indulgence fecrette a-
vec laquelle le public juge les gens en pla-
ce;indulgence , quelquefois aveugle dans le
peuple, niais toujours eclairee dans I'hom-
me d'efprit, 11 fait que les hommes font les
dilciples des ofcjets qui les enviionnent ;
que la flatterie, adidue aupres des grandj,
pvefide h toutes les inilrudions ou'on 'cur
donne; & qu'ainfi Ton ne peut, fans injus-
tice, leur demander autant de talents (!; de
vtrtus qu'on en exige d'un pariiculier.
Si
I40 D E L' E S P R I T.
Si le fpedateur eclaire fiflie an theatre
Francois ce qu'il applaudit aux Italiens;
fi , dans une belle femme & un joli en-
fant, tout ell grace, efpiit & gentillefle ^
pourquoi ne pas traiter les grands avec la
meme indulgence? On pent legitimement
admirer en eux des talents qu'on trouve
commun^ment chez un particulier obfcur ,
parce qu'il leur eil plus difRcile de les
acquerir. Gates par les tlatteurs , comme
les jolies femmes par les galants ; occupes
d'aijleurs de mille plaifirs , dilliraits par
mille foins, ils n'ont point, cornme un
philofophe, le loilir de pcnfer, d'acquerir
un grand nombre d'idees (c), ni de recu-
ler ^ les bornes de leur elprit & celles de
I'efprit humain. Ce n'eft point aux grands
qu'on doit les d^couvertes dans les arts &
les fciencesf, leur main n'a pas leve le plan
de la terre & du ciel, n'a point conftruit
des vaiffeaux, edifie des palais, forg6 le
foe des charrues, ni meme dcrit les pre-
mieres loix : ce lont les philolbphes, qui
de I'etat de fauvage , ont portc les icciet^s
au point de perfection oii mrjntenant elles
lemblent parvenues. Si nous n'euffionb ^i6
fecourus que par les lumieres dcs homnies
puilTants , peut-etre n'auroit-on point en-
core de bied pour fe nourrir , ni de cifcaux
pour le faire les ongles.
La
(j) C'eft vraifemblablement ce q,ui a faic avancer a Mr,
Kicole, que Dlru avoit fait le don de Tefpri: aux gen? q'"u-
ne condition commune , po«r les didommag^r , difoit.il,
flt'i jiitres azantagci one les ^ruiidi oiit [nr f,-.v. Qjiii qu'en
difc Mr, Nicole, fe ne cruis pas que Dieu ait condamnc
led
D I S C 0 U R S II. 141
La rupd'rioritd d'efprit depend principaie-
nient, comme je le prouverai dans le dif-
cours luivant, d'un certain concours decir-
conllances ou les peiits font rarement pla-
ces, mais dans lequel il eft prefque impofll-
ble que les grands le rencontrent. On doit
done juger les grands avec indulgence, &
fentir que , dans une grande place , uu
homme mediocre eft un homme tr^s-rare.
Aufii le public , fur-tout dans les temps
de calamites, leur prodigue-t-il une inii-
nite d'eloges. Que de louanges donnees -X
Varron , pour n'avoir point ddfefpere da
falut de la rdpublique ! En des circonllan-
ces pareilles h celles ou le trouvoient a'ors
les Romains , rhomme d'un vrai merite efl
un Dieu.
Si 'Camille eut prevenu les maUieurs
dont il arrcta le cours ; fi ce heros , elu
general a la bataille d'Allia, eut dcfait h
^ette journee les Gaulois qu'il vainquit au
pied du Capitole^ Camille, pareil alors k
cent autres capitaines , n'eut point eu le
litre de lecond fondateur de Rome. Si ,
dans des temps de profpdritd , Mr. de Vil-
lars eut rencontre en Italic la journee de
Denain, s'il eut gagne cette bataille dans
un moment ou la France n'eut point ete
ouverte a I'ennemi , la vic1:oire eut dte
moins importante , la reconnoiffance du
pu-
les grands a la medlocrite. Si la pluparc d'entr'eux font
pen e'claires, c'eft par choix: c'eft parce qu'ils font igno-
r-;nts, & qu'ils ne concraftent point i'habitude de la refle-
xion. J'ajoucerai meme qu'il n'eft pas de I'inccret des pe-
tlts (|ue les grinds iblenc fans lumieres.
142 D E L' E S P R 1 T.
public inoins vive, 6: la gloire du general
moins grande.
La conclulion de ce que fai dit, c'eil
que le public ne juge que d'apr^s ion inte-
ret: perd-on cet inieret de vue? nuUe idte
nette de la probite , iii de Tclprit.
Si les nations enchaint^es lous un pou-
voir defpotique font le mepris des autres
nations ; fi , dans les empires du Mogol
& de ^la^oc, on voir tres-peu d'homnic-s
illulb-os, c'eft que refprit , comnie je I'ai
dit plus haut, n'(^tant en Ibi ni grand ni
petit, il emprunte Tune ou I'autre de ces
denominations de la grandeur ou de la pe-
titeffe des objets qu'il confidere. Or , dans
la plupart des gouvernements arbitraires,
les citoyens ne peuvent, fans dd-plaire au
defpote, s'occuper de I'etude du Droit de
nature , du Droit public , de la Morale &
de la Politique, lis n'olent remonter , en
ce genre, jufqiraux premiers principes de
ces fciences , ni s'elever a de grandes
idees ^ ils ne peuvent done meritcr le tiire
de grands efprits. jNIais, fi tons les juge-
nients du public font foumis k la loi de
fon int^rct , il faut , dira-t-on , trouver
dans ce meme principe de Tinteret gene-
ral la caufe de toutes les contradictions
qu'on croit , a cet egard , appercevoir
dans les idees du public. Pour cet effct, je
pourfuis le parallele commence entre le ge-
neral &. I'auteur, & je me fais cette ques-
tion : li Tart militaire , de tons les arts ,
eft le plus utile , pourquoi tant de gene-
raux , dont la gloire eclipfoit , de leur vi-
vant.
D I S C 0 U R S 11. 143
vr.nt , celle de tons Ics hommes illuftres
tn d\uures genres, ont-ils ete , eux, leur
ni(^moire Ck ieurs exploits, enlevelis dms
]a menie tombe , lorlque la gloire des au-
teiirs Ieurs contemporains conferve enco-
re Ion premier eclat <^ La reponfe a ceue
qucdion, c'ell que, fi Ton en excepte les
cnpitaines qui reellement ont perfeclionne
Tart militaire , & qui, te1s que les Pyr-
rhus, les Annibal, les Guihve , les Con-
de , les Turcnne, doivent en ce genre etre
mis au rang des modeles & des inventeurs;
tous les generaux moins habiles que ceux-
la, cefiant, a leur mort , d'etre utiles k
leur nation , n'ont plus de droit h fa re-
connoiirance >, ni par confequent h fon es-
time. Au contraire , en celfant de vivre,
les auteurs n'ont pas cc[\'6 d'etre utiles au
public ; ils ont laiile entre les mains les
ouvrages qui leur avoient deja meritd fon
eltime: or, comme la reconnuiffance doit
fubfiller autant que le bienfait, leur gloire
ne pent s'eclipfer qu'au moment que Ieurs
ouvrages cefieront d'etre utiles a leur patrie.
Cell done uniquement h la ditlerente &
inegale utilite dont I'auteur & le gen(iral
paroiiknt au public t'pres leur mort, qu'on
doit attribuer cette fiicceflive fupc-riorite de
gloire qu'en des temps dilTerents ils obtien-
nent tour ^ tour Tun fur Tautre.
Voil^ par quelle railon tant de rois, dei-
fies fur le trone, ont ete oubli^s irnm^-
diatement apr^s leur mort: voili pourquoi
le nom des dcrivains illullres, qui, de leur
vivant , le tiouve ft larement a cut^ de ce-
lui
144 D E L' E S P R I T.
]ui des princes, s'eft. h Ja niort de ces
dcrivains, i\ iouvent coiifondu avec ceux
des plus grands rois; pourquoi le nom de
Confucius fcfl plus connu , plus refpecle en
Europe que celui d'aucundes empereursde
la Chine ^ & pourquoi Ton cite les nonis
d'Horace & de Virgile h cot^ de celui
d'Augulte.
Qu'on applique a reloignement des lieux
ce que je dis de Teloignement des terns;
qu'on fe demande pourquoi le favant illus-
tre efl moins eitiine de fa nation que le mi-
nillre hobile; & par quelle raifon un Ros*
ny , plus honore chez nous qu'un Delcar*
tes , ell moins confidere de Tetranger:
c'efl: , rt;pondrai-je qu'un grand miniflre
n'ell guere utile qu'a fon pays; & qu'en
perfedionnant Tinftrument propre a la cul-
ture des arts & des fciences, en habituant
I'elprit huniain k plus d'ordre & de julles-
le, Defcartes s'efl: rendu plus utile a Tuni-
vers, & doit, par confequent, en etre plus
refpecT:e.
iVIais dira-t-on, fi, dans tons leurs juge-
ments, les nations ne confultoient jamais
que leur interet, pourquoi le laboureur 6c
le vigneron, plus utiles, fans-doute, que
le poete & le geometre , en feroient-ils
moins eftimes?
Cell que le public fent confufement que
TefUme eft , entre fes mains , un trefor
imaginaire , qui n'a de valeur rcelle qu'au-
tant qu'il en fait une dillribution fage &
menag^e; que, par confequent, il ne doit
point attacher d'ellime k des travaux dont
tous
D I S C 0 U R S II. 145
tous les hommes font capables. L'eflime,
alors, devenue trop commune , perdroit ,
pour ainfi dire , toute ia vercu^ e!le ne fe>
conderoit plus les gcnnes d'efprit & de pro-
bit6 rtpandus dans toutes les ames; & ne
prodniroit plus enlin ces hommes illultrcs
en tous \cs genres, qu'anime ci !a pouii'uite
de la gioire la difficulte de Tobrenir. Le
public appercoit done qu'a Tegard de T'a-
griculture , c'e'r Tart & non I'artille quMl
doit honorer^ & que, s'il a jadis, Ibus les
noms de C(:r^s & de Bacchus , deifi^ le
premier laboureur & le premier vigneron ,
cet honneur, fi jullement accorde aux in-
venteurs de I'agricukure , ne doit point etre
prodigue a des manffiuvres.
Dans tout pays oii le payfan n'ed point
furcharge d'impots, rclpoir du gain atta-
che k celui de ia recolte Tuffit pour I'cnga-
ger a !a culture des terres j & fen conclus
que , dans certains cas , comme i'a (\f]k
fait voir le celebre Mr. Dudos Qb) , il ell
de Fintdret des nations de proportionncr
leur eiiime , non leulement a ruiilite d'un
art , mais a fa difficulte.
Qui doute qu'un recucil de faits , tel que
celui de la Btbliotheque Orkntah^ ne foic
aulTi inftruclif, aufli agreable, & par con-
fequent audi utile qu'une excellente trage-
die ? Pourquoi done le public a-t-il plus
d'efliime pour le poete tragique que pourle
liivant compiiateur ? Celt qu'affure , par
le
(A) Voyez Ton excellent ouvrage incuule Conf'dcratioAs
Jttr les riianrs dc (e fic^U,
2oms I. G
146 D E L' E S P R I T.
le grand nombre des entreprifes compart
au petit noQibre des faeces, de la difficuU
te du genre draraatique, le public lent que,
pour former des Corneiile , des Racine,
des Cr^billon 6c des Voltaire, ii doit atta-
cher infiniment plus de gloire k leurs I'uc-
ces ; & qu'au contraire il fulTit d'honorer
les fimples compilateurs du plus foible gen-
re d'ellinie, pour etre abondamment pour-
vu de ces ouvrages dont tons les hommes
font capables, & qui ne font proprement
que I'ceuvre du terns & de la patience.
Parmi les i'avants, tous ceux qui, tota-
lement privcs des lumieres philofophiqucs,
ne font que raffembler dans des recueils
les faits epars dans les ruines de raniiqui-
t^, font, par rapport h Fhomme d'efprit,
ce que les tireurs de pierre font par rap-
port a rarchitecle; ce font eux qui four-
iiiffent les mat6iaux des edifices^ fans eux
rarchitede feroit inutile. Mais pen d'hom-
iiies peuvent devenir bons architcc'tes ,
tous font propres a tirer la pierre ;, ii ell
done de I'int^ret du public d'accorder aux
premiers une paie d'ellime proportionn^e ii
la difficult^ de leur art. C'ell; par ce me-
iiie motif, & paree que i'efprit d'invention
& de fyileme ne s'acquiert ordinairement
que par de longues & penibles medita-
tions , qu'on attache plus d'ellime h ce
genre d'efprit qu'a tout autre ^ & qu'en«
lin , dans tous les genres d'une utilite :\
peu pr^s pareille , le public proportionne
ton jours fon ellime a Tinegale diilkuke de
ces divers genres.
Je
D I S C 0 U R S II. 147
Je dis d'une utilite i pen pr6s pareille;
parce que, s'il ^toit poHible dimaginer
line forte d'efpric abfolument inutile , (luel-
que difiicile qu'il fut d'y exceller , le pu-
blic n'accorderoic aucune elhme a un pa-
reil talent; il traiteroit celui qui rauroit
acquis, comme Alexandre traita cet honi-
mequi, devantlui, dardoit, dit-on , avec
une adreil'e merveilleufe, des grains de mil*
let k travers le trou d'une aiguille, & qui
n'obtint de Tcquite du prince qu'un bois-
leau de millet pour reconipenCe.
La contradiction, qu'on croit quelque-
fois appercevoir entre Tinti^ret & Its juge-
ments du public, n'ell done jamais qu'ap-
parente. L'interSt public, comme je m'e-
tois propofe de le prouver , eil done le
feul dilbributeur de I'eilime accordee aux
diilifrentes Ibrces d'elprit.
T^^
G a CHA-
143 D E L' E S P R I T.
C II A P I T R E XIII.
De la probitd p.ir rapport aiix fieclcs &
aux peiipks divers.
V oh jet quon ft propofe , dans ce chap'tire ^
ci'Jl dc montrtr qut Jes peiipJcs divers ti'ont,
dans tous les fiecles & dans tons les pays ,
jamais accordi Is nom de vcrlucufcs quaux
actions ou qui etoient ^ on du moms qu''ih
croyoient- utiles an public. Ctjl pour jet ter
plus de jour fur cctte metier e , qu''on dijlin-
gue , doMs ce mime chapitre , deux dijfireii^
tes efpeces de vcrtus.
,ANs tons les fiecles & les pays di«
vers, la probite ne pcut etre queTha-
bitude des actions utiles a fa nation. Quel-
que certaine que Ibit cette propolltion,
pour en faire fentir plus evidemment la ve-
rite, je tacherai de donner des idccs nettes
6: precifes de la vertu.
Pour cet effet, j'espoferai les deux fenti-
ments qui, fur ce lujet, ont jufqu'a pr^-
fent parrage les moralises.
Les uns foutiennent que nous avons de
la vcrtu unc idee abfolue Ck independanie
des liecles & d^s gouverneraents divers^
que la vertu eft toujours une & toujours
la nienie. Les autres foutiennent, au con-
traire , que chaque nation s'en forme une
idee difte rente.
Les premiers apportent , en preuve de
le'>Trs opinions, les reves ingcnieux , mais
inlnielli^ibles, du Piatoniime. La vertu,
fe-
D 1 S C 0 U R S II. 149
felon eu\', n'ell: autre choie que I'idee me-
nie de I'ordre , de riiarmonie & d'un beau
edentiel. Mais ce beau ell un myllere done
ils ne peuvent donner d'idee precile : aufli
n'etablilient-ils point leur ryitemellirlacon-
noiirance que rhifloire nous dunne ducoeur
& de I'efprit humain.
Les feconds, & parmi eux Montaigne,
avec des armes d'une trenipe plus forte que
des raifonnements, c'elt-a-dire , avec des
faits,attaquent I'opinion des prem-ers; font
voir qu'une action, vertueuie au nord, ell
vicieufe au midi ; & en concluent que I'i".
dee de la vertu ell purement arbitraire.
Telles iont les opinions de ces deux es-
peces de philofophes. Ceux-1^, pour n'a-
voir pas confulte Thilloire , errent en-
core dans le dedale d'une m^taphylique de
mots : ceux-ci , pour n'avoir point ad'ez
profonddment examine les faits que This-
toire prefente , ont penle que le caprice
feul decidoit de la boin^ ou de J a niechan-
cete des actions humaines. Ces deux ledtes
de philofophes fe Iont egalcmenc trom-
pees^ mais Tune & Tauire auroient echap-
p6 a I'erreur, s'ils avoient conlidere, d'un
(til attentif , fhilloire du monde, Alors ils
auroient fenti que les fiecles doivent neces-
fairement amener, dans le phylique & le
moral, des revolutions qui changent la fa-
ce des empires; que, dans les grands bou-
ieverfements , les intdrets d'un peuple e-
prouvent toujours de grands changements;
que les memes adions peuvent lui deve-
uir fucceflivemeiK utiles & nuifibles , &
G 3, par
150 D E L' E S P R I T.
par confc^qiient prendre tour k lour lenoiii
de vertueufes & de vicieules.
Confequemment it cette obfervation , s'il
eulTent voulu fe former de la ,vertu une
idee purement abliraite & independante de
k pratique, ils auroient reconnu que, par
ce mot de veriu , Ton ne peut eniendre
que le deiir du bonheur gdncral; que, par
conlequent , le bien public elt Tobjet de ]a
vertu , & que les adions qu'elle commande
I'ont les moyens dont elle Je fcrt pour rem-
plir cet objet^ qu'ainfi I'id^e de la vertu
i)'e(l: point arbitraire; que, dans Ici: (iecles
6: les pays diveis, tons les hommes, du
uioins ccux qui vivcin en rocitt(^, ont dil
s'en former )a meme id^c ^ 6i qu'enfin, fi
jes peiiplcs Ic la reprdeiutnt iuus des for-
mes differerites, c'efi: qu'ils prennent pour
la vertu meme les divers moyens dont elle
fe Cert pour rei, plir Ion objet.
Cette definition de la vertu en donne, je
penfe, uvie idee neue,fimple, & conforme
a rexpc'ritnce ; conformite cui peut feule
conUater la verite d'une opinion.
La pyramide de Venus -Uranie , dont
la cime fe perdoit dans les cieux, & dont
labafe dtoit appuyee fur la terre, eft Tem-
bleme de tout fyllcjne , qui s'ecroule h
inefure qu'on I'tdifie, s'il ne porte fur la
bafe inebranlable des faits 6c de rexpericn-
ce,
(-») I,e vol eft pareillemenc en horneur au royaume de
CongOj- mais il ne do'it point i-tre fair a i'iiilu du poflel-
ft'ur de Id chofe voiee: il fauc tout ravir de force. Cctre
coutunie, difoiir-i'is , entretient le courage des peuplcs Chez
les Scyihii , au concraire , nul crime plus griiiid que le vol ;
&
D I S C O U Px S II. 151
ec. C'eft audi fur des fails ,c'e{l-^-dire,rur
la folie ik la bizarrerie jafqu'^ pr^fent inex-
plicables des loix & des ufages divers, que
j etablis la preuve de nion opinion.
Quelque llupides qu'on Uippofe les peu-
ples, il e(t certain qu'cclairt^s par leurs in-
t^rets ils n'ont point adopte fans motifs
jes coutumes ridicules qu'on trouve Sta-
biles chez quelques-unes d'eux; la bizar-
rerie de ces coutumes tient done a la di-
verfitd des intdrcts des peuplcs : en effet,
s'ils ont toujours confufcment entendu,
par le mot de vertu , le defir du bonbeur
public;, s'ils n'ont, en conieqiience , don-
nS le nom d'honnetes qu'aux actions uti-
les a la patrie^ & fi Tidee d'utilite a tou-
jours etd fecrettement adociee b. I'idde de
vertu ; on pent alfurer que les coutumes
les pins ridicules, ck meme les plus cruel-
les, ont, comme je vais le montrer par
quelques exemples, toujours eu pour fon-
dement i'utilite reelle ou apparente du bien
public.
Le vol etoit permis h. Sparte , Ton n'y
puniilbit que la raal-adreffe du voleur fur*
pris («) ; quoi de plus bizarre que cctte
coutume? Cependant, li Ton fe rappelle
les loix de Lycurgue , & le raepris qu'on
avoit pour Tor & I'argent, dans une repu-
blique ou les loix ne donnoient cours qu'^
line
& leur maniere de vlvre exigeoit qu'on le punh fivere-
meiK : leurs troupeaux erroienc 5a & la dans les pLines ;
quelle tacilire a derober.' & que) de'fordre, -fi Ton eut co-
lere de parcils vols I Au.Ti, dit Aritlore, a-t-on, chei eux,
ctabli la loi pour gardicnne des troupeaux,
G 4
152 D E L' E S P R I T.
une monnoie d'un fcr lourd ck caffant, on
fentiiTi que le5 vols de poules & de legu-
ii]es etoient les feuls qu'on y piit commet-
tre. Toiijours faits avec adrelle , louvent
nies avec ftrmet^ (^) , de pareils vols en-
tretenuient les Laceciemoniens dans Thabi-
tude du courage & de la vigilance: la loi
qui permettoit le vol pouvoit done etre
tres-unle a ce peupie , qui n'avoit pas
moins ^ redouter de la trahifon des llotes
que de ranihicion des Perfes , & qui ne
pouvoit oppoler aux attentats des uns,
comme aux armdcs innombrables des au-
tres, que le boulevard de ccs deux vertus.
11 eft done certain cine le vol, nuiiible a
tout peupie riche, mais utile ii Sparte, y
devoit £ire Hon ore.
^ A la lin de I'hyver, lorfque ladifette des
vivres coutraint le (auva^^e il quitter la ca-
bane , & que la faim lui commande d'aller
ilia challe faire de nouvellcs proviiiuns,
quelques-unes des nations lauvages s'as-
femblent avant leur depart , font monter
leurs fexagenaires fur des chenes , & font
fecouer ces chenes par des brasnerveux,
]a pkipart des vieillards tombent , & font
mallacres dans le moment menie de leur
chute. Ce fait eft connu, & rien ne paroit
d'abord plus abominable que ceite coutu-
me:
(*) Tout le monde fair le trait qu'on raconte d'un jeu-
ne Lace'de'monicn , qui, piu:6c que d'avouer ion larcin, fe
laifla , fans crier, devorer le ventre par un jeune reiiard
qu'il avoit vole' & cache fous la robe.
(c) Au royaume de Juld;'. , en Afrique, on ne donne au-
ctm feccurs aux mahdes.; ils eueriflcnr comnie iis peuvent;
&, lorf^u'iis ion: retablls, iii a'en vivenc pas moins cor.
dia-
D I S C 0 U R S II. 153
me: cependant quelle furprifejlorsqirapres
avoir remonte h fon origine , on voit que
le fauvage regarde la chute de ces nialheu-
rcux vieillards comme la preuve de leur
irnpuiflance a foutenir les fatigues de la
cIialTc ! Les laifTera-t- 11 , dans des caba-
nes ou des forets , eu proie a la famine ou
aux b§tes feroces?Il aime mieux leureoar-
gner la duree & la violence des dauleurs,
&, par des parricides prompts & necellai-
res, arracher leurs peres aux horreurs d'u-
ne mort trop cruelle & trop lente. Voil-i
le principe d'une coutume li execrable ; voi-
la comme un penple vagabond, que laciias-
fe (5c le befoindevivres retient fix mois dans
des forets immenres,fe trouve , pour ainli
dire , necedite a cette barbarie ^ & com-
ment, en ce pays, le parricide eW infpi-
re & commis par le meme principe d'hu-
nianite qui nous le fait regarder avec hor-
reur (c).
Mais, fans avoir recours aux nations
fauvages, qu'on jette les yeux fur un pays
police , tel que la Chine ; qu'on fe de-
mande pourquoi Ton y donne aux percs
le droit de vie & de mort fur leurs enfants ;
CS: Ton verra que les terres de cet empire,
quelqiie etendues qu'tUes foient , n'ont
pu quelquefois fubvenir qu'avec peine gux
be-
di.iletnentavec ceux qui les one ainfi abandonn^s.
Les ha.bitants da Congo v.ier.z les maladcs ru'ils imagi-
nent ne pouvoir en reveniri c'eft, difenc-ils, pour leur e-
parxner ks Jouleurs de ragonie.
Dans i'ifle Formofe , lorf^-.i'un hoinme eft dangercufi-
jn.-nt malaJe, on lui paffe un noead cou'unt au col, 6s on
rc'a'angle pour i'arricicr a ia doulsur,
(^5
154 D E L' E S P R I T.
btlbins de fcs nombrenx habitans : or,
comme la trop grande difproportion entre
]a multiplicit<^ des homines (5i la feconditc .
des terres occafionneroit n ^ cell aire men t
des guerres funeftes k cet empire & peut-
^tre meme k Tiinivers , on con^oit que,
dans un inltant de diiette , & pour preve-
nir une inlinite de meurtres & de malheurs
inutiles,la Nation Chinoife ,huniaine dans
fes intentions, mais barbare dans le choix
des moyens, a , par le Icntiment d'une hu-
nianite pcu eclairee ,pu rcgarder cescruau-
tes comme ndcellaires au repos da monde.
5' J' facrifie , s'eft - elle dit , quclques vi&'uncs
■inforiuntes , cuxqiiellcs Tenfance & Hgno-
rajice cHrohent la connoijj'ancc & les horreurs
de la iiiort , en quni confiftc peut-ctre ct qu el-
le, a de plus redoiitalk (jf).
C'tft Tans doute au defir de s'oppofer a
la trop grande multiplicaiion des hommes,
&par confcquent a la meme oiigine, qu'on
doit attribuer la veneration ridicule que
certains peuples d'Afrique confervent en-
core aujourd'hui pour des folitaires qui
s'lnterdifcnt avec les femmes le commerce
qu'ils ie permetttnt avec its brutes.
Ce
(a) La maniere da fe defaire Az% filies djns les pays C3-
tholiques, eft de les foicer a prendre le voile: plufieurs paf-
fent ainfi ur.e vie malheureufe , en proie au delelpoir. Peuc-
^rre notre couiume, a cec egardi eft-elle plus barbare que
cellc des Chinois?
(f) Zwingle, CD e'crivant aux Cantons SuifTes, leur rap-
pclle I'edit fait par lejrs ancctres, qui er.jr.ignoit a i-haijue
prctre d'avoir fa concubine, de ptt^r qu'il n'atttnuta !a
pudiclte de Gn prochain. Ft.t, PaJv, Hiffire Au Ctud'.e dc
Tr:n:e, U'jri /•
II
D I S C 0 U R s IL *i55
Ce fut pareillement le motif de I'interet
public, & le delir de protcger la pudique
beaut^ centre les attentas de rincontinen-
ce, qui jadis engage?, les SuilFes h. publier
un edit, par lequel il c'toit non feuleinem
perniis ,iTiais mcme ordonnd ^ chaque pre-
tre de le pourvoir d'une concubine (^).
Sur les c5tes de Coroniandel , ou les
femmes s'aPi'ranchiflbient par le poilon du
joug importun de riiymen, ce fut enfin ie
nieme motif qui, par un remede aulli o-
dieux que le mal, engagea le legiflateur a
pourvoir hh furete des maris, en for(;ant
ks femmes de bruler fur le tombeau de
leur epoux (f).
D'accord avec mes raifonnements , tous
]es faits que ]e viens de citer concourent
a prouver que les coutumes , meme les
plus cruelles & les plus folles, ont tou-
jours pris leur fource dans Futility rdelle,
ou du moins apparente, du public.
' Mais, dira-t-on , ces coutumes n'en font
pas moins odieufes ou ridicules: oui,parce
que ces coutumes, confacrees par leur an-
tiquite ou par la fuperftition, ont, par !a
negligence ou la foibleffe des gouverne-
ments,
II efl dit, ail dix feptieme canon du concile de Tolede :
t^tte celn'i ^ui fe conteme d'v.ne fenle fcmme a tltre d'epenfe
tn de concnhlne , a [on chnix , ne fera p4s rejett' de !a corn'
innnlon. C'etolt apparemmen: pour mectre la femrne ma-
riee a I'abri de touce infulte , qu'alors I'^iglifc toicrolt les
concubines.
(f) Les femmes de MezuraJo font bruises avec leurs e-
poux. Elles demindi.'nt dies- memes I'honneur Uu biirher :
mais el'.es font en mcme tems tout ce ^u'ciles peuyeac pour
s'cwhapper.
G 6
156 D E L' E S P R I T.
ments, fiibfifle long-temps apres que les
caules deleur etabliiiement avoient dilpani.
Lorsque la France n'etoit , pour ainfi
dire , qu'une vafte foret , qui doute que
CcS donations de terres en friche, faites
aux crdres religieux , ne duflent alors etre
penniless & que la prorogation d'une pa-
reille permifTion ne fut maintenant aulli ab-
furde & aulfi nuifible a Tetat qu'elle pou-
voit etre fage (5c utile , lorsque la France
ctoit encore inculte'? Toutes les coutumes
qui ne procurent que des avantages palTa-
gers, font commc des ^chaffauds qu'il faut
abaitre quand les palais font cleves.
Rien de plus fage au fondateur de Fem-
pire des Incas, que de s'annoncer d'abord
aux Pc^ruviens comme le fils du Soleil, cic
de leur perfuadcr qu'il leur apportoit les
.loix que lui avoit dictees le dieu Ton pere.
Ce mcnfonge iniprimoit aux fauvages plus
de refpcct pour fa legillation; ce menfon-
ge etoit done trop utile a cct etat nais*
fant , pour ne devoir point ^tre regarde
comnie vertucux : mais, apres avoir affis
les fondemems d'une bonne Icgillation ,
apr^s s'etre affure , par la forme meme du
gouvernement , de Fexactitude avec laquel-
ie les loix ieroient loujours obfervees , il
falloit que , moins orgueilleux ou plus ^-
clairc^, ce legiflateur previt les revolutions
qui pourroient arriver dans les ma?urs 6c
les interets de fes peuples, & les change-
mcnts qu'en confequence il laudroit fa1re
dans
(f) Je crois qu'il n'eft pas n^cefialre d'avertir que je ne
f ariS ici cue ue ii. pnhin ^o'ltii^jte , & noi) de ii ^ratlte re-
iig'.eu-
D I S C 0 U R S IT. 157
dans fes loix;, qu'il dcclarat a ces memes
ptupk-s, par lui ou par fes fucceiTeurs, le
menfonge utile 6: neceflaire dont il s'etoit
itrvi pour les rendre hcureux; que, par
cet aveu, il otat a fes loix le caractere de
divinite qui, les rendant faeries & invior
lables , devoit s'oppofer a toute reforme,
& qui peut-elre eiit un jour rendu ces
memes loix nuilibles k I'etat, fi , par le
dtbarquement des Europeens, cet empire
n'eiit tU detruit prelqu'auffi-tot que forme.
L'interet des etats ell , comme toutes
les chofes humaines, fujet a mille revolu-
tions. Les memes loix & les memes cou-
tumes deviennent fucceffivement utiles &
nuilibles au meme peuple ^ d'ou je conclus
que ces loix doivent etre tour k tour a-
doptees & rejettees, & que les memes ac-
tions doivent fuccefiivement porter les
noms de vertueufes ou de vicieules; pro-
pofition qu'on ne peut nier fans convenir
qu'il eft des aclions h. la fois vertueufes ^
nuifibles a I'etat, fans fapper, par confe-
quent, les fondements de toute legiilation
& de toute fociete.
La conclufion gdnerale de tout ce que
je viens de dire, c'eil que la vertu n'eft
que le defir du bonheur des hommes; &
qu'ainfi la probit(^, que je regarde comme
la veriu mife en action, n'effc, chez tous
peuples & dans tous les gouvernements
divers , que I'habitude des actions utiles 'X
fa nation (^). Quel-
I'lgienfe qui fft propofe d'aiitres fins, fe prcfcrit d'autres de-
voirs 6c tend a its objits pli-j f^blimes.
G7
150 D E L' E S P R I T;
Quelque ^vidente que foit cette conclu-
fion , comme il n'elt point de nation qui
ne connoiile & ne confonde enfemble deux
dift'erentes efpeces de vertu , i'une que
j'appellerai vertu dc prejugi^ & I'autre vrai&
vcriu; je crois, pour ne lailfer rien h de-
iirer fur ce Tujet , devoir examiner la natu-
re de ces differentes fortes de vertu.
C H A P I T B. E XIV.
Des vertus de prejug^ ,& des vraies vertus.'
0/7 entend^ par vertus de pr^juge , celks
dont Vexadte ohfervation ne contrihiie en rien
(iu bonheur public ; (5?, par vraies vertus,
celles dont la pratique affure la felicite des
peuples. Confequeviment a ces deux differen-
tes e/peces de vertus , on diftingue , dans ce.
vicme chapitre , deux differentes efpeces ds,
corruption de moeurs;, Fune religieufe,
^ Vautn politique : connoiffance propre a
rcpandre de nouvtlks lumieres fur la fcien-
cc de la morale.
J
K donne le nom de vertus de preiugi \
toutes celles dont robfervation exacte
ne
{a) Les brimines one le privilege exdufif Je demander
I'auinone: ils exhortenc a la donner , & iie la donsent pas.
(i) Ponr^t!o: , difenc ces bramines , devcnns hommes , .m-
rio/is-»o!ts hoiite d'alUr ntids , ftiif^jue nous fommes fortis
nnds ^ f.viii honf, dtt venfe dc rietre "icre?
Les Cara:bcs n'ont pas moins de honte d'un vercm?nt
que nous en aurions de li nudite. Si la p'.upart des fauva-
^es couvrenc cfrtaines parties de leur corps, ce n'eft point
en eux Tefic: a'une puJeur aicurcll;) mais de i» litlicacef-
D I S C 0 U R S II. 159
ne contribue en rien au bonheur public^
telles font les auiterites de ces fakirs inlen-
fes dont Flnde ell peuplee; vertus qui,
I'oLivent indillerentes 6: ineme nuiiibles a
Fctnc, font le fupplice de ceux qui s'y
voiient. Ces faulles vertus font, dans la
piiipart des nations, plus honorecs que les
vraies vertus , & ceux qui les pratiquent
en plus grande veneration que les bons
citoyens.
Perfonne de plus honore dans I'lndous-
tan que les bramines («) : Ton y adore juf-
qu'a leurs nudites (^) jl'on y refpecte aufii
leurs penitences , & ces penitences font
rdellement affreufes (t) : les uns rellent
toute leur vie attaches b. un arbre, les au-
tres [(i balancent fur les flanimes, ceux-ci
portent des chaines d'un poids enorme ,
ceux-1^ ne fe nourrillent que de liqui-
des, quelques-uns fe ferment la boucbe
d'un cadenat , & quelques autres s'atta-
chent une clochette nu prepuce, il eft d'une
femme de bien d'aller en devotion bailer
cette clochette, & c'efi: un honneur aux
peres de prollituer leurs filles a des fakirs.
Entre les actions ou les coutumes aux-
quelles la fuperllion attache le nom de fa-
crees ,
fe, de la fenribilkc- de certaines parties, & de .la crainte de
fe blefler en traverfanc les bois & les hallierj.
(c) II eft, au royaume de iVgii, des anachoretes nom-
mes faiitons ; Us ne demandent jamais rien , dulTent - ils
mourir de faim. On pr^vlenc a-la-ve'ritc tous leurs defirs.'
Quiconque fe confefle a eux ne peuc erre puni, quelque cri-
me qu'il ait commis. Ces fantons logent, a la campagr.e,
d»ns des troncs d'arbres ." apres l.ur more on les honore
eomme des dieux.
ifo D E L' E S P R I T;
crdes, une des plus plaifantes, fans coii-
tredit , elt celle des juibus, pretreffes de
rifle Formofe. ,, Pour officier dignement,
,, & nieriter Ja vdneration des peuples ,
5, elles doivent, apres des fermons , des
5, contorlions & des hurleraents , s'ecrier
5, qu'elles voient leurs dieux^ce cii jette,
,, e.lles fe roulent par terre, montent fur
5, le toit des pagodes,decouvrent leur nu-
,, dite, fe claquent les feflfes, iachent leur
5, urine, defcendent nues , 6: fe lavent en
5, prefence de I'aflemblee (<^".
Trop heureux encore les peuples chez
qui, dumoins, les vertus de prejuge ne
font que ridicules; fouvent elles font bar-
bares Qe). Dans la capitale du Cochin ,
Ton eleve des crocodiles ; & quiconque
s'expofe k la fureur de ces animaux, 6:
s'en fait devorer , ell: cornpte parmi les elus.
Au royaunie de INlartemban , c'elt un acte
devertu, le jourqu'on promene I'idole , de
fe precipiter fous les roues du chariot, ou
de fe couper la gorge a ion paffage ; qui
fe
(^) Voyii^es de la Ccmidfn'e iJfs TnJes HoUandn'fcs.
(i-) Les femmes de Madagafcar croient aux beiires, aux
.jours h?ureux ou maiheureux. Celt un devoir de religioas
lorfcju'elles accouchent dans les heures ou jours rraiheu-
rtux, d'expofer leurs enfancs aux betes, de les enterrer ou
de les e'couffer.
Dans un des temples de "empire du Pe'gii , on eleve des
vierges. Tous les ans, a la fete de I'idole, on ficriiie une
de cts inforcunees. Le prerre , en habirs facerdotaux , la
depouille , Tecrangle, arraclie fon occur So le jette au ne?.
de I'idole. Le facrifice fiic, ies prttres dinenc, prenneiic
cti habits d'une forme horrible, &: dJiifenr devant !e pea-
pie. Dans I?s autres temples du meme pays, on ne Tacri-
ne que des hommes. On achere, pour cec eSct, un e'fcia-
ve beau Sc bien fait. Cc: efclave, vccu d'une robe biaa-
C-e,
D I S C 0 U R S IT. i^i
fe voue a cette mort ell repute faint , 6: foa
iiom eft, k cet ell'et , infcrit dans un livre.
Or, s'il ell des vertus, il eft aufTi des
crimes de prejuge. C'en ellun pour un bra-
mine d'epoufer une vierge. Dans Fifle For-
niofe, fi, pendant les trois mois qu'il til
ordonnd d'aller nud, un homme ell cou-
vert du plus petit morceau de toile , il
porte , dit-on , une parure indigne d'un
homme. Dans cette meme iile , c'eft un
crime aux femmes enceintes d'accoucher
avant I'age de trente-cinq ans : Ibnt-elles
grolles? elles s'etendent aux pieds de la pre-
treiTe , qui, en execution de la loi ,les y fou-
le juiqu'^ ce qu'clles foient avortees.
Au Pegu, lorfque fes preires ou msgi-
clcns ont predit la convaldcence oulamort
d'un malade C/)-.c'e(l un crime au malade
condanind d'en revenir.' Dans la convales-
cence, chacun le fuit & Tin urie. S'li tut
ete bon, diient les pretres ,-Dieu I'tut regu
en fa compagnie.
11 n'eft 5 peut-etre , point de pays o^
Ton
che, lave pendant trois matinees, eft enfiiite montre' au
peuple. Le q-iarantieme jour les pretres lui ouvrent le ven-
tre, arracher.t Ton cceur, barbouillent I'iclole de. fon fang,
&c mangent fa chair, comme facre.?. Le fT,:g umoccnt , di-
fent les pretres , doit cottier en e^flntion des puhcs de la
nation ■ d'ttilletirs , it faitt hicn tjtte ^nel^ti'un aitle frh dtt
{■'cind DicH le ialre reffottvcn'r de fon pftiflr. II eft bon
de remarquer que les pretres ne fe chargenc jamais de U
commilHon.
{/) Lorfqu'un Giague eft more, on lui deinande pour-
quoi il a quitte' la vie ? Un pretre , contrefaifant la vojx
(lu mort, repord qu'il n'a pas allei fait de facrifices a fes
ancerres. Ces facrifices font une partie confidtriibie da
levenu des pretres.
l62 D E L' E S P R I T.
Ton n'ait pour que1ques-uns de ces crimes
de prejuge, plus d'horreur que pour les
forl'aits les plus atroces & les plus nuilibles-
a la Ibciete.
Chez les Gi2gues,peuple anthropophage
qui devore les ennemis vaincus, on peut,
fans crime , dit le P. Cavazi , piler fes
propres enfants dans un mortier , avec des
racines, de Thuile & desfeuilles, les faire
■bouillir, en compofer une pate dont on ie
frotce pour fe rendre invulnerable^ mais ce
feroit un facriiege abominable que de nepas
mallacrer, au mois de Mars, a coups de
beche , un jeune homme 6: une jeune
femme devant la reine du pays. Lorlque
]es grains Ibnt murs, la reine, entource
de fes conrtifans, fort de Ton palais , egor-
ge ceux qui fe trouvent fur fon paflage, &
]es donne a manger a la fuite: ces lacrili'
ces, dit-elle, font neceflaires pour appai-
fer les manes de fes ancetres, cpii voient,
■avec regret , des gens du commun 'ouir
d'une vie dont ils font prives:cette foible
confolation pent feule les engager h. benir
ja rccolte.
Au royaume de Congo, d'Angole 6c de
!Matamba, le mari pent , fans honte , ven-
dre
(f) Au royaume de Lao, les Talapo'ms, pretres du pays,
ne peuvenc etre juges que par le roi !ui-meme. Ils fe con-
feflen: tnus les mois: fidelles a cette obferv.ince , ils peu-
venc d'ailleurs commetcre impunement rr.iile ?.bominatloi;s,
lis aveuglent teliement les princes, qu'un Talapniii, con-
vaincu de faufie monnoie, tut renvoye abfous par k roi. Let
patlUrs, difoit-il, anrolent dk lid f„!re' de phis rr,7n^ls pe-
^frtit^. Les plus confide'rables du pays tiennen: a grand hon-
asur de rendre aux Talapoins les fervices les plus bas. Au-
cua
D I S C O U R S II. 163
dre fa femme ^ le pere, fon fils ^ le fils^,
ion pere : dans ce pays , on iie connoit
qu'uii feiil crime (^), c'ell: de refufer les
premices de fa recolte au Chitombe , grand-
pretre de la nation. Ces peuples, dit le
pere Labat, ii depourvus de toiites vraies
vcrtus , lont tres-fcrupuleux obfervateurs
de cet ufage. On jiige bien qu'uniquenient
occupy de I'augmentation de fes revenus,
c'efl tout ce que leur recommande le Chi-
tombe : il ne defire point que fes negres
foient plus eclaires ; il craindroit nieme
que des idees trop faines de la vertu ne
diminualTent & la luperllition die le tiibut
qu'elle lui pale.
Ce que j'ai dit des crimes & des vertus
de pr^juge luffit pour faire fentir la diif^-
rence de ces vertus aux vraies vertus i c'ell-
a-dire , k celles qui , fans cede , ajoutent
a la felicitepublique, & fans lefquelles ks
focietes ne peuvent lubfifter.
Conlequeiiiment a ces deux differentes
efpeccs de vertus, je dillinguerai dcux dif-
ferentes efpeces de corruption de mceurs:
Tune que j'appellerai corruption rtligictife ,
& Fautre, corruption politique (Ji). Mais,
avant d'entrer dans ctt examen , je decla-
re
cun d'eux ne fe vetirolt d'un habit 4111 n'eut pes ete quel*
que tems porr^ pir un Talapoin.
(') Cette diflinftion m'efl; ne'cefl'aire, i. parceque Je con-
fidere la probice philolophiquemenc , & indcpendamment des
rapports que la rtiigion a avec la foci^te ; ce que je prie le
Ie£t,ur de re pas perdre de vue dans tout le cours de ce:
ouvrage. 2. Pcur e'viter la confufion pcrpecuelle qui fe trou-
ve chcz. les nations idolarres, entre les principes de la reii-
£iou & ceux de ia politique 6c de la morile.
i64 D E L' E S P R I T.
re que c'ed: en quality de philofoplie &
non de theologien que fecris; &: qu'ainfi
je ne pretends, dans ce chapitre & les iuU
vants, traiter que des vertus puremcntlui-
niaines. Get avertiirement: donne , j'entre
en matiere; & je dis qu'en fait de moeurs,
on donne le noni de corruption religieu-
fe a toute efpece de libertinage, & prin-
cipalement a celui dcs hommes avec les
feinmes. Cette efpece de corruption , dont
je ne fuis point Tapologifte , & qui ell fans-
doute criminelle, puifqu'elle oftenfc Dieu,
n'eft cependant point incompatible avec le
bonheur d'une nation. Differents peuples
ont cru & croient encore que cette eipe«
ce de corruption n'ell pas criminelle^ elle
reft (ans-doure en France, puifqu'elle bles-
fe les loix du pays ; raais elle le feroit
moins, ii les femnies etoient communes,
& les enfants declart^s enfants de I'etat,
ce crime alors n'auroit politiquement plus
rien de dangereux. En effct , qu'on par-
coure la terre, on la voit peuplee de na-
tions differentes chez lefqueiles ceque nous
appellons le libertinage , non Veulemenc
n'eilpas regard^ comme une corruption de
niceurs, maisle trouve autorife par les loix,
6c meme confacre par la religion.
Sans compter , en Orient , les ferrails
qui font fous la proteclioa des loix ; au
Ton-
(•) Chez, les Giagu?s, lorfqu'on apper(;oit, dans une fille,
les marques de la fe'condhe , on faic une fete i lorfque ces
niirqtics difparoilTent , on fait mcurir ces femmes , comme
hidignes d'ur.e vie qu'elles ne peuvenc piu? procurer.
{!■') Ur bomme d'efpiit difoic, a ce fujec, qu'iltaut, fans
war-
D I S C 0 U R S II. 16^
Tonqnin , oii Ton honore la fecondite , la
peine irapor^e , par la loi , aux femmes
lleriles , c'ell de chercher & de preCeiuer
k leurs cpoux des iiiles qui leiir Ibient a*
greables. En confeqiience dc cette legilla-
tion , les Tonquinois truuvent les Euio-
peens ridicules de n'avoir qu'iine fenime;
ils ne concoivcnt pas comment , parmi nous,
des hommes raiibnnables croient honorer
Dieu par le voea de chaflete ; i's foutien-
nent que , loriqu'on le pent , il ell aufli
criminel de ne pas donner la vie'^ qui ne I'a
pas, que de I'oter a ceux quirontdej?. (/).
Celt pareillement fous la fauvegarde des
iois , que les Siamoifes , la gorge & les
cuifles h. moitie ddcouvertes , portees dans
les rues fur des palanquins , s'3^ prefentent
dans des attitudes tres-lafcives. Cette loi fat
etablie par une de leurs reines nomme Ti-
rada , qui , pour degouter les hommes d'un
amour plus deshonnete , crut devoir em-
ployer toute la puiflance de la beaut^. Cc
projet , difent les Siamoifes , lui rc^uilit.
Cette loi , ajoutent-elles , eft d'ailleurs ailez
fage : il eft agreable aux hommes d'avoir
des defirs , aux femmes de les exciter,
C'eft le bonheur des deux fexes , le feul
bien que le ciel mele aux maux dont il
nous afflige : & quelle ame allez barbare
voudroit encore nous le ravir C>^')!
Au
contredit , de'ffndre aux hommes tout plaifir contraire au
bi^n general ; mais qu'avant cette ccfenfe , il fnlloit , par
mille efforrs d'efpriti richer de concUiLT ce plaifir avec le
bonheur public, „ Les hommes, ajoutoit-il, font li mal-
„ heureux , qu'un plaiiir de plus vauc bien Ja peine qu'on
i66 D E L' E S P R I T.
Au royaume de Batimena (/),toute fern-
me, de qiielque condition qu'elle (bit, eft,
pr:r la loi & fous peine de Ja vie, forcee
de ceder a I'amour de quiconque la defire,
iin refus ell conir'elle un arret de rnort.
[ Je ne finirois pas, li je voulois donnerla
lille de tons les peuples qui n'ont pas la
nieme idee que nous decette efpecede cor-
ruption de ma^urs : je niecontenteraidonc,
apr^s avoir nomme quelques-uns des pays
oil la loi autorife le libertinage , de citer
quelques-uns de ceux oii ce mSme liberti-
nage fait partie du culte religieux.
Chez ks peuples de rifle Formofe , I'i-
vrognerie &. I'impudicite font des acTies de
leligion. Les voluptes,difent ces peuples,
font les filles du ciel , des dons de fa bon-
te ; en jouir , c'ell honorer la divinite ,
c'tlT: ufer de fes bienfaits. Qui doute que
Ic fpeclacle des carelfes & des jouillances
de Taraour ne plaife aux dieux? Les dieux
font bons; & nos plailirs font, pour eux,
I'offrande la plus agreable de iiotre recon-
nois-
^, eflaie de le degager de ce qu'il peut avoir i!e dangereux
,, pour un gouvernemeiUi &c pcur- ctre feroit-il facile d'v
f, reuflir, n Ton examinoit, dans ce dtflein, I2 iegillatioa
„ des pays ou ces pliifirs font permis".
(/) Chriftianijme ties bides , Lib, IV. fag. 508.
{t>i) Au royaume de Thibet, les filles portent au col les
donsderimpuriicltc, c'eft-a-dire les anneauxdeleursamanrs:
plus elles en one, & plus leurs r.oces I'unt celebres.
(?/) A Bibylor.e, toutes les femtnes, campees pres le
temple de Venus, devoient, une fois en leur vie,obtenirt
par une profiirution expiatoire , la rcmiffion de leurs pe-
ches. Elies ne pouvoient fe refufer au de(ir du premier
Stranger qui vou'oit puritijr leur ame par la jouiflance da
leur corps. On prevoic bien que les belles & les jolies 3-
voieac biencut facisfaic a la f eniteDce ; inais ks laides at-
icu-
D IS C 0 U R S II. i6y
noiffance. En confequence de ce raifonne-
iiienr, ils fe livrent piibliquement t\ toute
elpece de prollitution (;;;)•
Cell encore pour ie rendre les dieux
favorables, qu'avant de declarer la guerre,
la reine des Giagues fait venir, devant el-
le , les pkis belles femmes 6c les plus
beaux de fes guerriers, qui, dans des at-
titudes diffcrentes , jouiOent , en la pre-
fence , des piaiiirs de ramour. Que de
pays , dit Ciceron , ou la debauche a fes
temples! Que d'autels eleves a des femmes
prollituees (;;) ! Sans rappeller Tancien
culte de V(^nus, de Cotytto, les Banians
n'honorent-ils pas , fous le nom de la decf«
fe i?;7;;<?.7y, une de leurs reines, qui, felori
le temoignage de Gemelli Carreri, hij/oit
jouir fa cour ck la vue de toutes fes hiciuta ,
frodiguoit fiiccejfivcment fes faveiirs a phifsurs
amants , & tueme a deux a la fois.
Je ne citerai plus, a ce fujet, qu'un feul
fait rapport!^ par Julius Firmicus Mater-
nus, pere du deuxieme fiecle de I'cglife,
dans
<cndoient quelquefols long-tems Trtranger chariuble qr.l de-
voic ies remectre en etac de grace.
Les CGUvents des bonzes (ijnc remplis de religieufes ido-
Jatres; on les y regoit en qualite de concubines. En eft-
on Ids? on les renvoie, & on les remplace. Les porces de
ces OJuvents font afliege'es prsr ces religieufes, qui, pour y
evct ainiifes , offrent des prefenrs aus bonzes, qui Ics re«
5oivent comme une favejr qu'ils accordent.
Au royiume des Cochin, les bramines curleux de faire
gou'er aux jeunes mariees Its premiers plaifus de i'amonr,
font a:croire au roi ("c au peuple que ce fonc eax qu'on
doic charger de cer:e faiDce oeuvre. Quand i!s cntrent quel-
que part , les peres ^ les maris les iailienc avec lears hlleS'
& leurs femmes.
i68 D E L' E S P R I T.
dans un traitd intituld: De errore profana-
•nm rdigionum. ,, L'Aflyrie , ainli qu'une
partie de I'Afrique, dit ce pere, adore
I'Air, fous le nom de juiion on de Ve-
nus vierge. Cette deeffe commande aux
elements; on lui confacre des temples:
ces temples font deilervis par des pr£-
tres quijVetusCk pares comme des fcra*
mes , prient la deelie d'une voix lan-
guiilante & effeminee , irritent les de-
firs des hommes , vs'y pretent, fe tar«
guent de Icur impudicite , (S:,aprcs ces
plailirs preparatoires, croient devoir in-
voqucr la deelie a grands cris, jouer
des indiruments, fe dire remplis de I'ef-
pric de la divinite, & propheufer".
11 eft done une infinite de pays oil la
corruption des moeiirs, que j'appelle rzll-
gkufi ^ ell autoril'ee par la loi, ou confa-
cree par la religion.
Que de maux 5 dira-t-on , attaches \
cette efpece ds corruption ! Mais ne pour-
roit-on pasrc^pondre que le libertinage n'ell
politiquement dangereux dans un ^tat,que
lorfqu'il ell en oppodtion avec les loix du
pays , ou qu'il fe tiouve uni a quelqu'au-
tre vice du gouvernement? En vain ajou-
teroit-on que les peuples oi!i regne ce li-
bertinage font le mepris de Tunivers. IMais,
fans parler des orientaux & des nations
fauvages ou guerrieres,qui, iivrees a tou-
tes fortes de voluptes , font heureufes an
dedans & redoutables au dehors, quel peu-
ple plus celebre que les Grecs! people qui
fait encore aujourd'hui I'etonnement, rad-
Rjira-
D I S C 0 U R S II. 169
miration & I'honneur de rhumanite. A-
vant la guerr.: de Pcloponneie, epoque Fa-
tale k leur vertu , quelle Nation 6: quel
Pays plus fdcond en hommes vertueux 6c
en grands liommes! On fait cepenJant le
pout des Grecs pour I'amour le plus des-
honnete. Ce gout etoitfi general qu'Aris-
tide , furnomme le jufte, cet Ariftidequ'on
dtoit las, difoient les Atheniens, d'enten-
dre toiijours louer, avoit cepend;\nt aiine
Theniillocie. Ce fut la beauty du jeuue
Stdfileus , de I'ille de Ceos, qui, portant
dans leur arae les deQrs les plus violents ,
alluma entr'eux Ics flambeaux de la haine.
Platon etoit libertin. Socrate nieme, de-
clare, par I'oracle d'Apolion , le plus (a-
ge des hommes , aimoit x\lcibiade & Ar-
chdlaiis ; il avoit deux feninies, & vivoit
avec toutes les courtifanes. II eft done
certain que relativement a Tidee qu'on
s'elt formee des bonnes mteurs , les plus
vertueux des Grecs n'eufient palle en Eu-
rope que pour des hommes corrompus.
Or cetce elpece de corruption de mceurs
fe trouvant , en Grece , porte au dernier
exc^s, dans le temps meme que ce pays
produifoit de grands hommes en tout genre,
qu'il faifoit trembler la Perfe , & jettoit le
plus grand ^clat, on pourroit penfer que
la corruption des manirs , ^ laquel'e je
donne le nom de religicufs, n'eft point in-
compatible avec la grandeur & la felicite
d'un dtat.
Il eft una autre efpece de corruption de
moeurs qui prepare la chtite d'uii empire
Tom: L H 6:
lyo D E L' E S P R I T.
6: en annonce la mine: je donnerai h. celle-
ti le nom de corruption politique.
I'll peuple en elt infeCte, lorfqiie leplus
f,rand nombre des particuliers qui le com-
poient detachent leurs intdrets de I'interct
public. Cette efpece de corruption qui fe
joint quelqucfois ^i la prdcedente, a don-
ne lieu ^ bien des moraliltes de les confon-
dre. Si Ton ne confulte que I'interet poli-
tique d\in ttat, cette derniere leroit peut-
^tre la plus dangereufe. Un peuple, eiit-
il d'abord les raoeurs les plus pures, s'il tlT:
attaque de cette corruption, eft neceflaire-
ment mallieureux au dedans, & peu redou-
table au dehors. La dur^e d'un tel empire
depend du hazard , qui ieul en retarde ou
en principite la cluite.
Pour [aire fentir combien cette anarchic de
toi\s les interets ell dangereufe dans un (^tat,
confiderons le nial qu'y produit la I'eule
oppofition des interets d'un corps avecccux
de la republique : donnons aux bonzes ,
aux talapoins , toutes les vertus de nos
Taints. Si Tint^rct du corps des bonzes n'elt
point lie a Tinteret public; ii, par exem-
ple , le credit du bonze tient a Tavengle-
ment des peuples, ce bonze necelTairement
ennemi de la nation qui le nourrit, fera,
d i'tJgard de Cette nation , ce que les Ro-
mains
(fi) Dans la vraie religion meme il s'eft trouve &t& pre-
trcs qui, dans ies ceiris cl'iguorancc , one abuft de la pie't^
des peuples pour artenter aux droits du fceprre.
fp) Voici conime s'txpriine, au fujet de Mr. de Mon-
tciquie^j, le pere Miliot, J^fuice, dans un difcours couron-
n^ par racadctnie de Dijon , fur la quellion : Ej -V />.■«/
i.iV.t A etniUr Its hommes que ta livrcsf ,,,, „ Ces re-
7, S'^i
D I S C 0 U R S ri. i;i
tiir.ins dtoient h I'egard du monde; honnO-
tes eiitr'eux , brigands par rapport; i Tuni-
vers. Chaciin dcs bonzes cilt-il en parcicu-
lier beaucoup d'eloignw^ment pour les gran-
deurs, le corps n'eri lera pas moins ambi«
tieuxi tous fes membres travaiileront , ibu-
veiic fans le r;ivoir,a» foii agj;randiirement,
ils s'y croiront autoiiles par iin principe
vercueu.x (o). II n'ell done rien dc plus dan«
gereux dans un etat, qifun corps dont riii-
tcret n'eft pas attach;^ a I'inierec general.
Si les pretres du paganiime lircnt mou«
rir Socrate & pertecucerent prei^ue toas
les grands homnies , c'ell que leur bien
particulier fe trouvoit oppole au bien pu-
blic ; c'efl que les pretres d'une fauii'e re-
ligion ont interet de rctenir les peuples
dans Taveuglement , &, pour cet etfet,
de pourfuivre tous ceux qui peuvent I'e-
clairer : exemple quelquefois imite par les
miniilres de la vraie religion, qui. Tans le
menie bd'oin , ont ibuvent eu recours aux
memes cruautes, ont perf^cute, deprime
les grands hommes, fe font faits les pan6«
gyrilles des ouvrages mediocres, & les cri-
tiques des excellents , (I^c ont enfuite 6t6
defavoues par des theologiens plus dclaires
qu'cux (/>).
Quoi
,. gles de condtiite , ces mixlmes de gotivernement qui de-
j, vroient etre gravces fur le rrone cies rois 5c dans le
,, coEur de quiconque eft revetu d; rjutorice, n'eft-ce pas
,, a une profonde etude des hommes que no'is les d-'vons?
,, Tt-moin cet illuftre citoyen , cet organt , ce juge des
,, loix dont li France &C I'Europe entiere ^.rrofent le tom-
5, beau de lears larmes , mas dont ell. 5 venom coujours
ii 2 ', 'e
lyi D E L' E S P R I T,'
Quoi de plus ridicule , par exemple , que
7a defenfe faite dans certains pays d'y fai-
re entrc-r aucun exemplaire de VEfpiit des
Loix? ouvrage que plus d'lin prince fait ii*
re 6: relire i Ion fils. Ne peut-on pas,
d'apr^s un homme d'efprit , rep^ter a ce
lujct , qu'en ibllicitant cette defenfe, les
muines en ont.uft^ comme les Scj'tbes avec
leurs efclavcs? lis leur crevoient les yeux,
pourqu'ils tournafient la meule avec moins
de diflraclion.
II paroit done que c*'eft uniquement de
la conformite ou de roppolition de I'int^-
T^t des particuliers avec Fint^ret general ,
que depend le bonheur ou le malhcur pu-
blic ; & qu'enfm, la corruption religieuTe
de mcrurs peut, comme Thilloire le prou-
ve, s'allier fouvent a la magnanimit(^ , a la
grandeur d'ame, t\ la lagefie, aux talents,
cnfni a toiiles les quulites qui formeiit les
grands hommes.
On ne peut nier que dcs citoyens taches
de cette efpece de corruption de moeurs
n'aieut fouvent rendu a la patrie des fer-
vices
„ le genie ^c'airer les rations, .?c tracer le plan de la fe'-
j, licite publique ; e'crivain immortel , qui abregeoic tout,
J, parce qu'il voyolt tout; 6c qui vouloic faire penfer, par-
,, ce que ni)us en a\ ons tefoin bien plus que de lire. Avtc
„ quelle ardeur , quelle fagacitd avoic-il etudie le genre
„ buniain! Vojareant comme Solon, mc'ditant comme Py-
thagore, convtrfant comme Platon, lifant comme Cice-
„ ron , peignant comme Tacite , toujours fon objet fuc
„ rhemme , fon ^tude fur cflle des iiommes, il les coiinut,
,, Deja commenccnc a germer les ftmeuces f^condes qu'il
,, jetta dans les efprlts modorateurs des peuples & des em-
,, pires. Ah! rccueillon'-en les fruits avec reconnoifian-
„ ce , Sec. Le P. Millot ajoiite dar.s une note:
„ Quand ua 4uceur d'unc probiisf reccnnue, ^ui penfe for-
» cemem
D I S C O U R S 11. 175
vices, plus importans que les plus f^vtrts
anachorctes. Que ne doit-on pas a la ga-
lante Circairienne , qui , pour aUbrer la
beaute , ou ceile de fes iiilcs, a, la pre-
miere, ofe les inoculer"? Que d'enfants i'i-
iioculaLion n'a-t-elle pas arraches k la inert?
Peut-etre n'ell-il point de fondatrice d'or-
dre de religieufes qui (e foit rendue reco;n-
iTiandable k Tunivers par ua audi grand
bienfait, & qui, par confequent , aitauLant
nierite de fa reconnoillance.
Au redejje crois devoir encore rdpeter,
h la fin de ce chapiire , que je n'ai point
pr^tenda me faire I'apologiile dc la debau-
che. J'ai feulement voulu donner des no«
tions nettes de ces deux dilftrentes efpe-
ces de corruption de mocurs, qu'on a trop
fouvent confondues, & fur lefquelles oa
fenible n'avoir eu que des idees confufes.
Plus inftruiis du veritable objet de la ques-
tion, on peut en mieux connoitre Timpor-
tance , mieux juger du degre de m(5pris qu'oii
doit affigner k ccs deux difFdrentes fortes
de corruption , 6c reconnoitre qu']} elt deux
elpe-
„ tement & qui s'exprime toujours comm? il penfe , die
,, en rermes tormels : Li rcliji.'n/i chr^'tienrte ijr.i tie f.'n.ble
„ a-joh d' autre objet que la felicite de i'anrre vie , fait e.-i-
„ core notre bonhenr dans cellc.ci ; quand ii ajjiiccj en r<<-
„ futant un paradoxe dangereux de Bi'/le: les pr:»Jp-s du
„ ihrijH-itiifme bien graves dans le cmnr ftrolctit ihfinitnent
>» P^'*^ forts qtii ce faicx homictir des jnonanhtes , ces ■virtiis
., hnm.iiiies des rrpnh!'i]ties , <if cettt cra'nte fetvile da ,'t/;ts
„ defroririries, c'eft-a-dire, plus fores que ies trois princi-
„ pes du gouvernement poilcijuc- , c'cablis dans V Eftr!: des
„ loix : peut-on accufer un rel auceur, li Ton a lu foo ou-
„ vrage , d'avoir pretendu y porter dej coups ntortels au
„ chriflianirmej
174 D E UE S P R r T.
elpeces difFerentes de mauvaifes actions , les
lints qui font vicieules dans toiites formes
de gouvernement, 6: les mitres qui ne tout
nuilibles, d par confequent criminelles,
chez un peuple, que par J'oppoiition qui
fe trouve cntre ces memes adions & les
loix du pays.
Plus de connoiflfance da mal doit donner
sux moralises plus d'habilei^ pour la cure,
llspourront confiderer la morale d'un point
de vuc nouveau , d^ d'une fcience vaine,
faire une fcitnce utile ^ I'univers,
C H A P I T R E XV.
De quelle ut'l't^ peut ctre , k la morale,"
la connoilVance des principes 6tablis
dans les chapitres precedents.
Uohjet eft ce chap It re eft dc prouver que cejl
de la iegijlnti':n meUh'ure ou inoinshonne qu&
depcriditu ks vices ou les vcrtus des peU'
//:-.t ,• & que la plupart des moralijles ^ dam
la leivtmc qu ih font des vice^ , furoijj'ent
Kioir.i infpins j ar fan. our dit bien public^
que for des intireis ferfonnds , on des hai;
nes particuUcres.
SI la morale a , jurqu'i\ prdfent , pea
contribue au bonheur de I'humanit^,
ce n*e{l: pas qu'a d'henreufes expreffions,
^ beaucoup d'elegance & de nettete, plu-
fieurs raoraliftes n'aient joint beaucoup de
profondeur d'efprit & d'elevation d'anie:
niais, quelque fuperieurs qu'aient ete ces
nio*
D I S C 0 U R S II. 175
inoraliiles , il faut convenir qu'ils n'ont pas
allcz Ibuveni; regarde les differeius vices
des nations coniine des dependances neces-
faircs de la diif^rente forme de leur gouver-
nenient : ce n'eft cependant qu'en conlidd-
rant la morale de ee point de vue , qu'elle
pent devenir rcellement utile aux homnies.
Qu'ont produit, jufqu'aujourd'hui , les plus
belles maximes de morale '? Elles ont cor-
rige quelques particuliers des defauts que,
peut-etre, ils fe reprochoient ; d'ailleurs,
elles n'ont produit aucun changement dans
les mceurs des nations. Quelle en ell la
caufe ■? Cell que les vices d'un peuple
font, fi j'ofe le dire, toujours caches an
fond de la legiflation : c'eft la qu'il faut
fouiller , pour arracher la racine produclri-
ce de fes vices. Qui n'ell: doue ni des lu*
mieres ni du courage n^ceifaires pour I'en-
treprendre, n'efl, en ce genre, de prefque
aucune utilite k Tunivevs. Vouloir d^trui-
re des vices attaches a la It^gillation d'uu
peuple, fans faire aucun changement dans
cette Idgiflation, c'eil pr-itendre ii rimpoiri-
ble ^ c'eit rejetter les coni^quences julUs
des ptincipes qu'on admec.
Qu'efp^rer de tant de declamations cen-
tre hi fauffete des femmes, ji ce vice eft
Teffet neceTfaire d'une contradic'tion entre
les defirs de la Nature & les fentiments
que, par les loix & la decence, les fem-
mes loot contraintes d'alFecTier ? Dans le
Malabar, k Madagalcar, li toutes les fem-
mes font vraies, c'elt qu'elles y latisfont ,
(ans fcandale, toutes leurs fantaifiss, qu'el-
H 4 les
176 D E L' E S P R I T.
les ont mille galants, & ne fe d^tcrminent
cu choix d'un ^^^oux qu'apr6s des ellais
repett'S. 11 en eft de menie des fauvages de
h nouvelle Orleans, de ces peuples ou les
parentes du grand Soleil , les princelTes du
fang , peuvent, lorfqu'tlles le ddgoiitent
de leiirs maris, les repudier pour en epou-
Jer d'autres. En de tels pays, on ne trou-
ve fJoint de femmes fauffes, parce qu'elles
n'ont auciin int^x't de Fetre.
Je ne pretends pas infelrer, de ces exem-
pies , qu'on doive iniroduire cbez nous de
pareii-es n-oeurs. Je dis ieujement qu'on ne
pent raiionnablemeiit reprocher anx femmes
une taiillett^ dontla decence &. les loixleur
font , pour ainfi dire, une necelT't^ ;, &
qu'enfin Ton ne change point les eilets,en
laifiant fubliller Its caules.
PrefK ns la mddifacce pour feccnd exem.
pie. La medifance eft, fans-doute, un vi-
ce : rcais c'eft un vice n^cell'aire ; parce
qu'en tout pays 011 les citoyens n'auront
point de part an nianiemcnt des affaires
publiques , ces citoyens, peu intcreffes a
s'inftruire , doivent croupir dans une hon*
teul'e pareffe. Or, s'il eft, dans ce pays,
de mode & d'ufage de fe jetter dans le
inonde, & du bon air d'y parler beaucoup,
I'ignorant, ne pouvant parler de chofes,
doit necclTairemcnt parler des perfonnes.
Tout pandgyrique eft ennuycux, & coute
fatyre agreabie^ fous peine d'etre cnnu-
yeux, I'ignorant eft done force d'etre me-
^ifant. On re peut done d^truire ce vice,
tans aneantir la caufe qui le produit , fans
ar-
D I S C 0 tJ R S IT. 177
arracher les dtoyens a la pareOe, Cv, par
conlequent, fans changer la forme du goi.-
vernement.
Pourquoi rhnmme d'efprit efb-il ordinai*
rement moins tracaffier, dans les focietcs
.particulieres , que I'homine du monJe?
Cell que le premier , occups^ de plus
grands objets , ne parle communement d^s
perlbnnes qu'autant qu'elles ont, commc:
les grands homraes, un rapport immediac
avec les grandes chofes; c'elt que riiom-
nie d'efprit, qui ne medit jamais que pour
fe venger , medit tres-rarement , lorsque
rhomme du monde , au contraire,eft pres-
que toujours oblige de medire pour parlor.
Cc que je dis de la medifance, je le dis
du libertinage , centre lequel les moralis-
tes fe font toujours Ci violemment d(^c!iai-
nes. Le libertinage eft trop gencvalemonc
reconnu pour etre une fuite necelfaire da
luxe, pour que je m'arrete k le prouver.
Or, li le luxe , comme je fuis fort eloigne
de ie penfer, mais comme on le croit com-
munement, eil tres-utile a I'dtit; fi , com-
me il eft facile de le montrer , I'on n"'ea
peut etouffer le goilt , & reduire les ci-
tovcns h Ir. pratique des loix fomptuaires ,
fans ciiangcr la forme du gouverneint-nt ,
ce ne feroit done qu'apres que]'|Ucs refor-
Tues en ce genre qu'on pourroit fe Batter
d'l^teindre ce gout du libertinage.
Toute declamation fur ce fujet eft,th^o-'
logiquement,mais non politiquemeut,boit-
ne. L'obiet que fe propofenc la politique
■& la li^gilladon eft h grandeur & la feiici-
H 5 ic'
178 D E U E S P R I T.
te temporelle des peuples : or, relative-
ment k cet objet , je dis que, fi le luxe
efl r(!elleinent utile a la France, il feroit
ridicule d'y vouloir introduire une rigidite
de moeurs incompatible avec le gout du
luxe. Nulle proportion entre les avanta-
ges que le commerce &. le lu.xe procurent
aTetat, conltitud comme il reft (avanta-
ges auxquels il faudroit renoncer pour en
b?.nnir le libertinage ), & le mal infiniment
petit qu'occaiionne I'amour des femmes.
C'efi: fe plaindre de trouver, dans une mi-
ne riche , quelques paillettes de cuivre me-
lees a des veines d'or. Par-tout oit le luxe
eft neceflaire, c'eft une inconfequence po-
litique que de regarder la galanterie com-
me un vice morr.l : &, li Ton veut lui
conferver le nom de vice , il faut alors
convenir qu'il en eft d\itiles dans certains
liecles & certains pays;, & que c'eft au li-
mon du Nil que PEgypte doit fa fertility.
En effct, qu'on examine politiquement
la conduite des femmes galantes : on ver-
ra que, blamables ^ certains egards, elles
font, d d'autres , fort utiles au public;,
qu'eiles font , par exemple, de leurs ri-
chefies un ufage communement plus avan-
tageux k I'dtat que les femmes les plus fa-
ges. Le delir de plsire , qui conduit la
femme galante cbez le rubanier , chez le
marcband d'etofi'es ou de modes, lua fait
non feulement arracher une infinite d'ou-
vriers k I'indigence ou les reduiroit la
pratique des loix fomptuaires , mais lui
infpire encore ies nctes de la cfaarite la
pkis
D I S C 0 U R S IT. 179
plus eclairce. Dans la fuppofition que le
luxe foit utile a une nation, ne font-ce
pas les femmes galantes qui, en excitant
rinduilrie des arrifants du luxe, les ren-
dent de jour en jour plus utiles b. I'etaf?
Les femmes fages, en faifant des lar^ies-
fes k des mendiants ou b. des criminels,
font done moins bien confeilldes par leurs
dire(5teurs , que les femmes galantes par
le delir de plaire : celles-ci nourriOTeni:
des citoyens utiles; 6c celles-U des kom-
mes inutiles, ou nieme les ennemis de cet-
te nation.
II fuit de ce que je viens de dire,qu"on
ne peut fe flatter de faire aucun cbange-
ment dans les idces d'un peuple, qu'apres
en avoir fait dans la J^gillation ; que c'ell:
par la reforme des loix qu'il faut com men-
cer la reforme des moeurs; que des decla-
mations contre un vice utile , dans la for-
nv: acluelle d'un gouvernement, fcroient,
politiquement , nuifiblcs fi elles n'etoieni;
vaines; mais elles le feront toujours, par-
ce que la malic d'une nation n'eft jamais
remuee que par la force des loix. D'ailleurs,
qu'il me foit permis de robferver en pallant,
psrmi les moralilles il en eft peu qui ia-
chent , en arm.ant nos pafiions les unes con-
tre les autres , s'en fervir utilement pour
faire adopter leur opinion: la pluparc de
leurs confeils font trop injurieux, lis de-
vroient pourtant ferrtir que des injures ne
peuvent, avec uvantage, combattre contre
des fentiments : que c'ell: un paffion qui
ftule p'^ut triompher d'une paffion: que,
II 6 pour
iSo D E L'E S P R I T.
pour infpirer , par exemple , k la fetnme
gp.lraite plus de retenue 6: de modeltie vis-
a-vis du public , il faut metire en oppoli-
tion fa vanite avec fa coquetterie ; lui faire
lentir que la pudeur ell une invention de
j'amour & de la volupte ralinee («) ; que
c'tfl k la gaze , dont cette meme pudeur
couvre les beautes d'une femme , cue le
ir.oiide doit la plupart de fes plaifirs ^qu'au
IMalabar, ou Ics jeunes agrdables fe prefen-
tent demi-nuds dans les alTemblees , qu'en
certains cantons de I'Amerique , ou les
fcmmes s'offrent fans voile aux regards des
hommes, les defirs pevdent tout ce que la
curiolite leur communiqueroit de vivacite;
qu'cn ces pays, la beaute avilie n'a decom-
Tiierce qu'avec les l>efoins: qu'au contrairc,
chez les peuples ou la pudeur fufpend un
voile entre les defirs & les nudit^s , ce
voile myllcrieux ell le talifman- qui retient
famant aux genoux de fa makrefle ; & que
c'cil enfin la pudeur qui met aux foibles
iirjiins de la beaute le fcepire qui comman-
de
{a) C'eft en confid^rant la pudeur fijus ce point de vue,
qu'on peut r^pondre lux argumenrs des llciciers & des
cyn^ucs , qui fcvorenolent que rhomme vertueux ne fai'bit
litn dans fon inte'iieur qu'il ne dut taire a la face des na.-
t'lons; & qui croyoie^t, tn conle'quejice, pouvoir fe livrec
publiquement aux plaiiirs de I'amour. Si la pluparc des
I^giflareurs cnt condamue' ces principes cyniques Sc mis la
"^udtur ail nombre des vertus , c'eft, leur repondra - c - on ,
qu'iis one ciaiiu que le fpeftacle fre'quent de la jouiflance
re jeitat quelque de'gou: fur en plailir auquel font atta-
t'h^cs la confervarion de I'efpece & U dur^e du monde.
ils ort o'aiJleurs fenti, qu'en voiiant quelques-uns des ap-
jas d'une femme, un vetement ia paroit de coutes les beau-
7is dont peur reaibcllir une vive imagination; que ce vc-
tiffient piquuit la curiuti^, i««doit ki earefle* piuj deli-
D I S C O U R S II. iSi
de h. la force. Sacbez de plus, diroient-ils
a la femme galante, que les malheiireux
font en grand nombre ; que les infoitun^s ,
ennemis-nes de Thomme heureux , hii
font un crime de fon bonheur; qu'ils harf-
fent en lui uiie felicity trop independante
d'eux ; que le fpecftacle de vos amufements
ell un rpeclacle qu'il taut eloigner de leurs
yeux ; & que I'inddcence, en trabiilant le
lecret de vos plaifirs , vous expoie a tous
les traits de leur vengeance.
C'eft en fubltituant ainii le langage de
I'interet au ton de I'injure , que les mora-
lises pourroient faire adopter leurs maxi-
mes. Je ne nfetendrai pas davantage fur
cet article: je rentre dans mon fujet; & je
dis que tous les hommes ne tendent qu'?i
leiir bonheur^ qu'on ne peut les ibuflraira
^ cette tendance ; qu'ii feroit inutile de
Temreprendre , & dangereux d'y r^uflir;
que , par confequent , Ton ne peut les
rendre vertueuxqu'enunifTant I'interet per-
fonnel k Tinti^ret general. Ce principe po-
cieufes , les faveurs plus flatteufes, & multiplioit entin les
I>tai(irs dans la race infortuaee des hommes. Si Lycurgue
avoic banni de Sparce une certaine efpece de pudeur , &C
[i les fiUes , en prefence de tout un peuple , y luttoienc
nues avec les jeunes Laccde'moniens , c'eit que Lycurgue
rouloit c|ue les meres rendues plus fories par de lembia-
bles exercices , donnaffent a I'tfat des entants plus robuf-
tes. II favoiciiue, fi I'habitude de voir dts femmes nues
ejK-iuflbic le defir d'ea connoitre les beautes cachces , ce
defir ne pouvoir pas s'eteindre, fur- tout ddns un pays oil
les maris n'obtenoienc qu'en fecret 5c t'urtivemeni ies fa-
veurs de leurs cpoufes. D'ailleurs , Lycurgue , qui faifcis
de I'amour un des principaux reflbrts de fa k'giilation ,.
vouloi: qu'il devinc la recompenfe , & non roccupatisJU;
de? SpaKidte?.
H7
i82 D E L'E S P R I T;
f^,il efl s^vident que la morale n'eflqu'une
Jcience frivolc, li J'oii ne la confond avec
la politique & la legiilation : d'oii je con-
clus que , pour fe rendre utiles h I'uni'
vers, les philofophes doivent confiderer les
objets du point de vue d'oii le legiflateur
les contemple. Sans ^tre arni^s du merae
efprit. C'eit au moralille d'indiquer les
loix, dont le legiflateur adure I'executioii
par Tappofition du fceau de fa puilTance.
Parmi les moralises, il en eti: peu , fans
doute, qui foient aifez fortement frappes
de cette verite : parmi ceux meme dont
Pefprit eft fait pour atteindre aux plus hau-
tes id(;es, il en eft beaucoup qui , dans
I'etude de la morale & les portraits qu'ils
fon-t des vices, ne font animes que par des
interets perfonnels & des haines particu-
lieres. lis ne s'attachcnt , en conrdquen*
ce, qu'i la peinture des vices incommodes
dans la fociete^ & leur efprit, qui, peu i
peu, fe refferre dans le cercle de leur in-
teret , n'a bientot plus la force necelTaire
pour s'elever jufqu'aux grandes id^es, Dans
la fcience de la morale , fouvent I'eleva-
tion de Tefprit tient b. I'elevation de Fame.
Pourfaifir, en Ce genre , les Veritas r^el-
lement utiles aux hommes , il faut etre 6-
chauife de la pafTion du bien Q^n^VdA ^ &
malheureufement,en morale comme en re-;
jigioHj il eft beaucoup d'hypocrites.
CHA.
D I S C 0 U R S II-. 183
C II A P I T R E XVI.
Des moralises hypocrites.
Diveloppemeftt des principes pricidansi.
J'e N T E N D s par hypocrite celni , qui vCi-
tant point foutenu dans I'etude de k
morale par le defir du bonheur de I'huma-
mii , ell trop fortement occupy de lui-
meme. 11 eft beaucoup d'hommes de cette
efpece: on les reconnoit , d'une part, -i
I'indifference avec laquelle ils confiderent
les vices deftrucleurs des empires ^ & de
I'autre , a Femportement avec lequel ils fe
dcchainent contre des vices particuliers.
Cell en vain que de pareils hommes ie
difent infpires par la paflion du bien pu-
blic. Si vous dtiez , leur repondra-t-on ,
reellement animes de cette paffion, votre
haine pour chaque vice feroit toujours pro-
tionnee au mal que ce vice fait a la focii^-
te: & , fi la vue des defauts les moins
nuillbles a I'etat fuffifoit pour vous irriter,
de quel oeil confidereriez-vous I'ignorance
des moyens propres ^ former des citoyens
vaillants, magnanimes & defintereffes? De
quel chagrin feriez-vous affecl^s, lorfque
vous appercevriez quelque defaut dans \x
jurifprudence ou la diflribution des impots,
lorfque vous en ddcouvririez dans la difci-
pline militaire , qui d(^cide ft fouvent du
Ibrt des batailles & du ravage de plufieurs
provinces? Alors , p^netres de la plus vi-
ve douleur,ii I'exemple de Nerva5on vous
ver-
lU t) E L' E S P R I T.
verroit , deteftant le jour qui vous rend
teraoin des maux de votre patrie, vous-
meme en terminer le cours ; ou du moins
prendre exemple fur ce Chinois vertueiix,
qui , juftement irrit^ des vexations dts
grands, fe prefente i\ Tempereur , lui por-
te fes plaintes. ^e viens ^ dit-il, tncffrir ait
fupplke auqiitl de pareilks reprtfentations ont
fait trainer fix cens de mes eoncitoyeus ; &
je t''avertis dc. ts preparer a de nouvelles exe-
cutions : la Chine poffede encore dix-huit milk
hon^ patriot es ^ qui ^pcur la mime caufe ^vitn-
dront fuccejfivemmt te demander le ineme falai-
re. II fe tait i ces mots; & rempcreur,
etonne de fa fermete ,lui accorde la recom-
penfe la plus flptteufe pour un homme vcr-
tneux , la punitiou des coupables , (^ la
fuprellion des impots.
Voila de quelle maniere fe manifelle
Tamour du bien public. Si vous etes, di-
rois-je a ces cenfeurs, reellement animes
de cette paifion , votre haine pour chaque
vice ell proportionee au malque ce vicefait
a fetat : fi vous n'etes vivement aft'ectes
que des defauts qui vous nuifent , vous
ufurpez le nom de moraliftcs , vous n'etes
que des egoiiles.
Celt done par un detachement abfolu de
fes interets peribnnels, par une etude pro-
fonde de la fcience de la legillation , qu'un
moralille pent fe rendre utile ^ fa patrie.
11 eft alors en etat de pefer les avantages
& les inconveniens d'une lei ou d'un ufa-
ge , & de jugc-r s'il doit 8tre aboli ou con-
fervi.\ L'on n'eli que trop fouvent con-
tra: Lt
D I S C 0 U R S II. 185
traint de fe preter k des abus & nieme a
des ufages barbares. Si, dans I'Europe,
Ton a li long-temps tolere les duels, c'ell
qu'en des pays ou Ton n'ell point, com-
me d Rome, anime de I'amour de la pa-
trie, oii la valeur n'eft point exercce psr
des gutrres continuelles, les moralilles n'i-
ma^jinoient peut-etre pas d'autres moyens
& d'entretenir le courage dans le corps des
citoyens , & de fournir i'ctat de vailianis] de-
. fenlturs : ils croyoient, par cette toleran-
ce , acheter un grand bien au prix d'un
petit nial ^ ils fe trompoieiu dans le cas
particulier d\i duel : mais il en ell mille
autres ou Ton ell reduic ^ ceite option. Ce
n'ed louvent qu'au choix fait entre deux
maux qu'on reconnoit riiomnie de genie.
Loin de nous tous ces pedants epris d'u-
ne fauile idee de periecftion. Ric-n de plus
dangereux, dans un etat, que ces mora-
liiles declamateurs & fans efprit , qui , con-
centres dans une petite Iplu-re d'idees , re-
petent continuellenient ce qu'ils ont enren-
du dire a leurs mies , recommandent Tans
cefle la moderation des delirs, & veulent,
en tous les cceurs , aneantir les paffions : ils
ne fentent pas que leurs preceptes, utiles
h quelques particuliers places dans cenai-
nes circonllances , (eroient la ruine des na-
tions qui les adopteroient.
En efifet , fi, comme Thiftoire nous I'np-
prend , les paflions fortes, teiles que I'or-
gueil & le patriotifrae cbez les Grecs&
les Romains , le fanatifme chez les Ara-
bes 5 Tavarice chez les Fiibulliers, enfan-
tent
l36 D E L' E S P R I T.'
tent toujours les guerriers les plus redon-
tpibles ; tout homme qui ne menera conire
de pareils Ibldats que des hummes fans
paffions, n'oppofera que de timidesaj;neaux
^ la fureur des loups. Autli la fage N.uure
a-t-elle enferme dans ]e coeur de rhomme
un prefervatif contre les railbrinements de
ces philofophes. Auffi les nations , Ibumi-
les d'intention h ces preceptes, s'y trou-
vent-elles toujours indociles dans le fait;
Sans cette heureule indocilitd, lepeuple,
fcrupuleufement attache h lears maxur.es,
deviendroit le mepris & I'tfclave des au-
trcs peuples.
Pour determiner jufqu'a quel point on
doit exalterou modt^rer le feu des paffions,
il faut de ces efprits valtes qui embrallcnt
toutes )es parties d'un gouvcrnement. Qui-
conque en dt doue, elt, pour ainfi dire,
diWci,- e par la Nature pour rcmplir , au-
pres du l^giilateur, la charge de miniilre
penleur (<7),& juftifier ce mot deCiceron,
qu'z/« homme (Ttfprit nefl jamais un jlwple
citoyen , man un vrai magijlrat.
Avant d'expofer les avantages que pro-
cureroient a Tunivers des idtes plus eten-
dues & plus faines de la morale, je crois
pouvoir remarquer, en pallant, que ces
niemes idees jetteroient infiniment de lu-
mieres fur toutes les fciences, & fur-tout
fur celle de I'hiftoire dont les progr^s font
(,?) On diftingue, a la Chine, deux fortes de miniftres:
les uns font les minillres fgtieurs ; ils donnenc ies audien-
ces & les llgnattires ; les autres portent le nom Je mmls-
tits ^enfenrs i ils fc chargent du foin de former les pru-
jeis,
D I S C 0 U R S II. 187
i la fois etVet & caule des progr^s de la
morale.
Plus inflruits du veritable objet de This-
toire , alors les ecrivains ne peindroient,
de la vie privee d'un roi, que les details
propres ii faire fortir Ton caiaclere j ils ne
di^criroient plus fi curie ufement fes moeurs,
fes vices ic fes vertus domeiliques ^ ils
fentiroient que le public demande aux ibu-
verains compte de leurs edits, & non de
leurs foupers ^ que le public n'aime a con-
noitre rhomme dans le prince qu'autant
que rhomme a part aux deliberations du
prince ^ & qu'a des anecdotes pudriles ,
ils doivent, pour inftruire & plaire, I'ub-
ftituer le tableau agreable ou eilTayant de
la feiicite oa de la mifere publique , 6c des
caufes qui les ont produites. Cell k la
limple expolition de ce tableau qu'on de-
vroit une infinite de reflexions & de refor-
mes utiles.
Ce que je dis de Thiftoire, je le dis de
la mdtaphylique , de la jurifprudence. 11
ell peu de Iciences qui n'aient quelque
rapport k celle de la morale. La chaine,
qui les lie toutes entr'elles , a plus d'6-
•tendue qu'on ne penfe : tout fe tieiit dans
Tunivers.
CHA-
fers, d'examiner Cfux qu'on leur pn^fente, Be de propofcr
Jes chanj^emcnts que le tems 8c le$ circoiillance* exi^ece
qu'on fade daiu radminiflradon.
i8d D E L' E S P R I T.
C H A P I T R E XVII.
Des avantages que pourroient procurer aux
hommes les principes ci-dtlTiis expof^s.
Ces principes donnent aux particuliers , oux
peuples , S mime nux Icgiflateurs , des idets
plus nettes de la vcrtu , facililent les reform
mcs dans Us loix , nous apprennent que la
fcience metne de la morale n'ejl autre chafe
que la fcience meme dela legi flat ion ; (3 nous
fournijfcnt enfin les moycns de rendre les pen-
pks plus heureux S les empires plus durables.
TE pafTe rapidement fur les avcntages
qu'en retireroient les particuliers : ils
coniilteroient ^ leur donner des id^es net-
tes de cette menie morale , dont les pre*
Ceptes , jufqu'li prcTent equivoques & con-
tradidloires , ont permis aux plus infenf^s
de juftifier toujours la folie de leur condui-
te par quelques-unes de ces raaximes.
D'ailieurs , plus inllruit de fes devoirs,"
le particulier leroit moins dependant de
i'opinion de fes amis : b. I'abri des injufti.
ces que lui font fouvent commettre, a fon
infu , les focidt^s dans lefquelles il vit , il
feroit alors , en nieme temps , atfranchi de
la crainte puerile du ridicule^ fantome
qu'ancantit la prefence de la raiCon , niais
qui ell relTroi de ces ames timides & peu
dclairees qui facrifient leurs gouts , leur
repos, leurs plaiiirs, & quelquefois meme
jufqu'.^ la vertu, ii Thumeur & aux capyi-
ces de ces atrabilaires , ^ la critique des-
quels
D 1 S C 0 U R S II. 1S9
quels on ne peut echapper quand on a le
nialheur d'en etre connu.
Unjquement foumis a la raifon & ^ la
vertu , le particulier pourroit alors braver
les prejugfcs , & s'armer de ces fentiments
infiles 6: courageux qui forment le caradte-
re dillinclif de rhomme vertueux ; fenti-
ments qu'on defire dans chaque citoj^en,
& qu'on eft en droit d'exiger des grands.
Comment riiomnie elev^ aux premiers pos-
tes renverfeva-t-il les obftacles que certains
prejuges mettent au bien general, & r^fis-
tera-t-il aux menaces, aux cabales des gens
puillants , pjuvent interefles au raalheur pu-
bMc , fi Con ame n'eli: inabordabie k toutes
efpeces de ibllicitations , de craintes & de
pr^jug(^s ? *
11 paroitdoncquelaconnoiffance desprin-
cipes ci-delFus etabJis procure , da moins,
cet avantage au particulier, c'eftde luidon-
ner une idde nette & Cilre de I'honnete, de
Farracher k cet egard a toute efpece d'in-
qui^tude, d'afiurer le repos de fa confcien-
ce , & de lui procurer , en confequence,
les plaifirs int^rieurs & fecrets attaches i
la pratique de la vertu.
Quant aux avantages qu'en retireroit le
public, ils feroient, ians-doute, plus con-
liderables. Confequemment k ces memes
principes , on pourroit, ii je Fofe dire,
compofer un cat^^chifme de probite , dont
les maximes fimples , vraies , & ^ la por-
tee de tons les efprits , apprendroient aux
peuples que la vertu, invariable dans I'ob-
jet qu'elle fe propofe , ne I'eft point dans
190 D E L' E S P R I T.
les moyens propres b. remplir cet objet y
qu'on doit , par confdqueiit , regarder les
actions comme indilferentes en elles-mS-
mes ; fentir que c'ell an belbin de Tetat k
determiner celles qui ibnt dignes d'ellime
ou de mepris ; & enfin au legiflateur , par
la connoiliance qu'il doit avoir de Tinti^rct
public , k fixer Tinftant on chaque adlion
celTe d'etre vertueuTe & devient vicieule.
Ces principes une fois refus, avec quel-
le facilitti le legiflateur eteindroit - il Its
torches du fanatifme & de la luperftition ,
fupprimeroit-il les abus, reformeroit-il les
coutumes barbares, qui, peut-etre utiles
lors de leur ^tabliilement , font devenues
depuis fi funeiles a I'univers "? coutumes
qui ne fubfiflent que par la crainte ou Ton
elt de ne pouvoir les abolir fans foulevcr
les peuples loujours accoutumes k prendre
la pratique de certaines adions pour laver-
tu meme , fans allumer dcs guerres longues
& cruelles , ik fans occalionner enfin de
ces feditions qui , toujours hazardeufes
pour I'homme ordinaire, ne peuvent r^el-
lement etre prevues & cahn^es que par
des hommes d'un caraclere ferme & d'un
efprit vafle.
Cell done en alToiblJlTant la flupide vc^
reration des peuples pour les loix & les
iifages anciens , qu'on met les fouverains
tn etat de purger la terre de la plupart des
maux qui la defolent, & qu'on leurfournit
■les moyens d'alTurer la duree des empires.
Mainttnant , lorfque les intere-ts d'un
4tat font changes j d que des loix , utiles
lors
D I S C 0 U R S II. 191
iors de fa fondation , lui font devenues
naifibles ; ces menies loix , par le reipedt
que Ton conterve toujours pour ellcs. doi-
vent necelTairement entrainer I'etat a fa
ruine. Qui doute que la dtflruclion de la
Rcpublique Romaine n'ait ^te Teffet d'une
ridicule veneration pour d'anciennes loix,
6c que cet aveugle refpecl n'ait forge les
fers dont Cefar chargea fa patrie ? Apres
la defrruclion de Carthage , lorfque Rome
atteignoit au faite de la grandeur, les Ro«
mains, par I'oppofition qui fetrouvoitalors
entre kurs intiirets , leurs mojurs & leurs
loix , devoient appercevoir la r(^volution
dont I'empire etoit menacd; & fentir que,
pour fauver Tetat , la rcpublique en corps
devoit fe prelfer de faire , dans les loix &
le gouvernement , h. reforme qu'exigeoient
les temps & les circonilances , & fur-tout
fe hater de prevenir les changements qu'y
vouloit apporter fanibition perfonnelle, la
plus dangereufe des legiflatrices. Auffi les
Remains auroient-ils eu recours k ce re-
mede, s'ils avoient eu des idees plus net-
tes fur la morale. Inllruits par I'hiiloire de
tous les peuples, ils auroient appercu que
les memes loix qui les avoient portes aa
dernier degr^ d'elevation ne pouvoient les
y foutenir ; qu'uu empire eft comparable
au vailTeau que certains vents ont conduit
i certaine hauteur , ou, repris par d'autres
vents , il ell; en danger de perir , fi , pour
fe parer du naufrage , le pilote habile &
prudent ne change promptement de ma-
noeuvre : verite politique qu'avoit connue
Mr.
19^ D E L' E S P R I T.
Mr. Locke, qui,lors de retabliffement de
la l^gilLnion h la Caroline, voulut que (cs
loix n'euffent de force que pendant un (ie-
cle ; que , ce temps expire , eiles devins-
fcnt nulles , fi elles n'^toient de nouveau
examinees & confirmees par la nation. 11
lentoit qu'un gouvernement guerrier on
commergant fuppofoit des loix differentes;
& qu'une Idgiilition propre k favoriler le
^commerce & Tindultrie, pouvoit devenir un
Jour funefte k cette colonic, 11 fes voilins
venoient k s'aguerrir, & que les circonllan-
ces exigeaffent que ce peuple iut alorsplus
niilitaire que commergant.
Qu'on t'afie aux faullcs religions TappU-
cation de cette id^e de Mr. Locke , Ton
fera bien-tot convaincu de la fottil'e & de
leur inventeur & de leurs Itclateurs. Qui-
conque , en elFet , examine les religions
{qui , k I'exception de la notre , font tou-
tcs faites de main d'hommes) fent qu'elles
n'ont jamais ete I'ouvrage de I'efprit valle
& profond d\in legillateur, mais de I'ef-
prit dtroit d'un particulier : qu'en coni^^-
quence , ces fauffes religions n'ont jamais
(^te fondees fur la bafe des loix & le prin-
cipe de Tutilitd publique ; principe tou-
joLirs invariable, mais qui, pliable dans fes
applications k toutes les diverfes pofitions
oii peut fucceflivtment fe trouver un peu-
ple, eft le feul principe que doivent adniet-
tre ceux qui vetilent , a I'exemple des A-
nail ale,
(.t) A I'orient de Sumatra.
{!>) Lorfque les guerriers du Congo vont a Tennemi,
«*ii« reutomrent, (uns leur marche , un lievre , une c >r-
laeille
D I S C 0 U R S II. 193
nadafe , des Ripperda , des Thamas Kouli-
Kaii 6c des Gehan-Guir, tracer le plan
d'uiie iioLivelle religion, & la rendre utile
2UX hommes. Si, dans la compoiicion des
fauiles religions, on eut toujours luivi ce
plan , on aiiroit conferve k ces religions
tout ce qu'dles ont d'utile ; on n'eut point
detruit le tartare ni relyfee, le legillateur
en eut toujours fait, a fon gre , des ta-
bleaux plus ou moins agreables on terri-
bles, felon la force plus ou moins grande
de fon imagination. Ces religions, liniple-
ment depouillees de ce qu'elles ont de nui-
fible , n'eulfent point courbe les efprits
fous le joug honteux d'une fotte crddulitc;;
& que de crimes & de fupcrftitions eudent
difparu de la tcrre ! On n'eut point vli
rhabitant de la grande Java(^z), pcrfuad6
a la plus legere incommodite que I'heure
fataie ell venue, fe prelfer de rejoindre le
dieu de fes peres, impJorer la niort & con-
lentir k la recevoir; les pretres euifentvai-
nement voulu lui extorquer un pareil con-
fentement pour I'etrangler enfuite de leurs
propres mams & fe gorger de fa chair. La
Perfe n'etit point nourri cette fecte abomi-
nable de dervis qui demande Taumone a
main armee, qui tue impunement quicon-
que n'admet point fes principes , qui leva
une main homicide fur un fophi ,& plongea
Ic poignard dans le fein d'Amurath. DesRo-
niains , aulli fuperibitieux que des Negres (a),
n'eus-
n'V^e ou quelque autre animal t'lm'iHe, c'efl:, difent-ils, le
gtr'nie de Tcnnemie qui y'renc ies dvercir de f.i frayeur; Us
Tonic L 1 le
T94 D E L'E S P R I T.
n'eulTent point regie leur courage fur Tap*
petit des poulets lacrds. Eniin , les reli-
gions n'auroient point, dans I'Orient , fe-
, conde les germes de ces guerres (c) Ion*
gues & cruelles que les Sarrafms firent
tl'abord aux chrdtiens^ q'-'C 9 fous les dra-
peaux des Omar & des Hali, ces memes
^^arrafins fe firent entr'eux ; &, qui, fans
doute , firent inventer la fable done fe fer-
vit un prince de I'lndoudan pour reprimer
le ztle indifcret d'un iman.
Soumets-toi , lui difoit I'iman , k I'or-
dre du tr^s-haut. La terre va recevoir fa
lainte loi: la vidloire inarche par-tout de-
vant Omar. Tu vois TArabie, la Perfe, la
Syrie, I'Afie entiere fubjugu^e, I'aigle Ro-
niaine foulee aux pieds des fideles, & le
glaive de la terreur remis aux mains de
Khaled. A ces lignes certains, reconnois
la verity de ma religion , & plus encore k
la fublimit^ de I'alcoran , a la fimplicitd de
fes dogmes , k la douceur de notre loi.
Notre Dieu n'eft point un dieu cruel; il
s'honore de nos plaifirs. Ceil , dit Maho-
inet, en refpirant I'odeur des parfums, en
^prouvant les voluptueufes carelfes de Ta-
mour,
le combi:tfnt a1"rs avec intr^pidlt^. Mais, s'ils ont en-
lendu le chant du coq a quelqf.e autre heure que I'heure
ordinaire , ce chant , difent-ils , eft le prefage certain d'u-
re d^faite a laquelle ils ne s'expofent jainai;. Si le chant
du coq eft , k la fois , entendu des deux camps , il n'eft
point de courage qui y tienne , les deux arme'ei fe de'ban-
deut & fuient. Au moment que le faurage de la nouvelle
Orleans inarche a I'ennemi avec le plus d'intrepidite', un
fonge Qu Tabboieraenc d'un chicn fuffit pour le hire re-
i«urner lur l\s pas.
D 1 S C 0 U R S II. 195
mour, que mon ame s'allumc de plus de
feivcur & s'elance plus rapidement vers le
ciel. Iniecte couronne, lutteras-tu longr
temps cuntre ton Dieu<^ Ouvre lesyeux,
vols les luperllitions & les vices dont ion
peuple eil nifccte . le priveras-tu toujouLS
ties lumieres de Talcoran ?
Iraan, repondit le prince, il fut un temps
oil, dans la republique des callors, comme
dans mon empire. Ton le plaignit de quel-
ques depots voles, & memc de quelques
airalFinats: pour prevenir les crimes, il fut-
liloit d'ouvrir quel-jues depots publics,
d'elargir les grandes routes, 6: d'etablir
quelques marechauflees. Le lenat de6 cas-
tors ^toit pret b. prendre ce parti, quand
Tun d'cux, jettant la vue fur Tazur du fir-
mament , s'ecria tout- ^ -coup: prcnons
exemple fur I'liomme. II croit ce palais des
airs bad , habite Ck regi par un etre plus
puiflfant que lui : cet ^tre porte le nom de
Michapour. Publions ce dogme, que le peu-
ple des cadors s'y ibumette. Perfuadons-
lui qu'un genie ell , par Tordre de ceDieu,
mis en fentinelle fur chaque pianette; que,
de-la , contemplant nos actions , il s'oc-
cupe \. difpenfer les biens aux bons & les
maux
(c) Les piflions humaines ont quelqueBis allume de fem.
biables guerres, dans ie fein mema du chrUlianifmc j maij
rien de plus contraire a fon efpric , qui eft un efpric de
deruite'refremenc 8c de prlx; a ia morale qui ne refpire
que la douceur & I'indulgence ; a fes maximes , qui pref-
crivenc pji-couc la bienfaifacce Ck li chirice; a la fpiri-
tualite des objets qu'il prefects; a la fublimit^ de U% mo-
tifs , enfin 4 la graadeur 6c a la iiacure des rc'compcafej
qu'il propofe.
I 2
196 D E L' E S P R I T.
maux aux inecbants:cette croyance recue,
]e crime fuira loin de nous. 11 fe tait: on
confulte, on dclibere ; I'idee plait par la
rouveaut(^, on Tadopte; voil^ la religion
^tablie , & les cailors vivants d'abord com-
me freres. Cependant , bientot apres , il
s'eleve une grande controverfe. C'efb la
loutre , diient les iins^ c'eft le rat mulque,
repondent les autres, qui,le premier, pre-
I'enta a Michapour les grains de fable dorit
il forma la terra. La difpute s'ccbauife ^ le
people fe partage ; on en vient aux injures,
des injures aux coups ^ le fanaiifme fonne
la charge. Avant cette religion , il fe coin-
metcoit quelques vols & quelques aifadi-
nats: la guerre civile s'allume,&: la moitie
de la nation eil egorgee. Inilruit par cet-
te fable , ne pretends done pas , 6 cruel
iman, ajouta ce prince Indien, me prouver
la verity & Tutilite d'une religion qui de-
folc I'univers.
II relulte de ce chapitre , que, fi le le*
giilateur etoit autorife,confequemmentaux
principes ci-deifus ^tablis, h. faire, dans les
loix, les coutumes & les faulles religions,
tous les changements qu'exigent les temps
6i les circonllances , il pourroit tarir la
Iburce d'une infinite de maux, &. fans-dou-
te allurer le repos des peuples, en 6ten-
dant la duree des empires.
D'ail-
{d) En vain diroit.on que ce grand oeuvre J'une excel-
lente le'giflation n'efl; i)oint celui de la fagefle humaire,
que ce projet e/l une chimere. Je veux qu'une aveugle &
longue fuice d'even;;mcns 'dc'pendans [oiis les uns des au-
fes, & dont le premier jour du monde de'veloppa le prc-
n;ier germe, loiC ia C4ttis WflJiverfeile de wuc cc qui a 6te,
D I S C 0 0 R S II. 197
D'ailleurs, que de lumieres ces niemes
principes ne repandroient-ils pas lur la mo-
rale , en nous tail'ant appercevoir la depen-
dance necellaire qui lie les mcEurs aux loix
d'unpays, 6c nous apprenant que la fcien-
ce de la morale n'elt autre chole que la
IcJence meme de la legiilation ? Qui doute
que, plus affidus a ceue etude, les mora-
liltes ne pulTent alors porter cette fcience
a ce haut degre de perfection que les bons
efprits ne peuvent maiutenant qifentre-
voir , & peut-etre auquel iis n'imaginent
pas qu'elle puifie jamais atteindre {d)'i
Si , dans prefque tous les gouverne-
mcnts , toutes les loix , incoherentes en-
tr'clles , lemblent etre Touvrage du pur
hazard, c'eft que, guides par des vues &
des interets differents , ceux qui les font
s'embarraQ^ent peu du rapport de ces loix
entr'elles. 11 en eft de la formation de ee
corps entier des loix comnie de la forma-
tion de certaines ifies : des payfans veulenc
vuider leur champ des bois, des pierres,
des herbes & des limons in utiles ; pour cet
cftVt, il les jettent dans un fleuve, ot^i je
vols ces materiaux , char ies par les couranis,
s'amonceler autour dequelques rofeaux,s'y
confolider, & former enfin une terre fermc.
Cell:
eft & fera : en admcttant meme ce principe ' pourruoi,
re'pondrai-je , fi, dans cette longue chSine d'evdneni;ns ,
fort necen"airement compris les fages & les fcius, les la-
ches & ks h^ros qni one gcuvern^ ie monde, n'y coni-
prendroit-on pas auffi la decouverte des vrais principes
de la legiilation , auxquels cette Icience devra fu pciiec-
tiOD , fie le monde Ton bonheur ?
I3
lyS D E L'E S P R I T.
C'efl: cependant h runiformit^ des vues
du legiflaieur, k la d^pendance des loixen-
tr'elles, que tient leur excelience. Mais,
pour dtablir cette dependance , il faut pou-
voir les rapporter toutes i un principe lim-
pie, tel que celui de I'utilite du public,
c'eft-^-dire , du plus grand nombre d'hora-
ines Ibumis a la meme forme de gouverne-
mtnt: principe^ dont perlonne ne connoit
toute i'etendue ri la f^condite ; principe
qui renferme toute la morale 6: la l^gifla-
tion, que beaucoup de gens r^petent Tans
I'entendre, & dont les l^gifliuetirs meme
n'ont encore .qu'une id^e iuperficielle, du
moins ii Ton en juge par le malheur de
prefque tous les peoples de la terre (e).
CHAPITRE XVIII.
De refprit, confider^ par rapport aux
liecles 6: aux pay^ divers.
Expofition de ce quon examine dans ks cha^
pitres juivants
J''ki prouv^ que ks memes adions, fuc-
cefTivement utiles &. nuilibics dans des
fiecie.^ is. des pays divers, etoient tour k
tonr efl:im(^es ou m^prifdes. 11 en til: des
idees comme des actions. La diverfit^ des
in-
(f ) Dans la prupart des empires de I'Orient , on n'a pas
meme I'ide'e du droit public & du droit des gens Qui-
ronque voudroit e'clairer les peupies fur ce point, s'expo-
feroit prefque toujours a la fureur 6.es iyrans qui defolent
ces malheureufes cnntre'es. Pour violer plus impune'menc
les droits dc I'humanite', lis veuler.t que leurs fujets igno-
rtn:
D I S C 0 U R S II. 199
interets des peuples, & les changements
arrives dans ces memes interets, produi-
fent des revolutions dans leurs gouts, oc-
cafionnent la creation ou Taneantiirement
llibit & total de certains {genres d'eCprit,
& le ni^pris, injuile ou legitime, raais tou-
jours r^ciproque , qu'en fait d'efprit les
liecles & les pays divers ont toujours les
uns pour les autres.
Propofition done je vais , dans les deux
chapitres fuivants , prouver la vdritd par
des exemples.
C H A P I T R E XIX.
Veflime pour les diffireuts genres d'efprit , e/?,
dans chnqut fitcle , proportionnie a I'm-
tirit qiion a de ks cfiimer.
POUR faire fentir Textreme jullefle de
cette proportion , prenons d'abord les
rom'ins pour exemples. Depuis les Ama-
dis julqu'aux romans de nos jours, ce gen-
re a fuccedivement eprouvu mille change-
ments. En vcut-on favoir la caufe.^ Qu"on
fe demande pourquoi les ronians les plus
ellimes il y a trois cents ans nous parois-
fent aujourd'hui ennuyeux ou ridicules ^ &
Ton appercevra que le principal inerite de
la plupart de ces ouvrages dt^pend de Tex-
adi-
rent ce qu'en quality d'hommes, lis font en droit d'atccn-
dre du prince, & le cortrac cacite qui le lie a fes peupley.
Quelque raifon qu'a cet e'^ard ces princes apportent de
leiir conduite, elle ne pent jamaii ecre tondcV ^uc fur le
Jefir pervers de tyrannifer leurs fujets.
1 4
coo D E L' E S P R I T.
atntude avec laquelle On y peint les vices ,
ks vertiis, les pallions, Its ufages & les
ridicules d'uiie nation.
Or , les raoeurs d'line nation changent
fouvent dim iiecle a Tavtre ^ ce change-
ment doit done en occalionner dans ie
genre de fes romans & de Ion gout : une
nation eft done, par Tintd-ret de Ion amu-
fement, prefque toujours forcee de mepri-
ier dans un iiecle ce qu'elle admiroit dans
le llecle precedent (r/). Ce que je dis des
romnns pent s'appliquer a prefque tous ks
ouvrjiges. Mais, pour faire plus foitenient
fentir cette vdriic , peut-etre faut-il rem-
parer rcTprit des liecks d'ignorancc a Yti'-
prit
(a) Ce n'eft pas que ess arclens romans ne foiem en-
core agreabks a quelques philofophes , qui les reg^rdcnc
comme la vraie hiftoiri' des moeurs d'un peuple confidcre
dacs un certain fiecie £c une certaine forme de gouverne-
menr. Ces philofophes, ccnvair.cus cu'il y auroic ur.e trts-
grande diifererce enire dcux romans , I'un e'cric par un
Sybarite , & I'autre par un Croinniaie , aiment a juger Ie
caraftere & I'efprir d'line nation par le genre de romans
qui la leduit. Ces /ones de jugcmens font d'ordinairc aflez
julles: un politique habile pourrol: , avec ce fecours, aflci
precif^ment determiner les enrreprifes qu'il eft prudent ou
teme'raire de tenter contre un peuple. Mais le commun des
hommcs, qui lit les remans muins pour s'inliruire que pour
s'araufer, ne les confidere pas Ibus ce point de vue, & ne
peut, en confifquence, en porter le meme jugemcnt.
(/') Dans un des fermons de ce Menot, il s'agit de la
promtfie du Milfie. ,, Dieu , dit-il, avoit, de toute e'ter-
„ nit^ , determine rincarnatlon & Je falut du genre hu-
„ main; mais il vouloit que de grands perfonnages, tels
,, Que les faints peres , le demandaflent. Adam, Ercs,
,j Enoch, Mathufukm, Lamech, Noc, apres I'avoir iniitl-
„ lemenc follicite , s'avifcrfnt de lui envi>; er des ambafia-
,, deurs. Le premier tit Moife, Ie fsronJ David, ie troi-
„ fieine Ifaie, & )e dernier I'Eglife. Ces ambafiadfurs n'a-
„ yant pas mictix re'uffi que les patrirrches eux-mtmes, ils
„ crurtnt devoir de'pu:er des temmts. Madame Eve fe pre-
,) fcnta
D I S C O U R S II. -01
prit de notre fiecle. Arretons- nous un
moment k cet exanien.
Comme ]es eccleliaftiques dtoient alors
les feuls qui fuflent dcrire , je ne peux ti-
rer mes exemples que de leurs ouvrages &
de leurs lermons. Qui les lira n'apptrce-
vra pas moins de difference entre ceux de
Menot (Z') &. ceux du P. Bourdaloue,
qu'entre le Chevalier du Soldi & la FriU'
ceJJ^e de Cleves. Nos moeurs ayant changt^ ,
nos lumieres s'etant augmentdes, Ton fe
moqueroic aujourd'hui de ce qu'on admi-
roit autrefois. Qui ne riroit point du fer-
mon d'un pr^dicateur de Bordeaux, qui,
pour prouver toute la reconnoillance des
tre-
», fenra la premkfe, a laquelle Dieu fit r^ponfe : Eve, tn
J, ,is pc'che; tityiespas digne de mon fi's. Enfuite, madame
,, Sara qui die : 0 Dictt! aldr-nous. Dieu lui die : Tit t'en
„ es rendne indigne par I'incrcdiilhe tjite tu rnjrqti.is , lorpjite
„ je t'ajp'.rj't <jr:e tn feroi's mtre d Ifajc. La troifieme lut
„ madame Rebecca. D.eu lui dit: T.s ns fa't , en f.t-jc-.-.r
,, de J.icob, trap de tort d Efait. La quacricme , madame
,, Judith, a qui Died die: Tn as iijf.ijfinc. La cinquleme,
,, madame Eflher, a qui il dit: Tit as cie trcp cocju^tte; t>*
„ prrduJs trop de tcms A t' attljfer por.r flaire d jlffmr:!!,
„ Enfin fut envoy^e la chambriere, de I'age de quacorie
„ ans , laquelle, tenant la vue baHe & toute honteufe, s'a-
j, genouilla, puis vint a dire : §^te mon buifa'ime vicnue
J, diiris mo/i jardin , afin qrt'il y mjrige dit fruit de fes pom-
„ TTies i i^ le jardin ^coit !e ventre virginal. Or, le fil«
,, ayant oui ces paroles, il dit a Ton pere: Mon pere, j'.ii
,, aim? ceUc'cl d s m,i jeitncff' , ^ i- venx I' avoir po:ir
„ mere. A I'inflant, Dieu appelle Gibrif!, & lui dit: 0
„ Gahriel , vi-t-e?i vite en Naznr'tb , A Marie , «^ /;«
>> prefcnte de ma part ces lettres, Et le fils y ajouta: Dis-
„ /»/, de la mlfnne , tj«e je la ckoijis ptitr ma mere, AJfit'
„ re-la, dit enfuite ie Saint.Rfprit , nne j'hahiterai en elle ,
,, cju'e'le f(ra n-ni temp!e ; ^ rcmeti-liti ces lettres de ma
„ part", Tous les autres fermuns de ce Meaot font a p«u
pre* datu le meme gouc.
1"5
!:02 D E L' E S P R I T.
trepsffds pour quiconque fait prier Dieu
pour eux, CJc donne , en confequence, de
I'argent aux nioines , debitoit gravement
en chaire quau jeul fon di. T argent qui tom*^
he- dam h tronc ou k hajfin , (^ qui fait tin ,
tin , tin , touta ks aims du purgatoire fe
f refluent ttlkmcnt a rire ^ qutlhs font ha,
ha, ha, hi, hi , hi (c)'?
Dans la fimplicite des fiecles d'ignoran-
ce, les objets fe prefentent fous un alpecH:
tres-difierent de celui fous Jequel on les
conlidere dans les fiecles dclaires. Les tra-
g;odies de la Paflion , edifiantes pour nos
ancetresj nous paroitioient ii prefent fcan-
daleu-
(t) Dans ces terns , rignorance ^toit telle, qu'un rure
nyant un proces avec ies paroifllons , pour iavolr aux frais
de qui I'on paveroit I'e'^slife; ce cure , lurfque le juge e'toit
prec a le condatjner, s'avifi de cittr ce pallige de Je'r^mie:
J'lizf^tit ii!i , c> e£o non pavean;, Le juge re fut que re'pon-
cfre a la citation: i! ordonna que I'c^iife leroit pavee aux
tie'pent des paroifEers.
II y e<di iin temps, dans IV^life, ou la frience &: I'art d'e-
rrirc furcnt regardes comme des choles mondaines , indi-
fnes d'un chrecien. On ds: meme, a ce fujet, que les an-
f e$ fouetterent faint Jerome pour avoir vou'.u imiter le
ityle de Cicc^ron. L'abbe Cartaut pretend que c'eft pour
i* avoir mal imite.
{d) Utrtim Drus pntf.frit fiippcfitare mtilUrem , -vel diabo-
J/i»! , vel afini'.m, lel f.ticcni , 'jel ctunrbUam : €^, ft fuppo-
J-.taJj'et CKCiirbttam ^ tjannadmodttm fnerit tonuonatnrn , rdi~
tMra miracttlti , C- quonaminotlo fnljjet fixa cruet. Apolog,
p. H^rodot. torn. Ill, p. 1:7.
(f ) Quelque riiofe qu'on dil'e en faveur des fiecles d'igno-
Tsnce , on nc tera jamais accroire qu'ils aient ece favcra-
bles a la religion; i's ne I'ont ete qu'a la fuperftlcioH. Aulfi
7ien de plus ridicule que les declamations qu'on fait ou cen-
tre les philofophes ou contre les academies de province,
Ctux q'Ji les compofent, dit-on, ne petivcnt cclairer la
lerre ; iis feroient mieux de la cultiver. De parei's hom-
mes, rep!iquera-t-on , ne lone pas d ecat a labourer la tcr»
je. D'ailleurs, Touloir, gyui i'jn:^rer de I'ag/iculture, let
D I S C 0 U R S II. £03
daleufes. II en feroit de raeme de prefque
toutes les quellions fubliles qu'on agitoit
alors dans les ecoles de theologie. Rica
ne paroitroit aiijourd'hui plus indecent que
des difputes en regie , pour favoir ii Dieu
ell habill6 ou nud dans I'hollie j li Dieu
ell tout-puilTant, s'il a le pouvoir de pe-
clier; fi Dieu pouvoit prendre la nature de
h fenime , du diable , de Tane , du rocher,
de la citrouille^ 6c mille autres queilions
encore plus extravagantes (i'/).
Tout, jufqu'aux miracles, portoit, dans
ces temps d'ignorance,rempreinte du mau»
vais gout du iiecle (e).
En-
enregiftrer dans le role des laboureurs, lorfqu'on entretl -nt
tant de mendianrs, de foldacs , d'artifans de luxe Sc de do-
melliqucs, c'ell vouloir recablir les finances d'un etac par
des menagcs de bouts de chandelles J'jjouterai meme
qu'en fuppofan: que ces academies de province ne fifi'enc
que peu de decouvertes, on peut du moins les coniidt^icr
comme les canaux par lefquels les connoiilances de la ca-
pitale fe communiquent aux provinces: or rien de plus uti-
le que d'ecUirer les hommes. Les litmieres phitoj'nfhi(}ites,
die Mr. I'abbe de Fleury , ne fenvent jam.iis w/i/'-t. Ce n'eft
qu'en perfeSionnanc la raifon humaine, ajoiue Mr. Hume,
que les nations peuvenc fe flatter de perfeitlonner !eur gou-
vernement, leurs loix & leur police. L'efpric ell comrne
le feu ; il agit en tous lens ; il y a peu de granis poliriques
& de grands capitaines dans un pays ou il a'y a pas d'hom-
me'; iiluftres dans les faiences & les lettres. Commenc le
pcrfuader qu'un peuple qui ne fait ni Tart d'ecrire ni ce'.ui
de raifonner, puifie fe donner de bonnes loix, fc s'afFran-
chir du joug de cetce fuperftition qui defole les Hecles d'i-
gnurance? Solon, Lycurgue, & re Pythagore qui forma
tant de le'giflateuri , prouvent combien les progres de la
raif'in peuvent contribuer au bonheur public. On doit done
regarder ces academies de province comme tres- utiles. Je
dirai de plus, que, fi Ton confidere ies favans fimpiement
comme des commer^ansi & fi Ton compare les cent mille
livres que le roi diftribue aux academies 6c aux gens de
Jeure* , avec le produk de la vente de a^s livres a I'^cran-
1 6 g">
204 D E L' E S P R I T.
Entre plufieurs de ces pr^tendus mira*
cles rapportes dans les Memoires de ryJcacJi'
me dcs infcriptions & belles-lettres (/} , j'en
choilis iin op^re en faveur d'un moine.
,, Ce moine revenoit d'line maifon dans
laquelle il s'introduifoit toutes les nuitt".
II avoit, b. fon retour, line riviere a tra-
verfer: Satan renverfa le bateau, & le
51
5, moine fut noye, comme il commencoit
,, I'invitatoire des matines de la Vierge.
5, Deux diables fe faifHient de Ton ame,&
5, font arretes par deux anges qui la recla-
5, ment en qualitede chretienne. Seigneurs
5, anges, difent les diables, il efl: vrai que
,, Dieu ell mort pour les amis, & ce n'elt
,, pas une fable; mais celui-ci etoit da
5, nombre des ennemis de Dieu: &, puif-
5, que nous I'avons trouve dans I'ordure
„ du peche , nous allons le jetter dans le
35 bourbier de I'enfer; nous ferons bien
rdcompenft^s de nos pr^vots. Apres bien
des contelhtions , les anges propofent
de porter le diff^rend au tribunal de la
Vierge. Les diables repondent qu'ils
prendront volontiers Dieu pour juge,
parce qu'il jugeoit felon les loix : niais,
pour la Vierge, difent -ils, nous n'en
pouvons efp^rer de juflice : elle briferoit
toutes les portes de Tenfer, plutot que
d'y laifler un feul jour celui qui, de fon
vivant , a fait quelques reverences ^> fon
image. Dieu ne la contredit en rien ; el-
„ le
ger, on pent aflurcr que cette efpece de commerce a laf-
furt^ plut de m'tlle pour cent ^ I'eiac.
D I S C 0 U R S II. £0^
;, le pent dire que la pie til noire & que
,, I'eau trouble ell claire j il lui accorde
„ tout: nous ne favons plus oCi nous en
,, (ommes; d'un ambefas elle fait un ter-
„ ne , d'un double -deux un quine, elle a
,, le dez & la chance : le jour que Dieu en
5, lit fa mere fut bien fatal pour nous ".
L'on feroit , fans doute , peu cdifi^ d'un
tel miracle; & Ton riroit pareillement de
cet autre miracle , tire des Lettres edifian*
tes & curieijfes fur la vijite de I'iviqiie d Hali'
carnajje^^ qui m'a paru trop plaifunt pour
r^filler au defir de le placer ici.
Pour prouver rexcellence du bapteme,
,, I'auteur raconte qu'autrefois , dans le
,, royaume d'Arm^nie , il y eut un roi
5, qui avoit beaucoup de haine contre les
,, Chretiens ; c'efl: pourquoi il perfecuta la
5, religion d'une maniere bien cruelle. II
„ meritoit bien que Dieu I'cut alors pu-
,, ni : cependant Dieu , infiniment bon,
,, qui ouvrit le ccEur aSt.Paul pour le con-
5, vertir, lorlqu'il perlecutoit les fideles ,
5, ouvrit auffi le coeur i ce roi pour qu'il
,, connut la fainte religion. Aufll arriva-
5, t-il que le roi tenant fon confeil dans
5, le palais, avec les mandarins, pour d6-
5, liberer fur les moyens d'abolir entidre-
5, ment la religion chr^iienne dans le ro-
,, yaume, le roi & les mandarins furent
„ aunit6t changes en cochons. Tout le
55 monde accourut aux crisde ces cochons,
,, fans
(/) H' Poire ie I' Ai«dim'ie des infirl'fthnS & btlla.'.H^
ires, tome X'/Uh
I 7
2o6 D E L' E S P R I T.
,, f:ins favoir quelle pouvoit etre la caafe
5, d'une chofe aufli extraordinaire. Alors
,, il y eut un Chretien, nomm^ Gregoire,
p, qui avoit et^ mis k la quellion le jour
„ de devant,qui accourut au bruit ,& qui
,, reprocha au roi la cruaut^ envers la reli-
,, g-ion. Au difcours que fit Gregoire, les
„ cochons s'arrSterent, & s'^tant tus ils
,, leverent le mufeau en haut pour ecou*
„ ter Gregoire, lequel interrogea tous les
5, cochons en ces termes: deformais etes-
„ vous refoius de vous corriger? A cette
5, demande, tous les cochons firent un
,, coup de tete , & crierent ouen , ouen ,
,, omn ^ comme s'ils avoient dit out. Gre-
,, goire reprit ainfi la parole: fi vous eies
„ refoius de vous corriger, ft vous vous
,, repentez de vos peches, & que vous
5, veuilliez ^tre baptifes pour obferver la
,, religion parfaitenient, le Seigneur vous
J, regardera dans fa niifericorde j finon ,
,, vous ferez malheureux dans ce monde
,, & dans Tautre. Tous les cochons frap-
5, perent de la t^te , firent la reverence
,, & crierent cucn ^ ouen ^ ouen^ comme
,, s'ils avoient voulu dire qu'ils le defi-
-,, roient ainfi. Gregoire, voyant les co«
,, chons humbles de cette forte , prit de
5, Teau benitej&baptiia tous les cochons:
5, & il arriva fur le champ un grand mira-
,, cle^ car, h. mefure qu'il baptiloit cha-
,, que cochon, auffi-t6t il fe changeoit tn
5, une perfonne plus belle qu'auparavant ".
Ces miracles, ces fermons, ces trage-
dies & ces queftions ib^ologiques , qui
mam-
D I S C 0 U R S II. 207
Biaintenant nous paroitroient fi ridicules,
^toient & devoieiit £tre admires dans les
liecles d'ignorance , parce qu'ils etoient
proportionn6s h I'efpric du terns, 6c que
les hommes admireront toujours des id6es
analogues aux leurs. La groffiere hvM-
c\]\ii6 de la plupart d'entr'eux ne leur
pernjettoit pas de connoitre la faintete 6i
la grandeur de la religion; dans prefque
toutes les tetes, la religion n'etoit , pour
ainfi dire , qu'une fuperftition & qu'une
idolatrie. Al'avantagede la philofopbie ,on
pent dire que nous en avonsdes idees plus
relevees. Quelque injufle qu'on foit envers
les (ciences, quelque corruption qu'on les
accufe d'introduire dans les maurs, il eft
certain que celles de notre clerge font
maintenant aufli pures qu'elles etoient alors
depravees , du moins li Ton confulte &
rhiftoire & les anciens predicateurs. Mail-
lard & Menot,les plus ci^lebres d'entr'eux,
ont toujours ce mot k la bouche: Sacerdcr-
tes, religioft^ concuhinarii. „ Damnes, in-
5, fames, s'ecrie Mailiard, dont les noms
,, font infcrits dans les regiftresdu diable ;
5, larrons, voleurs, comme dit faint Ber-
,, nardf, penfez-vous que les fondateurs
5,"de vos benefices vous Its aient donnas
5, pour ne faire autre chofe que vivre a
■,, pot & ^ cuiller avec des filles, & jouer
5, au glic? Et vous , melTieurs les gros
5, abb6s, avec vos benelices , qui nour-
,, riflez chevaux, chiens (Sc filles, deman-'
,, dez \ faint Etienne s'il a eu paradis pout
„ mener une telle vie, faifaat grande che^
55 re;
2o8 D E L' E S P R I T.
,, re, ^tant toujours parmi les feftins &
,, banquets, & donnant les biens de I'e-
,, glife &du crucifix aux filles de ]o\e(g)'\
Je ne m'arreterai pas davantage a con-
fiderer ces fiecles groffiers , ou tous les
hommes, fuperftitieux & braves, ne s'a-
mufoient que des contes des moines & des
hauts faits de la chevalerie, L'ignorance
6c la fimplicite font toujours monotones:
avant le renouvellement de la philofophie,
lesauteurs, quoique nes dans des liecles
dilYerents , ecrivoient tous fur le meme
ton. Ce qu'on appelle le gout fuppofe con-
noiHance. II n'eil point de goiit, ni par
confequent de revolutions de gouts chez
des peuples encore barbares; ce n'eft da
moins que dans les fiecles eclairds qu'elles
font remarquables. Or ces fortes de revo-
lutions y font toujours prdcedees de quel-
que changement dans la forme du gouver-
nement, dans les moeurs, les loix , & la
polition d'un peuple. II eft done une dd-
pendance fecrettement etablie entrelegout
d'une nation & fes int^rets.
Pour eclaircir ce principe par quelques
ap-
(() Ce Maillard, qui declamok de cene maniere contre
Je derge , n'e'roit pas lui-meme excmpc des vices tju'ii re-
prochoit k Ces confreres. On I'appelioic le docfenr gomor~
rhfet:. On nvoit fait contre lui cette e'pigramme, <jui me
paroit aflez bien tourne'e pour le tems ;
Nofire maifire Maillard ttut p.ir tout met le nez,
Tantcjt z;i ihex U rcy , tantoji va chez. la royne ;
II f jit totst , il ffjit tout, if a rien ti' eft idoine ;
It eft ^n^T.us.i oraienr, foi:e des mitr.x nes ,
^*>ii ft ton tjii'a» feu milU tn a (tndamne's ,
D I S C 0 U R S 11. 209
applications , qu'on fe demande pourquoi
la peinturetragique des vengeances les plus
niCmorables, telles que celles des Atrides,
ii'aliumei-oient plus, en nous, les memes
tranfports qu'elle excitoic autrefois chez les
Crecs; & Ton verra que cette difference
d'inipreiTion tient k la difference de notre
religion, de notre police, avecla police (5c
la religion des Grecs.
l.es anciens elevoient des temples h la
Vengeance : cette paffion , mile aujuur-
d'hui au nombre des vices, etoit alorscomp-
tee parmi lesvertus. La police anciennefa-
vcrilbit ce culte. Dans un fiecle trop giser-
ricr pour n'ctre pas un peu feroce , I'uni-
que moyen d'enchainer la colere,la fureur
& la trahifon , etoit d'attachcr le deshon»
neur h Toubli de Tinjure , de placer tou-
jours le tableau de la vengeance a cote du
tableau de Taliront : c'eft ainli qu'on en-
trecenoit, dans le ccEur des citoyens , une
crainte refpeftive & falulaire, qui fiippleoit
au defaut de police. La ptinture de cette
paffion etoit done trop analogue au befoin ,
au pri^juge des peuples anciens, pour n'y
tiYQ pas conlideree avec plaifir.
INIais ,
Sophtjle attjfy- aigH que les fejfei d'un motne,
Mais H tjf fi mcfchant , four n'efre q:ie chano'yie,
Gluanfres de liiy font faluHs , le tlLibJe & les d.imiies.
Si fe fuurrcr pnr.tont a glvire tl Ic repute,
Pcnrqiioy dedans Puiffy ■n'ef.-U a la difpnte ?
7/ dit qii'ii grar.d regret il en efi eloignf;
Car "Bez-C il enjl vaincn, taut il efi habile homm!4
PoKrquoy dene n'y ef,-il ? 11 efi emiiefoipi:
utpres les fondemens pour rcbi'flir Soduinc,
210 D E L'E S P R I T.
Mais, dans le fiecle ou nous vivons^
dans un temps oii la police eft b. cet ^gard
fore perfectionnee , ou d'ailleurs nous ne
fommes plus alTervis aux memes pr^jug^s ,
il eft evident qu'en confultant pareillement
notre interet,nous ne devons voir qu'avec
indifference la peinture d'une paflion qui ,
loin de maintenir la paix & Fharinoniedans
la fociete , n'y occafionneroit que des des-
ordres & des cruautt^s inutiles. Pourquoi
des tragedies , pleines de ces fentiments
males & courageux qu'infpire I'amour dela
patrie , ne feroient-elles plus fur nous que
des iinpreflions legeres? C'eftqu'il eft tr^s-
rare que les peuples allient une certaine
efpece de courage & de vjrtu avec I'extre-
me IbumilTion; c'eft que les Remains de-
vinrcnt bas & vils , fnot qu'ils eurcnt un
maitre^ 6c qu'enlin, comme dit Homere,
JJaj^retsx injiaiit qui met un homme I'bre aux fers ,
Lui rmh la moHie de fa vertn premiere,
D'ou je conclus que les fiecles de liberty,
dans lefquels s'engendrcnt les grands hom-
ines & les grandes paffions , iont auffi les
feuls on les peuples Ibicnt vraiment admi-
rateurs des fentiments nobles & courageux.
Pourquoi le genre de Corneille, main-
tenant moins gout^ , I'etoit-il davantage
du vivant de cet illuftre poete? C'eft qu'on
fortoit alors de la ligue, de lafronde, de
ces temps de troubles ou les elprits, en-
core dchauff^s du feu de la fedition , font
plus audacieux, plus eftimateurs des fen-
timents hardis , 6c plus fufceptibles d'am-
bition j
D I S C 0 U R S 11. 211
bition j c'eft que les caracleres que Cor-
rtille donne k les heros , les projets qu'il
fait concevoir b. ces ambitieux, etoient par
coniequent plus analogues a I'efpiit du lie-
cle, qu'ils ne le feroient maintenant qu'on
rencontre peu de h(;ros {h') , de citoyens 6c
d'ambitieux , qu'un calme beureux a fucc6-
de k tant d'orages , &. que les volcans de la
I'^dition font de toules parts eteints.
Comment un artiian habitue a gemir fous
le faix de Tindigence & du mepris , un
homme riche & meme un grand feigneur
accoutumd k ramper devant un homme en
place, k le regarder avec le faint re!pe6t
que I'Egyptien a pour fes dieux & le Ne-
gre pour Ion fetiche, feroient-iis fortement
frappes de ces vers ou Corneille dit.
Pour itre flits qu'un to! , tit te crois qudqtte cl>ofe}
De pareils fentiments doivent leur paroitre
fous & gigantefque j ils n'en pourroient
admirer I'eievation, fans avoir Ibuvent k
rougir de la balTefle des leurs : c'efb pour-
quoi , fi Ton en excepte un petit nombre
d'efprits & de caracteres ^lev^s , qui con-
ft-rvent encore pour Corneille une ellime
raifonn^e & fentie , les autres admirateurs
de ce grand poete Telliiment moins par fen-
timent que par prejuge & fur parole.
Tout changement arrivi^ dans le gouver-
nement ou dans les mceurs d'un peuple,
doit n^celfairement amener des revolutions
dans
(h) Les guerres civiles font un malheur auquel on doU
foavenc de grands hommes.
211 D E L'E S P R I T.
dans Ton gout. D'un liecle h I'nutre, un
peuple ell difFeremment frappe des niemes
objtts , felon lapafliondilTerentequi I'anime.
11 en elides lentiments des homines com-
me de leurs idees^ li nous ne concevons
dans les autres que les idees analogues aux
notres , nous ne pouvons , dit Sallulle,
etre affecles que des paffions qui nous af"-.
fedlent nous-memes fortement (/).
Pour etre touclie de h peinture de quel-
que palTion , il faut foi-meme en avoir cte
le jouet.
Suppofons que le bcrger Tircis & Cati-
lina le rencontrent, & fe falVent recipro-
quenient confidence des fentiments d'a-
mour & d'ambition qui les agitcnt , ils ne
pourront certainement pas le comrauni-
quer rimpreffion dilferente qu'excitent en
eux les diflerentes paffions dont ils font
animes. Le premier ne congoit point ce
qu'a de fi feduifant le pouvoir fupreme, &
le lecond ce que la conquete d'une fern-
me a de fi flatteur. Or, pour faire aux dif-
ferents genres tragiques Tapplication de
ce principe, je dis qu'en tout pays ou les
habitans n'ont point de part au maniement
des aft'aires publiques, ou Ton cite rare-
ment les mots de patrie & de citoyen, on
re plait ?u public qu'en prefentant fur le
the;ttre des paffions convenables a des par-
ticuliers, telles, par exemple, que celle
de
(i) Du re'cit d'une a£llon heroique, le lefieur ne croit
que ce qu'il tit capable de faire lui-meme, il rejetce ie
iiiti cumiiie invence.
D I S C 0 U R S II. 013
de r'amour. Ce n'eft pas que tons leshoni-
nies y foient egalement fenfibles : il eil cer-
tain que des araes fieres & hardies , des
ambitieux, des politiques, des avares, des
vieillards ou des gens charges d'affaires,
font pen touches de la peinture de cette
paflion : & c'ell; precifement la raifon pour
Jaquelle les pieces de theaire n'ont de fac-
ets pleins & entiers que dans les etats
republicains, oii la haine des tyrans, Pa*
mour de la patrie & de la libertt^, lont,
li je I'ofe dire , des points de ralliemtnt
pour Teftime publique.
Dans tout autre gouvernement , les ci-
toyens n'etant pas reunis par un inter^t
comniun, la diverfite des interets perfon*
nels doit neceffairement s'oppofer a Tuni-
verlalite des applaudiliements. Dans ces
pays, on ne peut pretendre qu'i des fuc-
-ces plus ou moins etendus , en peignant
des paffions plus ou moins gen^ralement
interellantes pour les particuliers. Or , par-
mi les paffions de cette efpece , nul doute
que celle de I'aniour, fondee en partie fur
un befoin de la Nature, ne foit la plus uni-
verfellement fentie. Auffi prefere-t-on main-
tenant , en France , le genre de Racine a
celui de Corneille, qui, dans.un autre fie-
cle ou un pays diflerent,telqus TAngleter-
re, auroit vraifemblablement la preference.
Celt une ceriaine foiblelle de caracT:ere ,
fuite neceiiaire du luxe & du changenicnc
arrive dans nos moeurs , qui, nous privant
de toute force & de toute elevation dans
Tame, nous fait deji preferer les comd-
dies*
414 D E L' E S P R I T.
dies aux tra.^^dies, qui ne font plus main-
tenant quedes com(§dies d'un llyle (^lev^,&
dont I'aclion fe pafle dans le palaisdes rois.
C'efl: I'heuieux accroillement de l*auto-
rit^ fouveraine qui, defarmant la fttlition,
^avililTant la condition des bourgeois, a dii
prefque enti^'ement les bannir de la fcene
comique , ou Ton ne voit plus que des
gens du bon air & du grand monde, lef-
queis y tiennent reellement la place qu'uc-
cupoient les gens d'une condition commune,
& font proprement les bourgeois du fiecle.
On voit done qu'en des temps diiFdrents,
certains genres d'efprit font fur le public
des imprelfions tr^s-diif^rentes, mais tou-
jours proportionn^es k I'inter^t qu'il a de
les eflimer. Or cet interet public elt quel-
quefois, d'un fiecle :\ I'autre , aflez diffe-
rent de lui-meme, pour occafionner, com-
nie je vais le prouver, 1?. creation ou IV
rdantiflement fubit de certains genres d'i-
d^es & d'ouvrages ; tels font tous les ou-
vrages de controverfe , ouvrages mainte-
rant aufll ignores qu'ils etoient & devoient
^tre autrefois connus & admires.
En ellet, dans un temps ou les peuples,
partag^s i'ur leur croyance, etoient aniraes
de I'efprit de fanatifme ^ ou chaque fecle ,
ardente h fouteuir fes opinions, vouloit,
arm^e de fer ou d'arguments, les annon-
cer , les prouver , les faire adopter k fu*
nivers ^ les controveries dtoient , premid-
rement quant au choix da fujet , des ou-
vrages trop gen£'ralement int^reffants , pour
n'Scre pas univerfellement eftimes : d'ail-
kurs,
D I S C 0 U R S II. 515
leurs, ces ouvrages devoient etre faits , du
moins de la part de certains hdretiques ,
avec toute I'adrefle & Tefprit imaginables ^
car enfin , pour perfuader des contes de
Peau d'dne Si. de la Barbe bkue , comme
font quelqaes herefies , Qk') il etoit impof-
fible que les controverlilles n'employaf-
fent, dans leiirs ecrits , toute la fouplelVe,
la force & les reliburces de la logique,
que leurs ouvrages ne fulfent des chefs-
d'oeuvre de fubtilite, & peut-etre, en ce
genre, le dernier effort de I'efprit humain.
II eft done certain que , tant par I'impor-
tance de la matiere, que par la inaniere de
la traiter, les controverfiftes devoient alors
etre regard^s comme les ecrivains les plus
ertimables.
Mais, dans iin fiecle oii I'efprit de fa*
natifme a prefque enti(^rement difparu ^ oii
les peuples & les rois , inflruits par les
malheurs palies , ne s'occupent plus des
difputes theologiques ; ou d'ailleurs les
principes de la vraie religion s'atFermilVenc
de jour en jour, ces memes ecrivains ne
doivent plus faire la meme impreffion fur
les efprits. AufTi Thomme du monde ne li-
roit-il maintenant leurs Merits qu'avec le
dugout qu'il ^prouveroit h la lecture d'une
controverfe Peruvienne, dans laquelle on
examineroit fi Manco- Capac eft ou n'eft
pas fils du Soleil,
Pour confirmer ce je viens de dire
par un fait paffe ibus nos yeux, qu'on fe
rap-
(>) Voyez, Thiftoire des herefies par Saint Epiphanf.
2i6 D E L'E S P R I T.
rappelle le fanatifme avec lequel on difpu-
toit fur la preeminence des modernes lur
les anciens. Ce fanatifme tit alors la repu-
tation de plufieurs diflfertations mediocres
compofees fur ce fiijet : 6c c'eft TindiUe-
rence avec laquelle on a conlidere cette
difpute, qui depuis a laifle dans I'oubli les
dilTertations de rilluflire Mr. de la Motte
& du favant Abbe Terralfon: diflertations
qui , regardees a julle titre comme des
chefs-d'oeuvre & des modeles en ce genre,
lie font cependant prefque plus connues
que des gens de lettres.
Ces esemples fuffifent pour prouver que
c'efb k Tinteret public , differemment modi-
lie felon les diiferents fiecles , qu'on doit
attribuer la creation & I'aneantillement de
certains genres d'idees & d'ouvrages.
II ne me reite plus qu'a montrer com-
ment ce meme interet public , malgrd les
changements journelleraent arrives dans les
mojurs , les paffions 6c les gouts d'un peu-
ple, peut cependant afiurer a certains gen-
res d'ouvrages Feilime conllante de tous
les fiecles.
Pour cet etfet , il faut fe'rappellcr que
le genre d'efprit le plus elliime dans un
iiecle 6c dans un pays, eil fouvent le plus
wneprife dans un autre fiecle 6c dans un
autre pays^ que Pefprit, par confequent,
n'ell proprement que ce qu'on ell convenu
de
(/) J'enrends, par ce mot, tout ce qui n'apparcient pas
a id nature de rhomme Sc des chofes : je comprenJs par
confequent, fous ce meme mot, les cuvrages qui nous pi-
roJlen: les plus durables: teiies fonc les faufles reli^iops,
qui.
D 1 S C 0 U R S 11. ai;
de nommer efprit. Or, parini les conven-
tions faitcs k ce fujct, les lines font pail'a-
geres,& les autres durables. On pent done
reduire a deux efpeces routes les dilieren-
tes fortes d'efprits: I'une, dont Tutilite mo-
incntan^e eft dependante des chan gc-meucs
fiirvenus dans le commerce, le gouverne-
ment, les padions, les occupations & les
pr^juges d'un peuple, n'elt, pour ainli di-
re, qu'un Cj^rit da mode (/); Tautre, dont
Tutilice eternelle, inalterable, independan-
te des mocurs & des gouvernements divers,
tient a la nature meme de Thomme , eft par
confequent toujours invariable, & pent etre
regsrdee comme le vrai efprit, c'cft-a-dire ,
comme I'eiprit le plus delirable.
Tous les genres d'efprit r^duits ainfi ^ ces
deux efpeces , je diftinguerai, enconlequen-
ce , deux diilerentes fortes d'ouvrages.
Les uns font faits pour avoir un iucces
brillfinc 6c rapide , les F.utres un fucces c-
tendu & durable. Un roman fatyrique oil
Ton peindra, par exemple, d'une maniera
vraie & maligne, les ridicules des grands,
I'era certainement couru de tous les gens
d'une condition commune. La Nature, qui
grave dans tous les coeurs le fenument
d'une egalit^ primitive, a mis un germe
^ternel de haine entre les grands oc les
petits : ces derniers faifilient done , avec
tout le plaiiir & la fagacite poflibles, les
traits
qui, fuccefllvemeDt remplace'es les unespar les aunes, doi-
venc , relativemenc a I'ecendue des fiecics , ctre comp cees
parini les juvragcs de vaoie.
Tome I. K
2i8 D E L'E S P Pv I T.
iraits les plus fins des tableaux ridicules
oi\ ces grands paroiffent indignes de Icur
iupcjriorite. De ids ouvrages doivent done
avoir un ilicc^s rapide & brillant , niais
peu etendu 6: peu durable: peu etendu ,
parce qu'il a nt^cefl^airement pour limites
ies pays oli ces ridicules prennent naiflan-
ce ; peu durable, parce que la mode, en
renipla(;aut cominuellement un ancien ridi-
cule par un nouveau , efface bientot dulbu-
venir des hommes les ridicules anciens 6c
Jes auteurs qui les ont pcints; parce qu'en-
lin,ennuyee de la contemplation du meme
ridicule, la malignity des petits cherche,
dans de nouveaux dcHiuts , de nouveaux
motifs de jullifier les niepris pour les grands.
Leur impatience, a cet dgard, hate done
encore la chute de ces Ibrtes d'ouvrages
dont la celdbrit^ fouvent n'^gale pas la du*
rde du ridicule.
Tel eft le genre de rLuflite que doivent
avoir les romans latyriciues. A regard d'un
ouvrage de morale ou de metaphyiique,
fon fucces ne pent etre le meme : le delir
de s'inltruire, toujours plus rare & moins
vif que celui de cenrurer,ne pent fournir,
dans une nation, ni un (i grand nombre de
ledleurSjUi des lec1:eurs fi paflionnds. D'ail-
Jeurs, les principes de ces fciences, avec
quelque clart^ qu'on les prefente, exigent
toujours des lecleurs une certaine attention
qui doit encore en diminuer confiderable-
ment le nombre.
Mais fi le m6ite de cet ouvrage de mo-
rale ou de metaphyfique eft moins rapide-
meut
D I S C 0 U R S II. 219
ment fenti que celui d'un ouvrage fatyri*
que , il elt plus gen^ialement reconnu;
parce que des trak^s, tels que ceux de
Locke ou de Nicole , ou il ne s'agit ni
d'uti Italien , ni d'un Francois , ni d'un
Anglois , mais de rhomme en gdnei'al ,
doivent necelFairement trouver des lecteurs
chez tous les pcuples du monde , & m(^me
les conferver dans chaque (iecie. Tout ou-
vrage qui ne lire Ton merite que de la (i-
neile des obfervations faites fur la nature
de rhomme & des chofes, ne. peut celier
de plairc en aucun temps.
J'en ai dit ailez pour faire connoitre la
vraie caufe des differentes efpeces d'edime
attachdes aux dilFerents genres d'efprit: s'll
rede encore quclque doute fur ce lujet , on
peut , par de nouvelles applications des
principes ci-de(lus etablis, acquerir de nou-
velles preuves de leur verite.
Veut-on favoir, par exemple, quels fe-
loient les divers fucc^s de deux ecrivains,
dont Tun fe diflingueroit uniquement par
la force & la profondeur de les penlees,
& I'autre par la maniere heureufe de les
exprimer ? ConKquemment k ce que j'ai
dit, la reuflite du premier doit etre plus
lente ; parce qu'il ell beaucoup plus dj ju-
ges de la fineire,des graces, des agremenis
d'un tour ou d'une expreffion, & enfin de
toutes les beautes de llyle, qu'il n'elt de
juges de la beaute des idees. Un ecrivairi
poll , comme Malherbe , doit done avoir
des fucces plus rapides qu'etendus, & plus
briliants que durables. II en eft deux cau-
K a les :
2^0 D R L' E S P R I T.
les: la premiere, c'ell qu'un ouvrage , tra-
duit d'une laiigue dans ime autre, perd
loujours, dans la tradudion , la fraicheur
& la force de Ton coloris; & ne palle par
cunfequent aux etrangers que depouille des
charmcs du flyle, qui, dans ma fuppoli*
tion , en faifoient Ic principal agrdment: la
icconde , c'tll que la langue vicillit infenli-
blement ; c'eft que les tours les plus htu-
reux deviennent a la longue les plus com-
liiuns '■) & qu'un ouvrage , enfin , depourvu ,
dans le pays meme ou il a ete compole , des
beautes qui I'y rendoient agr^able , ne doit
tout au plus conitrver a Ion auteur qu'une
cfHme de tradition.
Pour obttnir un fucc^s entier, il faut,
aux graces de I'cxprefiion , joindre le choix
des idees. Sans cet heureux choix , un ou-
vrage ne pcut Ibutenir r(:preuve du temps,
& fur-tout d'une traducT:ion , qu'on doit re-
garder comme le creufet le plus propre a
feparer Tor pur du clinquant. AulFi nedoit-
on attvibuer qu'a ce defaut d'idees , trop
commun a nos anciens poetes, le mepris
injurte que qutlques gens raifonnables one
conipu pour la poefie.
je n'a-outerai qu'un mot h. ce que j'ai
deji dit: c'efl qu'entre les ouvrages dont
It celebrite doit s'etendre dans tous les fie-
cles (S: les pays divers, il eti eil qui , plus
vivement & plus generalement intereiVants
pour Thumanite , doivent avoir des fucc^s
plus prompts 6: plus gi-ands. Pour s'en
convaincre , il fuffit de fe rappeller que,
parmi les hommeSjil en eft peu quin'aient
eproU;
DISCO OR S 11. 321
^prouve quelque paflion ; que la pluparc
d'enir''eux foiu nioins frappes de la protbn-
deur d'une idee que de la bcaute d'une
defcription; qu'ils ont , comma I'experien-
ce le prouve , prtfque tous, plus lenti que
vu, mais plus vu que refl^chi (//;) ^ qu'aiuli
la peinture des palFions doit ecre plus g6-
neralement agreable , que la peinture des
objets de la Nature; & la delcription poe-
tiqne de ces memes objets doit trouver pius
d'admirateurs que les ouvrages philoi'o-
phique?. A Tegard meme de ces dcrniers
ouvrages , les hommes etant commune-
ment moins curieux de la connoi!Tance
de la botairique , de la geographic iS: des
beaux arts, que de la connoiliance du caur
ha main , les philofoplus excellents en ce
dernier genre doivent etre plus genf^rale-
ment connus & eltimes que les botanif-
tes , les geographes & les grands critiques.
Audi, Mr. de la Moite (qu'il me foit en-
core permis de le citer pour exemple} eiit-
ilete, fans contredit , plus generalement
eflime , s'il eut applique a des fujets plus
intertffants la meme fineile , la meme eli^-
gance (k. la raeme nettete qu'il a porcees
dans fes diicours llir I'ode, la fable & la
tragedie.
Le public , content d'admirer les chefs-
d'oeuvre des -grands poetes , fait peu de
cas des grands critiques j leurs ouvrages
ne
(to) Voila pourquoi, dans la Grece, dans Roms, & dans
prefque rous ies pays, le liecle des poetes a coujojrs annon-
ce & precede celui des philofophes.
iv 3
022 D E L' E S P P. I T.
ne font lus, juges & apprecies, que par
les gens de Tare auxquels ils font utiles.
Voila la vraie cauie du peu de proportion
qu'on reniirque entre la reputation & le
inerite de Mr. de la Motte.
Voyons maintenant quels font les ouvra-
ges qui doivent , au fucces rapide & biil-
lant, unir le fucces etendu 6c durable.
On n'obtient a la fois ces deux efpeces
de fucces que par des ouvrages ou, con-
fonnement a mes principes, Ton a fu join*
dre, ^i Tutilite moraentanee , I'utilite dura^
ble ; tels font certains genres de poemes^
de roraans , de pieces de theatre & d'ecrits
moraux ou politiques : lur quoi il efi bon
d'cblerver que ces ouvrages, bien-tot de-
pouiiles des beautes dependantes des
Kccurs , 6es pre;uges , du temps 6c du
pays oil iis font faics , ne confervent, aux
yeux de la pofterite, que les feules beau-
tes communes a tous les fiecles 6c a tous
les pays; 6" qu'Homere, par cette raifon,
doit nous paioicre moins agreable qu'ii ne
]e parut aux Grecs de fon temps. Mais
cette perte , 6c , fi je I'ofe dire, ce dechet
en merite, eft plus ou moins grand, felon
que les beautJs durables qui entrent dans
la compoiition d'un cuvrage , 6c qui y font
toujours inegalement raelangees aux beau-
tes du jour, I't-mportent plus ou moins fur
ces dernieres. Pourquoi les Femrms favan-
tes de riHufcre Moliere font-elles deji
moins eltimecs que fon Avare^ fon Tar-
tuff & 6c fon Mifanthropi? L'on n'a point
calcule le nombre d'idees renfernices dans
cha-
D I S C O U R S II. 223
chacune de ces pieces. Ton n'a point, en
conlequence, determine ie degr6 d'ellime
qui leur ell dii : mais Ton a ^prouve qu'u-
ne comedie , telle que VJvare , dont le
fucc^s eft fonde fur la peinture d'un vice
toujours fubfillant & toujours nuifible aux
homines, renfermoit n^cellairement, dans
fes details , une infinite de beautes dura-
bles 5 qu'au contraire, une comedie telle
que les Femmes favantes ^ dont la reuflke
n'eit appuyec que fur un ridicule palfager,
ne pouvoit (-tinceller que de ces beautes
momencanees , qui , plus analogues a la
nature de ce fujer , & peut-etre plus pro-
pres a faire des impreffions vives fur le
public , n'en pouvoient faire d'aulTi dura-
bles. C'ell pourquoi Ton ne voit guere ,
chez les difterentes nations, que les pie-
ces de caraclere paflfer avec fucces d'un
theatre ii I'autre.
La conclulion de ce chapitre, c'efl que
reltime accordee aux divers genres d'ef-
prits , 6c , dans chaque liecle , toujours
proportioiinee a Finteret qu'on a de les
ellimer.
K 4 CIIA-
224 D E L' E S P Pv I T.
C H A P I T R E XX.
De Fefprit, confider^ par rapport aux
ditfcreuis pays.
// s'agit , conformiment an plan 3t ce cUf
coins 5 de montrcr que ? inter tt eft chez torn
les peuples , le difpcfifateur de Teftime nccof'
d('e aux idles des homines ; (2? que les 7iations ,
toujour s fidelks a T inter 6t de leur vaniti^
fieftimtnt , dans hs autrts notions , que ks
idies analogues aux leurs.
\1L que fai dit des fiecles divers, je Tflp*
_' plique aux pays d-fl'erents: & je prou-
ve que IVllime ou le niepris, attaches aux
rcemes genres d'efprit , til:, chez les diiTe-
rents peuples, toujours I'efFet de la forme
diffeiente deleur gouvernement, &porcon-
fequeiu de la diverlitd de leurs int^iets.
Pourquoi I'^ioquence ell-elJe fi fort en
eflime chez les republicains? C'cfi: que,
dans la forme de leur gouvernement, Telo-
qucnce ouvre la carrieie des richefl'es 6c
des grandeurs. Or, I'amour & le refpecl
que tous les hommcs ont pour Tor & les
dignkfcS,doit neceflairement fe rellechir fur
les moyens propres ^. les acquerir. Voil^
pourquoi, dans les republiques, on hono-
re non feulement I'^loquence , mais encore
toutes les fciences qui, tel'es que la politi-
que , la jurifprudcnce, la morale , la poefie,
ou la philofophie, peuvent iervir a former
des orateurs.
Dans les pays defpotiqiies , au contrai-
re.
D I S C 0 IJ Pn. S 11. 225
re, fi Ton fait peu de cas de cette mcme
efpece d'eloquence , c'eft qu'elle ne iiiene
point k la fortune ^ c'eft qu'elle n'eft , dnns
ces pays, de prefque aucun ufage , & qirou
ne fe donne pas la peine de perfuader loru
qu'on peut commander.
Pourquoi les Lacedemoniens affcctoionc-
ils tant de mepris pour le genre d'elprit
propre aperfeclionner les ouviages de luxe?
C'eft qu'une republique pauvre & petite,
qui ne pouvoit oppofer que fes vertus &
fa valeur a la puillance redoutable des Per-
fes , devoit meprifer tous les arts, propres
a amollir le courage, qu'on eiit peut-etre,
avcc raifon , deifies a Tyr ou a Sidon.
D'ou vient a-t-on moins d'eftime en
Angleterre pour la fcience militaire , qu'a
Rome & dans la Grece on n'en avoit pour
cette meme icience? C'eft que lesAnglois,
maintcnant plus Carthaginois queRomains,
ont,par la forme de leur gouvernement ds:
par leur pofition phylique , moins befoin de
grands generaux que d'habiles negociants ;
c'eft que I'efprit de commerce , qui n^cef-
fairement amene a fa fuite le gout du luxe
6: de la mollelTe, doit chaque jour augmen-
ter a leurs yeux le prix de I'or Cs: de I'ia-
duftrie, doit chaque jour diminuer leur ef-
time pour I'art de la guerre & meme pour
le courage: vertu que, chez un peuple li-
bre,foutient long-temps I'orgueil national;
mais qui, s'affoiblillant neanmoins de jour
en jour, eft, peut-etre, la caufe eloignee
de la chute ou de rafferviiTement de cette
nation. Si les ecrivains c^lebres , au con-
K 5 traire ,
£25 D E V E S P R I T.
traire , comnie le prouve Texemple des
Locke & des Adiflbn, ont ^t^ julqu'a pr(*-.
fent plus honores en Aiigleterre que par-
tout ailleurs , c'eft qu'il eft iinpodible
qu'on ne fade tres- grand cas du rnerite
dans un pays oii chaque citoyen a part au
iiianiement des affaires gencrales, ou tout
honime d'efprit peut ^clairer le public fur
i'cs veritables interets. Cell: la raifon pour
laquelle on rencontre fi communement, k
J>ondres , des gens inflruits ; renconire
p'us difficile k faire en France ; non que le
climat Anglois, comma on I'a pretendu,
foit plus favorable a I'efprit que le notre :
h. litle de nos hommes celebres , dans la
guerre, la politique , les I'cicnces & les
arts, eft peut-etre plus nombreufe que la
Jeur. Si les feigneurs Anglois font en ge-
iii^ral plus eclaires que les notres , c'elt
qu'ils font forces de s'initruire;, c'eft qu'eii
dcdommagement des avantages que la for*
me di notre gouvernement peut avoir fur
la leur, iis en ont, h cet egard, un trt;S.
confidirable fur nous; avaniage qu'iis con-
ferveront jufqu'^ ce que le luxe ait entit^-
rement corrompu les principes de leur gou-
vernement, les ait inlenfiblement plies an
joug de la fervitude , & leur ait appris k
preferer les richeffes aux talens. Julqu'au-
jourd'hui , c'eit, t Londres5iine mdrite de
s'inftruire; k Paris, c'ell: un ridicule. Ce
fait fuffit pour jultifier la reponfe d'un 6-
tranger que Mr. le due d'Orleans, regent,
interrogeoit fur le caractere & le g^nie dif-
ferent des nations de i'Europe .* ki fcule
ma"
D IS C 0 U R S II. 217
v:aniere , lui dit I'etranger, de r^pondre a
votre alteffe royak cfl de lui, ripcter kf pre-
mieres qucftions que^ chez les divers peuples ^
ton fan It plus communiment fur h cowpte.
d'un bomme qui fe prefente dans h moude.
En Efpagne, ajouta-t-il, on demande: Ell-
ce un grand de la premiere clalFe? En Al-
lemagne: Peut-il entrer dans les chapitres?
En France: Eft-il bien a la cour? En Hol-
lande: Combien a-t-il d'or?£« Angle.-
terre: Quel homme efl-ce?
Le meme interet general qui, dons les
dtats republicains & ceux dont la conlli-
tiuion elt mixte, prelide ^ la diftribution
de TelUine, efl auiTi, dans les empires Ibu-
mis au defpotifme , le diltributeur unique
de cette meme eftime. Si, dans ces gou-
vernements. Ton fait peu de cas de I'ef-
prit , & li i'on a plus de confidi^ration k
Ifpahan , i{ Conftantinople , pour I'eunu-
que ,ricoglan ou le bacha, que pour Thom-
nie de merite ; c'eft qu'en ces pays on n'a
nul interet d'eilimer les grands hommes:
ce n'efl pas que ces grands hommes n'y
fulTent utiles & delirables i mais aucun des
particuliers , dont I'aflerablage forme le
public, n'ayant interet k le devenir , on
lent que chacun d'eux eftimera toujours
peu ce qu'il ne voudroit pas etre.
Qui pourroit, dans ces empires, engager
unparticulier h. Tupporter la fatigue del'^tu-,
de & de la meditation necefiaires pour per-
fe(5tionner fes talents? Les grands talents
font toujours fufpeclis aux gouvernements
injultes : les talents n'y procurent ni les di-
K 6 gnitds
noO D E L' E S P R I T.
gnitcs ni les richcfies. Or les richefles&lea
dignites font cependant les feuls biens viii-
bles a tous les yeux, lesieiils qui foient re-
putes vrais biens & loient univerfellement
defires. En vain diroit-on qu'ils font quel-
quefois faflidieux a leurs poflelleurs : ce
iont,fi Ton veutjdes decorations quelqiie-
fois delagreables aux yeux de I'acleur, &
qui neanmoins paroitront toujours admira-
bles du point de vue d'ou le Ipedtateur les
contemple : c'efl pour les obtenir qu'on
fait les plus grands efforts. Aulli les hom-
ines illuftres ne croiilent-ils que dans les
pays ou les honneurs (k. les richelTes font
]e prix dcs grands talents^ auffi les pays
delpotiques t'ont-ils, par la railbn contrai-
re , toujours ll:driles en grands hommes.
Sur quoi j'obferverai que Tor eft mainte-
jKint d'un fi grand prix aux yeux de toutes
les nations, que, dans des gouvernements
infiniment plus fages & plus eclaires, la
polTefiion' de Tor ell prelque toujours re-
gardce comuie le premier merite. Que de
gens riches , enorgueillis par les hommages
liniverfels , fe croient fuperieurs («) h
I'homme de talent, fe felicitent, d'un ton
fuperbement modefle , d' avoir prdfer^ Futile
a i'agreable ; 6c d'avoir , au defaut d'el-
prit , fait , difent-ils , emplette de bon-
fens,
(n) Se'duits par leur propre vanitc' & les tloges de mil!e
fiacteurs, les plus nie'diocres d'entre eux fe croient, du cnoiDS,
fort au-deflus de quiconque n'eft pas fiipe'rieur en fon genre.
lis ne fencent pas qu'il en eft des gens d'efprit comme des
coureurs: nn tel, difent-ils entr'eux, ne court pas. Cepen-
dant ce n'eft ni I'impoceri: ni I'honime ordinairt ^ui i'ac-
teiiidronc a la cuurfe.
Si
D I ^ C 0 U R S II. 22ij
lens, qui, dans la fignification qu'ils at-
tachent a ce mot, eft le vrai, le bon & le
fupreme efprit! De telles gens cioivcnt tou-
jours prendre les philofophes pour dcs Ipe-
culateurs vilionnaires, leurs ecrits pour des
ouvrages ferieulement frivoles , & Tigno-
rance pour un nierite,
Les richeiTes & les dignites font trop
generalement defirees, pour qu'on honore
jamais les talents chez les peuples ou les
pretentions au m^rite font exclulives des
pretentions h la fortune. Or , pour faire
fortune, dans quel pays I'homme d'efprit
n'ert-il pas contraint a perdre , dans I'an-
tichambre d'un protedteur , un temps que ,
pour exceller en quelque genre que ce
Ibit, il faudroit employer k des etudes opi-
niatres & continus? Pour obtenir la faveur
des grands , k quelles flatteries , h quel-
les bailefles ne doit-il pas fe plier ? S'il
nait en Turquie , il faut qu'il s'expofe aux
dedains d'un muphti ou d'une fultane; en
France aux bontds outrageantesd'un grand
feigneur (o) ou d'un homme en place, qui,
meprifant en lui un genre d'eiprit trop
different du fien, le regardera comme un
homme inutile a Fetat , incapable d'affai-
res ferieufes, 6: tout au plus comme un
joii enfant occupe d'ing^nieufes bagatel-
les.'
Si Ton fetai: fur la mediocrite d'efprit de la plupart de
ces gens fi vains de Jeurs richefles , c'efl qu'on ne fonge
pas me me a les cker. Le filence fur notre compte ell: cou..
jours un mauvais figne; c'eft qu'on n'a point a fe venger
de nocre fupe'riorite. On di: peu de mal de ceux qui re
meritent pas d'cloge.
(o) Hi tODcrefont quelquefois les bonnes gens^ mais , a
K 7 "4-
r.30 D E L' E S P R I T.
les. D'ailleurs , fecrettement jaloux de la
reputation des gens de merite (/>), & fen-
iible k leur cenfure , rhomme en place les
recoit chez lui moins par gout que par
faite , uniquement pour montrer qu'il a de
tout dans fa maifon. Or, comment imaginer
qu'un homme , anime de cette paffion pour
la gloire , qui I'arrache aux douceurs du
plaifir, s'avililTe jufqu'a ce point? Quicon-
que elt ne pour illuftrer fon liecle, ell toii-
jours en garde contre les grands ^ il ne fe
lie du moins qu'avec ceux dont I'efprit &
je caradere, faits pour eilimer les talents
& s'ennuyer dans la pUipart des foci^tds,
y recherche , y rencontre Thomme d'efprit
avec le meme plaifir que fe rencontrent, k
la Chine , deux Francois qui s'y trouvent
amis k la premiere vue.
Le caradlere propre k former les hommes
illulh-es , les expofe done ndcelTairement h la
haine, oo du moins a I'indifFerence des grands
& des hommes en place, & fur-tout chez
des peuples, tels que les Orientaux , qui,
abrutis par la forme de leur gouvernement
& par leur religion , croupiflent dans une
honteufe ignorance, & tiennent, fi je I'ofe
dire , le milieu entre I'homme & la brute.
Apr^s avoir prouv6 que le defaut d'elli-
me pour le merite ell , dans I'Orient ,
fon-
travers leur bont'i, comme a travers les trous du manreau
de Diogene , on appergoit la vanite.
(p) „ En crtranc dans le monJe, difoit un jour Mr. le
„ preTident de Montefquieii , on m'annonga comme un hom-
.,, me d'efprit, & je re?us un accueil affez favorable des
,; gens en place: mais lorfqae, par le fucces des L'ttres
}, Fi^fanes , j'eus peut-etre prouve que j'en avojf, & que
;> j't'klS
D IS C 0 U R S II. 231
fond^ fur le peu d'interet que les peuples
ont d'ellimer les talents, pour faire mieux
fentir la puifliuice de cet interet , appli-
quons ce principe k des objets qui nous
foient plus familiers. Qu'on examine pour-
quoi I'interet public, modifK^ felon la for-
me de notre gouvernement , nous donne,
par exemple , tant de ddgoiit pour le gen-
re de la dilfertation , pourquoi le ton nous
en paroit infupportable : & Ton fentira que
la dilfertation eft penible & fatigante^ que
les citoyens ayant , par la forme de notre
gouvernement, moins befoin d'inftruclion
que d'amufement , lis ne defirent , en g6--
neral , que la forte d'efprit qui les rend
agreables dans un fouper^ qu'ils doivent,
en confdquence , faire peu de cas de Tef-
prit de raifonnement; & relTembler tous,
plus ou moins k cet homme de la cour ,
qui , moins ennuye qu'embarralTe des rai-
fonnements qu'un homme fage apportoit
en preuve de fon opinion , s'ecria vivement :
^b J monftcur ^je tie vcux pas qiion me proirue.
Tout doit c^der chez nous h Tintcret de
la parelTe. Si, dans la converfation , Ton ne
fe fert que de phrafes decoufues & hyper,
boliquesifi Texageration eft devenue I'elo-
quence particuliere de notre fiecle & de
notre nation , fi Ton n'y fait nul cas de la
juf.
„ j'eus obtenn quelque eftime de la part du public , cel!e
,, des gens en place fe refroidit; j'efluyal millc dugouts.
5, Comptez, ajoucoit-il , qu'inte'rieurement blefltfs de la re-
j, putation d'un homme celebre ; c'ei\ pour s'en venger
,, qu'ils rhumilient; Sc qu'il hu: foi-meme meriter beau-
j, coup d'eioges, pour fupporter patiemment I'^loge d'ait-
J, trui".
C32 D E L' E S P R I T.
jullefTe & de la preciiion des idees & dei
expreffions , c'ell que nous ne fommes nul-
lemeiit intereires a les eftimer. C'eft par
menagement pour cette meme pareffe que
nous regardons le gout comme un don de
la Nature, comme un inllincl fuperieur k
toute connoifTance raifonnee , & enfin com-
me un fentiment vif & prompt du bon &c
du mauvais ; fentiment qui nous difpenfe
de tout examen , & r^duit toutes les re-
gies de la critique aux deux feuls mots de
delicieiix ou de deteftahk. Celt a cette me-
nie pareffe que nous devons auffi quelques-
uns des avantages que nous avons fur les
autres nations. Le peu d'habitude de I'apr
plication, qui bientot nous en rend tout-
a-fait incapables, nous fait deOrer, dans
les ouvrages, une nettet^ qui fupplee i
cette incapacite d'attentioii : nous fommes
des enfants qui voulons , dans nos lectu-
res, eire toujours foutenus par la lifiere
de Tordre. Un auteur doit done mainte-
natit fe donner toutes les peines imagina-
bles pour en epargner a fes lecleurs ; il
doit fouvent rep^ter d'apr^s Alexandre: 0
Athiniem , quil men coiite pour itre. hue. de.
vous! Or la neceffite d'etre clairs pour etre
his , nous rend , a cet egard , fuperieurs aux
ecrivains Anglois: fi ces derniers font peu
de cas de cette clarte , c'eft que leurs lec-
teurs y font moins fenfibles , & que des
efprits plus exerc^s a la fatigue de i'atten-
tion peuvent fuppleer plus faciiement a ce
defaut. Voila ce qui , dans une fcience
telle que la mdtaphyiique , doit nous don-
ner
D I S C 0 U R S It 233
ner quelques avantages fur nos voifins. Si
Ton a toujoLirs applique h cette icience le
prove rbe , point de ine.rveilh Jam voik , S
1i les tcnebres Tout rendue long-temps res-
pectable , maintenant notre parelie n'en-
treprendroit plus de les percer, Ion obfcu-
rite la rendroit meprifable : nous voulcns
qu'on la depouille da langage inintelligi-
ble dont elle ell encore revetue , qu'on la
degage des nuages myilerieux qui I'envi-
ronnent. Or ce delir, qu'on ne doit qu'ii
la pavelie, e(l I'unique moyen de faire une
Icience de chofes de cette meme rnetaphy-
lique , qui juiqu'a prefent n'a ete qifune
fcience de mots. Mais, pour liuisfaire fur
ce point le gout du public , il faut, com-
me le remarque rilluilire hiltoriographe de
i'academie de Berlin, „ que les eiprits,
5, brifant les entraves cfun reipecT: trop
,, fuperilitieux, connoifient les limites qui
,, doivent eternellement leparer la raitbn
„ de la religion ^ & que les examinateurs ,
55 follement revokes contre tout ouvrage
„ de railonnement. , ne,coadamueui plus.
,, la nation a la frivolite".
Ce que j'ai dit luffit , je penfe , pour
nous decouvrir en meme temps la caufe
de notre auiour pour les hiftoriettes & les
romans, de notre habilete en ce genre,
de notre lup^riorit^ dans Tart frivole &
cependant allez difficile de dire des riens,
6: enfin de la prefdrence que nous don-
nons a Tefprit d'agrement fur tout autre
genre d'efprit; preference qui nous accou-
tume a regarder rhomme d'efprit comme
di-
134 D E L' E S P R I T.
divertififant , h Favilir en le confondant s-
vec le pantomime , preference enfm qui
nous rend le peuple le plus galant ^ le plus
aimable , mais le plus frivole de I'Europe.
Nos moeurs donnees, nous devons etre
tels. La route de I'ambition ell, par la
forme de notre gouvernement , fermee ^
la plupart des citoyens ; il ne leur lefie-
que celle du plaifir. Entre les piaifirs, ce-
lui de I'amour eft le plus vif ; pour en
jouir , il faut fe rendre agreable aux fem-
mes; d^s que le befoin d'aimer fe fait (en-
tir, cekii de p'aire doit done s'allumer en
notre ame. Malheureufsrment , il en eft des
amants comme de ces infedles ailt^s qui
prennent la couleur de I'herbe h laquelle
ils s'attai-hent ^ ce n'eft qu'en enipruntant
la reUcniblf.nce de Tobjet aim^, qu'un a*
mant parvient a lui plaire. Or, li les fem-
mes, par I'education qu'on leur doiine,
doivent acquerir plus de frivolitds 6c de
graces , que de force & de juftefle dans
les id(^es , nos efprits, fe modelant fur les
kurs , doivent., en confequence , fe res-
fentir des memes vices.
II n'eft que deux moyens de s'en garan-
tir. Le premier, c'eft de perfedionner I'e-
ducation des femmes, de donner plus de
hauteur b. leur ame , plus d'etendue h leur
efprit. Nul doute qu'on ne I'elevat aux
plus grandes chofes, ii Ton avoit Tamour
pour precepteur, & que la main de la
beaute jettut dans notre ame les leniences
de Tefprit & de lavertu. Le fecond moyen
(^5c ce n'eft pas certainement celui que je
con-
D I S C 0 U R S II. 235
eonfeillerois,) ce feroit de debarrafler les
femmes d'un relte de pudeur, dont le la-
crifice les met en droit d'exiger le culte &
I'adoration perpetuelle de leurs amants.
Alors les faveurs des femmes , devenues
communes, paroitroient moins precieufesj
alors leshommes, plus ind^pendanls, plus
fages, lie perdroient pres d'elles que les
heures conlacrees aux plaifirs de ramour,
6c pourroient^ par con!'^quent, etendre &
fortifier leur eiprit par I'etude & la medita-
tion. Chez tous les peuples & dans tous
les pays voues h ridolatrie des femmes, il
faut en faire des Romaines ou desSultanes^
le milieu entre ces deux partis eit !e plus
dangtreux.
Ce que fai dit ci-defTus proiive que c'tft
h la diverfite des gouvernements, &, par
con('dquent,des interets des peuples , qu'on
doit attribuer I'^tonuante variete de leurs
caracleres, de leur genie &, de leur goiit.
Si Ton croit quelquefois appercevoir un
point de ralliement pour Fellime genera-
le ; fi, par exemple, la fcience militaire
ell , chez prefque tous les peuples , re-
gardee comme la premiere ; c'ell que le
grand capitnine ell , prefqu'en tous les
pays , Tnomme le plus utile , du moins
jufqu'k la convention d'une paix univer-
felle & inalterable. Cette paix une fois
confirmt^e, on donneroit, fans contredit,
aux hommes celebres dans les fciences, les
loix, les lettres &. les beaux arts, la pre-
ference fur le plus grand capitainedu mon-
de : d'ou je conclus que I'interet general
23^ D E L' E S P R I T.
eit , dans chaque nation , U difpenfateur
unique de fon eftime.
Cell b. cette meme caufe , comme je
vais le prouver , qn'on doit attribuer le
niepris, injufle ou legitime, mais toujoiirs
reciproque , que les nations ont pour leurs
mcEurs , leurs ufages & leurs caraderes
dilFerents.
C H A P I T RE XXI.
Le mepris refpeclif des nations tient a:
rinteret de leur vaniid.
'^^fres avoir proiive que les nations mtprifent ,
dans Its autrcs , ks inaiirs , hs coutumcs
& ks ufages diffircnts des leurs ; on ajouts,
que leur vaniti kur fait encore rcgardcr
comme un don dt la Nature la fupiriorita
que quclqiies-ums d' tntr'' tiles ont fur les
autrcs : Juperiorits qu^tlts ne doivent qu''a
la conflitution politique dt leur itat.
L en eft des nations comme des particn-
liers: fi chacun de nous fe croit infailli*
ble, place la contradidiion au rang des of-
fcnfes , 6: ne peut eftimer ni admirer dans
autrui que fon propre efprit, chaque na-
tion n'ellime pareillement dans les autres
que les idees analogues aux fiennes: toute
opinion contraire ell done entr'ellesunger-
me de mepris.
Qu'on
(j) Theatre de l' !(!>!,) trie , par Ahr,-ih/im Rcg'r.
La vache, au rapport de Vincent Le Blanc, eft repwee
faince & facre'e au Calicut, II n'eft point d'etre qui, ge-
D I S C 0 U R S II. 237
Qifonjette un coup d'oeil rapide fur Fii-
Tiivers: ici, c'elt I'Anglois qui nous prend
pour des tfites frivoles , loifque nous le *
prenons pour une tete brulee. L^, c'elt
I'Arabe , qui, perfuade de I'infaillibilite de
Ion khalit'e , rit de la fotte credulite du
Tartare , qui croit le grand lama immortel.
Dans I'Afrique, c'eft le negre qui, ton-
jours en adoration devant une racine, une
patte de crabe, ou la come d'un animal,
ne voit dans la terre qu'une maHe immen-
le de divinites, & fe moque de la dilette
ou nous fommes de dieux; tandis que le
niufulnian, peu inltruit, nous accufe d'en
reconnoitre trois. Plus loin, ce font les
habitans de la montagne de Bata : ils font
perfuades que tout homme qui mange a-
yant fa mort un coucou roti, ell un laint;
ils fe moquent en conlequence de I'Jndien :
quoi de plus ridicule, lui difent-ils, que
d'approcher une vache du lie d'un mala-
de, & d'imaginer que, fi la vache, dont
on tire la queue, vient a pifler, 6i qu'il
tombe quelques gouttes de fon urine fur le
moribond, ce nioribond elt un faint? Quoi
de plus abfurde aux bramines que d'exiger
de leurs nouveaux convertis que, pendant
fix mois, ils fe titnnent pour toute nour-
riture a la iiente de vache («}.
Cell toujours fur une lemblable diff(^- "
rence de moeurs & de coutunies qu'ell fon-
d6 le mepris refpecTiif des nations. Cell:
par
neralement, ait plus Je reputation de faintett;': 11 parojt
que la coutume de manger, par pe'niceace, de la teiue de
Viche, eft iort ancicnae en Orieuc,
ffl3« D E L' E S P R I T.
par ce motif (p) que I'habitant d'Antioche
meprifoient jadis, dans i'empereur Julien,
cette fimplicit^ de manirs ik ceite frugalii^
qui lui meritoient radmiration desGauiois.
La difference de religion, & par conlequent
d'opinion, determinoit, dans le meme lenips,
des Chretiens, plus zeles que julles , i
noircir, par les plus infames calonmies, la
meinoire d'un prince qui , diminuant lesim.
pots, rdtabliflant la difcipline militaire Cic
raniraaut la vertu e.xpirante des Remains, a
11 juftement nK^rite d'etre mis au rang de
leurs plus grands einpereurs {c).
Qu'on jette les yeux de toutes parts ;
tout ell plein de ces injuilices. Chaque
nation, convaincue qu'elle feule polVede la
fageile, prend toutes les autres pour folles;
& reflemble alfez au Marianois (^0 » I'J'?
perfuade que ia langue ell la feule de Tuni-
vers, en conclut que les autres hommes ne
favent pas parler.
S'il defcendoit du ciel un fage, qui, dans
fa conduite, ne confultat que les lumieres
de la raifon , ce fage pafferoit univerfelle-
ment pour fou. II feroit, dit Socrate, vi^-
ii-vis des autres hommes, comme un m^*
decin que des padlTiers accuferoit , devant
un tribunal d'enfants , d'avoir d^fendu les
patds & les tartelettes, & qui furement y
paroitroit coupable au premier chef. En
vain appuyeroit-il fes opinions fur les dd-
mon-
(i) Bleffe de nos m^pris, ,, jc ne connois de fauvage, die
„ le Cariibe,que I'European, qui n'adopceaucundemesufd-
D I S C 0 U R S ir 239
reonflrations les plus fortes ^ toutes les
nations fevoient, a ion egard, comme ce
peuple de boU'us, chez lequel , dilcnt les
fabuliltes Indiens,pafla un dieubeau,jeune
& bien fait : ce dieu , ajoutent-ils , encre
dans la capitale^ il s'y voit environne d'une
niultitULie d'habitants ; fa figure leur paroit
extraordinaire ; les ris 6z ks brocards an-
noncent leur ^tonnement : on alioit pous-
fer plus loin les outrages , (i , pour Tar-
racher a ce danger, un des habitants, qui
fans-doute avoit vu d'autres honimes que
des bofl'us , ne fe fut tout-i\-coup eerie :
eh! mes amis, qu'allons-nous faire? N'in-
fultons point ce malheureux contrefait : li
le ciel nous a fait a tous le don de labeau-
te , s'il a orne notre dos d'une montagne
de chair ; pleins de reconnoiliance pour les
immortels, allons au temple en rendre gra-
ces aux Dieux. Cette fable eft Thilloire de
la vanite humaine. Tout peuple admire fes
defauts, & meprife les qualites contraires:
pour r^uffir dans un pays , il faut etre por-
teur de la boffe de la nation chez laquelle
on voyage.
Il ell, dans chaque pays, pen d'avocats
qui plaident la caufe des nations voifines ,
peu d'hommes qui reconnoiifent en eux le
ridicule dont ils accufent I'etranger j & qui
prennent exemple fur je ne fais quel Tar*
tare , qui fit , a ce fujet , adroitement rou-
gir
(c) On grava, i Tarfe, fur le tombeau de Julien: Ci git
Jnl.'en, qui perdis la vie fnr les kords du Tlgre, II fut un
CKcellent emfereur ^ un v.tilljnt ^tterrier.
{d) Yoyagei de la Cun^^^iut tUi laria HQllandtifes,
240 D E L' E S P R I T.
gir le grand lama lui-meine de Ion injuftice.
Ce Tartare avoit parcouru le Nord, vi-
fite le pays des Lappons, & meme achet(i
dii vent de leurs Ibrciers (e). De retour
en fon pays, il raconte I'es aventures: le
grand lama veut les entendre, il pame de
lire a ce ri^cit. De quelle folic, dilbit-il,
I'efprit humain n'ell-il pas capable ! qtie
de coutumes bizarres! quelle cr6dulitd dans
les Lappons! Sont-ce des hommcs? Oui,
vraiment , r^pondit le Tartare : apprends
menie quelque chofe de plus etrangej c'elt
que ces Lappons , fi ridicules avec leurs
forciers, ne rient pas moins de notre cr6-
dulit(§ que tu ris de la leur. Impie! rdpond
le grand lama , ofes-tu bien prononcer ce
blafphenie, & comparer ma religion avec
la leur .^ Pere cternel , reprit le Tartare ,
avant que rimpofition facrd-e de ta main
fur ma tete m'ait lave de nion peche , je te
. repr^fenterai que, par tes ris, tu ne dois
pas engager tes lUjets a faire un profane
ufage de leur raifon. Si i'oeil fevere de I'e-
xamen & du doute fe portolt fur tous les
objets de la croyance humaine, qui fait i\
ton cuke meme leroit a Tabri des railleries
de I'incrddule? Peut-ctre que ta fainte uri-
ne & tes faints excrements, que tu dillri-
bucs en prefent auxprinces de laterre,leur
paroitroient moins precieux ; peut-ctre n'y
trouveroient-ils plus la meme faveur ^/),
n'cn
(e) Les Lappons one des forciers qui vendenc aux voya-
geurs des cordeletces, dont le nceud, de'lie a cerraine hau-
teur , duit donner un cenain venc.
D I S C 0 U R S II. 241
n'en faupoudreroient-ils plus leurs ra-
gouts , & n'en meleroient-ils plus dans
Icurs fauffes. Deja Timpiete nie a la Chiae
Jcs neuf incarnations de Villbnou. Toi,
dont la vue embraire le pafl'd, k prertnt&
I'avenir, tu nous I'as repct^ Couvcnt; c'ell
au talifman d'une croyance aveugle que tu
dois ton immortalite & ta puiirisnce lur la
terre : fans la foumiffion entiere il tes dog-
mes, oblig6 de quitter ce fejour de tene-
brcs , tu remonterois au ciel , ta patrie.
Tu faisque les lamas, foumisjltapuiirance,
doivent un jour t'elever des autels dans
toutes les parties du monde : qui peut t'as-
furer qu'ils executent ce projet fans ie
fecours de la cr6dulite humaine; & que,
fans elle , Texamen , toujours impie, ne
prit les lamas pour des forciers Lappons
qui vendent du vent aux foes qui Tache-
tenf? Excufe done, 6 Fo vivant, les dif-
cours que me dicle Tint^ret de tan culte ;
& que le Tartare apprenne de toi a refpec-
tcr I'ignorance & la credulite dont le ciel
toujours impenetrable dans fes vues,piroit
fe fervir pour te foumettre la terre.
Peu d'hommes font, a cet exemple , fen-
tic k leur nation le ridicule dont elle fe cou-
vre aux yeux de la raifon, lorfque , fous
un nom etranger, elle rit de fa propre fo-
lic: mais il ell encore moins de nations
qui fulient proliter de pareils avis. Toutes
font
{f) On donne au grand lama le nom Je pere Sterne'. Les
princes font friands de fes excremeas. Hijiolrc generate des
voy^igo ,Torne f 1 1,
Tome L L"
24a D E L' E S P R 1 T.
font fi fcrupuleufeiiient attachees h VmtivH
de leur vanite , qu'en tout pays Ton ne
donnera jamais le nom de fages qu'a ceux
^«/, comme difoit Mr. de Fontenelle, fon(
fous de la folie commune. Quelque bizarre
que foit une fable, elle eft toujours crue
'de quelques nations^ & quiconque en dou-
te , ell traite de fou par cette menie nation.
Dans le royaume dejuida, ou Ton adore
le ferpent, quel homme oferoit nier le con-
te que les Marabous font d'un cochon
qui , difent-ils , infulta il la divinite dii
ferpent (g) & le mangea. Un laint Mara,
bou, ajoutent-ils, s'en appergoit , en por-
te fes plaintes au roi. Sur le champ, ar-
x\i de mort contre tons lescochons: Texe-
cution s'enfuit^ & la race en alloit etre
andantie , lorfque les peuples repr^fente-
lent au roi que, pour un coupable, il n^"
toit pas julle de punir tant d'innocents : ces
lemonirances lufpendent la colere du prin-
ce , on appaile le grand Marabou , le mat-
facre cefle, & les cochons out ordre, i
I'avenir, d'etre plus retpeclueux envers la
divinit«§. Voil^, s'ecrient les Marabous,
comme le ferpent fait allumer la colere des
rois, pour fe venger des inipies: que Tu-
nivers reconnoilTe fa divinity, a fon tem-
ple, a fon facrificateur, h I'ordre de Ma-
rabou deftine i le lervir , enfin aux vier*
ges confacri^es a fon culte. Si, retire au
tend de fon fandtuaire , le dieu ferpent, invi-
{.&) f^oya^rs de Guln^e iy de la Cayenne , par le pert Labat,
{h) Benulbbre, H'Jidre dn Mawcl^e fme,
{>) Penfer, dit Ariftippe, c'dt s'attirer la hal:ie irr^con-
ciliat
D IS C O U R S II. ^43
fible aux yeux meme du roi , ne revolt fes
demandes & ne rend fes reponCes que par
I'organe des prdtres , ce n'elt point aux
mortels h. porter fur ces myfteues un oeil
profane : leur devoir eft de croire , de fe
profterner & d'adorer.
En Afie au contraire,lorfque les Perfes,
tout fouill(^s (/6) du fang des fcrpents im-
mol^s au dieu du Bien , couroient au tem-
ple des mages fe vanter de cet acle de pie-
te , s'imagine-t-on qu'un homtne qui lesau-
roit arretds pour leur prouver Je ridicule
de leur opinion en eut ete bien re(;u"? Plus
une opinion eft folle, plus il eft honnete C?c
dangereux d'en deniontrer la folie.
Audi Mr. de Fontenelle a-t-il toujours
repete que , s'il tenoit toittcs les vtrites dans
fa main ^ il ft garderoit bien de fouvrir pour
les montrer aux hommes. En eflet , (i la de-
couverte d'une feule a, dans TEurope mt-
me , fait trainer Galilee dans les prifons
de Pinquifition , i quel fupplice ne con-
damneroit-on pas celui qui les reveleroit
toutes (0?
Parmi les ledleurs raifonnables qui rient
dans cet inftant de la fotcife de Tefprit hu*
main, & qui s'indignent du traitement fait
h. Galilee, peut-etre n'en eft-il aucun qui,
dans le fiecle de ce philofophe, n'en eut
foUicite la mort. lis euifent alors eu des
opinions differentes : Cic dans quelles cruau-
tes
cillable Jes l{^:iorants> des foibles, des fuperftitieux & des
hommes corrompus , c^ui tous fe declarent hautemenc cjntre
tous ceux qui veulenc I'aifir, dans les chofes, ce iju'il y 4 de
Viai 6c d'eriencid.
La
2.H D E L' E S P R I T.
tes ne nous precipite pas le barbare & fa-
natique attachement pour nos opinions?
Combien cet attachement n'a-t-il pas fem6
de maux fur la terre? attachement cepen-
dant dont il leroit egalement juile, utile
& facile de le defaire.
Pour apprcndre a douter de fes opinions,
il fuffic d'examiner les forces de fon efprit,
de confid^rer le tableau des fottifes humai-
nes, de fe rappeller que ce fut fix cents
ans apr^s retablilTement des univerlites
qall en fortit en tin un homme extraordi-
naire (/c) , que ion liecle perfecuta, 6: mit
enfuite au rang des dtmi-dieux, pour avoir
enfeigne sux hommes a n'admettre pour
vrais que les principes dont ils auroient
des idees claires; verit(^ dont peu de gens
lentent toute I'etendue : pour la plupart
des hommes , les principes ne renferment
point de confequences.
Quelle que foit la vanitc des hommes,
il ell certain que, s'ils fe rappelloient fou-
vent de pareils faits ^ fi, comnie Mr. de
Fontenelle , ils fe difoicnt fouvent b. eux-
memes : Perfoane nichnppe. a Verrcur ^ fe-
rolS'je le feul homme infaillible 9 ne feroit-ce
pas dans les chfes viemes que je foutiens avec
k plus de fanatifme que je me tromperois? Si
les hommes avoient cette idee habituelle-
inent prelente k Tefprit , ils feroient plus
en garde contre leur vanite , plus attentifs
aux objections de leurs adverfaires, plus
a portee d'appercevoir la verite , ils fe-
roient
{k) DESpARTES.
D I S C O U R S II. "45
roient plus doux', plus tolerants, & fans
doute auroient une moins haute opinion
de leur fagelTe. Socnue repetoit ibuvent:
Tout ce que je fais , cejl que je ne fats rim.
On fait tout dans notre fiecle , excepte ce
que Socrate favoit. Les honimes ne fe
furprennent fi fouvent en erreur , que par*
ce qu'ils font ignorants^ & qu'en general
leur folie la plus incurable , c'eft de fe
croire fages.
Cette folie, commune a toutes les na-
tions & produite en panic par leur vani-
te , leur fait non feulement meprifer les
moeurs & les ufages differents des leurs,
mais leur fait encore regarder comme un
don de la Nature la fuperiorite que quel-
ques-unes d'entr^elles ont fur les autres:
fuperiorite qu'elles ne doivent qu'a la corj-
ftitution politique de leur etat.
"^^^»>^^
L 3 CHA-
246 D E L' E S P R i T:
C H A P I T R E XXII.
Pourquoi les nations mettent au rang des
dons de la Nature Jes qualites qu'elles
lie doivent qu'ii la forme de leur
gouvernement.
Cft fait voir , cJam ce chapitre , que la vam-
tc commande aux nations comme. aux parti-
culicn ^ qus tout ob&it a la loi de rinteret;
&' que , // les fiatiotjs , confiquemment a cet
ifjterit ^ n'ont pointy pour la morale^ tefti^
me qucUes devroient avoir pour cette fcien-
ce 5 c''tfl que la morale , encore au herctnu ,
femble ii" avoir ji!Jqu''a prefent iti d'aucuui,
utiliti a Vunivcrs.
LA vanitd eft encore le principe de cet-
te erreur: 6: quelle nation pent triom-
pher d'une pareille errtur ? Suppofons,
pour en donner un exemple, qu'un Fran,
^ois accoutum^ ^ parler afl'tz librement, \
rencontrer c^ & U quelques hommes vrai-
ment citoyens, quitte Paris, & dcbarque
k Conllantinople; quelle idee fe formera-
t-il des pays louniis au defpotifme , lorf-
qu'il confiderera raviliflement ou s'y trou-
ve rhiimanite ? qu'il appercevra par-tout
J'empreinte de Telclavage ? qu'il verra la
tyrannie infecter de Ton fouffle les gernies
de tous les talents & de toutes les vertus,
porter rabrutillenientjla crainte fervile&la
depopulation du Caucafe jufqu'a I'Egypte?
qu'entin il apprendra qu'enferme dans fon
ferrail , tandis que le Perfan bat ies trou-
pes
D I S C 0 U R S II. 247
pes & ravage fes provinces , le tranquille
iultan , indifferent aux calamites publi-
ques, boit Ion fnrbet, carefle fes femmes,
fait etrangler fes bachas , & s'ennnuie? Frap-
pe de la lachete & de la fervitude de ces
peuples , k la fois anime da lentiment de
I'orgueil & de Tindignation 3 quel Fran-
9ois ne fe croira pas d'une nature (up^*
rieure an Turc '^ En efl-il beaucoup qui
fentent que le mi^pris pour une nation eft
toujours un m^pris injufte '? que c'eft de
la tbrme plus ou moins heureule desgou-
vernements que depend la fup^riorit^ d'un
peuple fur un autre P & qu'entin ce Turc
pcut lui faire la meme reponfe qu'un Perfe
lit h un foldat Lacedemonien , qui lui re-
prochoit la lachete de fa nation : pourquoi
in'inrulter? lui difoit-il 5 fache qu'il n'eft
plus de nation par-tout ou Ton reconnoit
un maitre abfolu. Un roi ell Tame univer-
felle d'un dtat defpotique ; c'ell Ion cou-
rage ou fa foibleffe qui fait languir ou qui
vlvifie cet empire. Vainqueuvs (bus Cyrus,
fi nous fomraes vaincus fous Xerxes , c'eft
que Cyrus eut k fonder le trone ou Xer-
xes s'eft affis en naiffant ; c'ell que Cyrus
eut , en naiffant , des ^gaux; c'ell que
Xerxes fut toujours environne d'efclaves :
& les plus vils , tu le fais, hahitent le pa-
lais des rois. Cell done la lie de la nation
que tu vois aux premiers polles , c'efl I'e-
cume des mers qui s'ell ^levee fur leur
furface. Reconnois I'injuflice de tes m6-
pris. Et li tu en doutes , donne-nous ks
loix de Sparte, prends Xerxes pour mai-
L 4 tre y
24S D E L' E S P R I T.
tre; tu feras le lache, & moi le heros,
Rappelloiis-nous le rnoment ou le cri de
la guerre avoit rdveille toutes les nations
de TEiirope, ou Ton tonnerre fe faifoit en-
tendre du nord au midi de la France (fv):
fuppofons qii'en ce moment une r^publi-
cain , encore tout echaufte de I'efprit 'de
citoyen , arrive h Paris, & fe prefente dans
la bonne compagnie ; quelle furprife pour
lui de voir chacun y trailer avec indifleren-
ce les affaires publiques, & ne s'y occuper
vivement que d'une mode, d'une hiitoire
galante, ou diin petit chien !
Frappd , a cct egnrd , de la differerce
qui fe trouve entre notre nation & la lien-
ne, il n'e{l- prefque point d'Anglois qui ne
fe croie un Gtre d'une nature iuperieurc;
qui ne prenne les Frangois pour des tetes
frivoles, & la France pour le royaume Ba-
biole: ce n'eft pas qu'il ne put facilement
s'appercevoir que c'tll non (eulement u la
forme de leur gouverncment que les com-
patriotes doiventcet efprit depatriotirme6c
d'ck-vation inconnu a tout autre pays qu'aux
pays libres, mais qu'ils le doivent encore
a la poficion phylique de I'Angleterre.
En effet, pour lentir que cette liberti^ ,'
dont les Anglois font fi liers & qui ren-
ferme reellement le germe de tant de ver-
tus , elt moins le prix de leur courage qu'uu
don du hazard, confiderons le nombre in-
fini de factions qui jadis ont dechire I'An-
glc-
frt) Dans h aerniere guerre, lorfque les enaemis entre-
renc en Provence,
D I S C O U R S II. 249
gkterre : & Ton fera convaincu que , fi les
mers, en embraflant cet empire, ne Teul-
fent rendu inacceflible auxpeuples voifins j
ces peuples, en profitant des diviiions des
Anglois, ou les euflent fubjuguds , ou du
nioins euirent fourni a leuvs rols des mo-
yens de les aiTervir; & qu'ainli leur liberie
n'efl point le fruit de leur fagefle. Si , coni-
mc ils le pretendent , ils ne la tenoientque
d'une fermete 6c d'une prudence pariicu-
liere a leur nation ^ apr^s le crime alFreux
commis dans la perfonne de Charles I.
n'auroient-ils pas du moins tir^ de ce cri-
me le parti le plus avantageux? Auroient-
ils foulTert que , par de.s fervices & des
proceflions publiques, on mit au rang des
martyrs un prince qu'il etoit de leur int6-
ret , difent quelques-uns d'entr'tux , dc
faire regarder comme una vidime immolce
au bien general; & dont le Jupplice, ne-
ceffaire au monde , devoit i jamais epou-
vanter quiconque entreprendroit de foii-
mettre les peuples a une autorite arbitraire
& tyrannique? Tout Anglois lenle con-
viendra done que c'elT: a la pofition phyfi-
que de fon pays qu'il doit la liberte; que
]a forme de fon gouverneraent ne pourroit
fublifter telle qu'elle eft en terre ferme ,
fens etre iniiniment perfedionnee ; & que-
I'unique fujet de fon orgueil ie r^duit aa
bonheur d'etre ne infulaire plutot qu'habi-
tant du continent.
Un particulier fera fans doute un pareif
aveu, mais jamais un peuple. Jamais uii;
peuple ne donnera k fa vanite les entraves-
L 5. d*
^So D E L' E S P R I T.
de la raifon: plus d'equite dans fes juge-
nients, fuppol'eroit line fufpenlion d'efprit,
trop rare dans lesparticuliers, pour la trou-
ver jamais dans une nation.
Chaque peuple mettra done toujours au
rang des dons de la Nature les vtrtus qu'il
tient de la forme de (on gouvernement.
L'int6ret de fa vanite le lui confeillera: &
cui refifte au confeil de rinterSt?
La conclufion g^nerale de ce que j'ai dit
de I'elprit conlidere par rapport aux pays
divers, c'eft que rint(:ret tft le difpenia-
teur unique de Tedime ou de m^pris que
Ics nations ont pour leurs mcEurs, leurs
coutumes & leurs genres d'efprits difterents.
La feule objection qu'on puifle oppofer
aceitc ccncluiion , efl celle-ci: fi Tint^ret,
dira-t-on , ^toit le feul difpenfateur de
Teftime accordee aux diiTdrents genres de
fcience & d'efprit, pourquoi la morale,
mile \ toutes les nations, n'eft-elle pas
i a plus honorde ? Pourquoi le nom des Def-
eases, des Newtons eft-il plus celebre que
ceux des ]\icolc,des LaBruyere & de tous
Jes inoraliftes , qui peut-etre ont, dans
leurs onvrages , fait preuve d'autant d'ef-
prit? C'tft, repondrai-je , que les grands
pbyiiciens ont , par leurs d^couvertes , quel-
quefois fervi I'univers; & que la plupart
des nioralifles n'ont ^te , jufqu'a prefeni,
d'aucun fecours a rhumanite. Que lert de
rdpeter fans ceiTe qu'il eft beau de monrir
pour la patrie ? Un apophtegme ne fait
point un h^ros. Pour m^riter Teftime, les
moralilles devoient employer, a la recher-
che
D I S C 0 U R S II. 251
die des moyens propres k former des hoiii-
nies braves & vertueux, le temps & Tef-
prit qa'ils ont perdu a compofer des maxi-
mes fur la veitu. Lorfqu'Omar ccrivoit aux
Syriens , fenvoie contre vous des hotiinies atijji
avidts de la mort qui, vous fetes des plaifirs ;
alors les Sarralins, trompes par les preiti-
ges de I'ambition & de la credulite , ne vo'
yoient, dans le ciel , que le partage de la
valeur & de la vicloire; &, dans I'enfer ,
que celui de la lachere & de la defaite. lis
etoient alors animes du plus violent fana-
tifme ; & ce font les paffions & non les
ma.Nimes de morale qui forment les honi-
nies courageux. Les moraliltes devoient le
fentir j & favoir que , femblable au fculp-
teur, qui, d'un tronc d'arbre , fait un dieu
ou un banc , le legillateur forme k fon grc
des heros,des genies&des gens vertueux.
J'en attefte les Mofcovites , transformes en
hommes par Pierre le Grand.
En vain les peuples , foliement amou-
reux de leur legiflation,ch£rchent-ils,dans
I'inexecution de leurs loix , la caufe de
leuis malheurs. L'inexecution des loix,dit
le fultan Mahmouth, eft toujours la preu-
ve de rignorance du legiflateur. La rr^com-
penfe, la punition, la gloire & i'infamie,
foumifes k fes volonts^s, font quatre efpe-
ces de divinites avec lefquelles il peut tou*
jours operer le bien public, & cr(;er des
homm.es illuftres en tons les genres.
Toure I'^tude des moraliftes confifte k
determiner Tufage qu'on doit faire de ces
i^compenfes 6: de ces iiunitioi^s , 6: les
L 6" fe-
£52 D E L' E S P R I T.
fecours qu'on en pent tirer pour Her I'in-
tcret perlonnel h I'interet general. Cette
union ell le chef-d'oeuvre que doit fe pro-
poler la morale. Si les ciioyens ne pou-
voient faire leur bonheur particulier fans
faire le bien public , il n'y auroit alors de
vicieux que les fous^ tons les hommes fe-
roient necefllt^^s ii la vevtu ; & la felicit^
(les nations feroit un bienfait de la mora-
le : or, qui doute que, dans cette fuppo-
ilcion, cette fcience ne fut infiniment ho-
noree ; & que les ecrivains excellents en
ce genre ne fuflfent, du moins par Tequi-
table & reconnoillante polterit^, mis au
rang des Solon ,des Lycurgue & des Con-
fucius?
Mais , repliquera - 1 - on , Timperfcflion
de la morale & la lenteur de les progr^s
ne pent etre qu'un ett'et du pen de propor-
tion qui fe trouve entre rellime accordee
aux moralilles, & les efforts d'efprit ne-
eelfaires pour perfedlionner cette fcience.
].'interet general, ajoutera-t-on , ne pre*
fide done pas a la diliribution de Teftime
publique.?
Pour repondre ^ cette objection , il faut,
dans les obftacles infurmontables qui fe
font jufqu'^ prefent oppofes a Tavancement
de la morale, chercher les caufes de I'in-
dittdrence avec laquelle on a jufqu'^ pre-
fent regarde une fcience dont les progr^s
annoncent toujours ceux de la Idgiflation ,
& que, par conlequent, tous ]es peuples
ont int^ist de perfectionaer.
CilA-
D I S C 0 U R S IT. 253
C H A P 1 T R E XXIIL
La caiifes qui , jufqua prefent , out retarda
Jcs progr^s de la morale.
SI la poefie , la geometrie ,raflronomie^
& geneialemcnt toutes les fcitnces ten-
dent plus ou moins lapidement i\ Itur per-
feclion , lorfque la morale I'emble a peine
fortir du berceau ; c'eil que les homures,
forces, en fe raffemblant en fociete , de
fe donner & des loix & des moeurs , ont
du fe faire un lyfteme de morale avant que
robfervation kur en eut decouvert les
vrais principes. Le fylleme fait , Ton a
celTe d'obferver: aufli nous n'avons , pour
ainfi dire, que la morale de I'enfance du
monde ; & comment la perfec1:ionner?
Pour hater les progres d'une fcience, il
ne futfit pas que cette fcience foit utile aa
public; il faut que chacun des citoyens,
qui compofent une nation, trouve quelque
avantage ^ la perfeclionner. Or, dans les
revolutions qu'ont ^prouve tous les peu-
ples de la terre , Tinteret public, c'eil-k*
dire, celui du plus grand nombre, fur le-
quel doivent toujours etre appuy^s les
principes d'une bonne morale, ne s'dtant
pas toujours trouve conforme ^ I'intdr^t
du plus puiffant ; ce dernier, indifferent au
progres des autres fciences , a du s'oppo-
fer efficacemtnt ^ ceux de la morale.
L'ambitieu.x , en eftet , qui s'eft le pre-
mier eleve au-delTus de' fes concitoyens;
le tyran, qui ies a foules a fes pieds; le
L 7 fa-
^$4- D E L' E S P R I T.
fanatique, qui les y tient prodernes; tous
ees divers flcaux de I'humanit^ , routes ces
differentes efpeces de fcelerats , forces,
par leiir inter^t particulier, d'etablir des
loix contraires au bien g^n6ral, out bieii
fentiqiie leur puiffance n'avoitpour fonde-
nient que I'ignorance 6c rimbecillite hu-
inaine : audi ont-ils toujours impofe filen-
ce a quiconque , en decouvrant aux nations
les vrais principes de la morale, leur eut
leveld tous leurs malheurs & tous leurs
droits, & les eut armecs contre rinjullice.
Mais, repliquera-t-on , fi, dans les pre.
miers fiecles du monde , lorfque les deipo-
tes tenoient les nations alfervies fous un
fceptre de fer, il etoit alors de leur inte-
ret de voiler aux peuples les vrais princi-
pes de la morale ^ principes qui , les fou-
levant contre les tyrans, eiit fait k chaque
citoyen un devoir de la vengeance : aujour-
d'hui que le fceptre n'efl: plus le prix du
crime ^ que , remis d'un conientement una-
'iiime entre les mains des princes , I'amour
des peuples Ty conferve ^ que la gloire &
k bonheur d'une nation , r^fldchis fur le
fouverain , ajoutent a fa grandeur & ^ fa
felicite: quels ennerais de Thumanit^, di-
ra-t-on , s'oppofent encore aux progres de
la morale?
Ce ne font plus les rois , mais deux au-
ires-
(<j) lis d'lroient volontiers aux perfecurturs , comme les
Scythes a Alexandre: Tk n'es done pas dleu, pttif^nc tn f.iis
du },•;,)/ atix 'noinmes i' S\ les chreriens, a rofcifion de Sa«
tutne ou du Moloch Carthaginois , iiuquel on facriSoit dM
homines, wnt uqc dc fois leptie <jue la cruaute dune p.i-
leifJe
D I S C 0 U R S 11. 2^^
tres efpeccs d'hommes puiffants. Les pre*
n)iers font les. fanatiques , & je ne Ics con*
fonds point avec les hommes vraiment
pieux : ceux-ci font les foutiens des maxi*
mes de la religion ; ceux-ld en font les
deflriKileurs : les uns font amis de (^7) I'hii-
manite; les autres,doux au-dehors & bar*
bares au-dedans, ont la voix de Jacob &
les mains d'Efaii : mdiffdrcnts aux actions
honnetes, ils fe jugent vertueux , non fur
ce qu'ils font , mais feulement fur ce qu'ils
croient^ la cr^dulite des hommes eft , fe-
lon eux , Tunique mefure de leur probi-
ty (by lis haiilent mortellement, diloit la
reine Chriftine, quiconque n'eft pas leur
dupe i & leur int^ret les y neceffite : am-
bitieux , hypocrites & difcrets , ils fentent
que, pour s'afTervir les peuples, ils doi*
vent les aveugler: aufli ces impies crient-
ils fans ceflTe b. I'impiete contre tout hom.
me nd pour eelairer les nations^ toute v^-
I'ite nouvelle leur eft fufpede ; ils reliem-
blent aux enfants que tout eftraie dans ks
tenebres.
La feconde efpece d'hommes puiiTantSy
qui s'oppofent aux progr6s de la morale ,
font les demi-politiques. Entre ceux-ci,
il en eft qui, naturellement portes au vrai,
ne font ennemis des v^rites nouvelles, que
par-
reille religion ^toir une preuve de fa fauflete; combien de
fois nos pretres fanatiques n'onc-ils pas donne' lieu aux h^-
rc'tiques de retorquer , contr'eux , cet argument ? Parmi
nous, que de pretres de Moloch!
[b) AuiTi onr-ils toutes ks peines du monde 3 convenir
ile la probitc d'ua here'ci'rue.
256 D E L' E S P R 1 T:
parce qu'ils font parelTeux, & qu'ils voil-
droient fe fouilraire k la fatigue d'atten-
tion n^ceflaire pour les examiner. 11 en eft
d'autres qu'aninient des motifs dangereux,
& ceux-ci font les plus i craindre; ce font
des hommes dont I'efprit eil ddpourvu de
talents 6i I'ame de vertus; auxquels, pout
etre de grands fcelerats, il ne manque que
du
(f) L''inrerlt eft tonjoufs le mot'if cacte de la perfecu-
tion : nul douce que I'intolerance nc foit , chretiennement
& policiquement, un mal. On n'en eft point a fe repentir
de la revocation de i'e'dic de Nantes. "Ces difputes, dira.t-
on, font dani;,ereufes Qui, quand I'autorite y prer.d pjr: :
alors I'intolirance d'un parti force quelquetois I'aiitre a
prendre les armes. Que le magiftrcit ne s'en mele poiDt,
les ch^ologiens s'accommoderont apres s'eire dit quelques
injures. Ce fait eft prouve par h paix don: on jouit dans
les paj's tole'rants. Mais , replique-t-i^n , cette tolerance
convenable a certains gouveruemtnta feroit peut-etre fu-
nefte a d'autres : les Turcs , donr la religion eft ur.e reli-
gion de fang 6c le gouvfrnemenc une tyrannie ne font-iis
pas encore plus tolcTants que nnus? On voic des e'glifes'a
Conftantinopie & p"int de mofqup'es a Paris; ils ne tour-
mentent point les Grecs fur leur croyance, & leur tole'rao-
ce n'allume point de t-uerre.
A corhJe'rer cette qiieftion en qualit^ de chr^tien, la
perlt'cution eft un crime. Pref-;ue par- tout, I'evangile, les
apotres & les peres , prechent la douccor & la tolerance.
St, Paul & St. Chryfoflome d;fent qu'un e'veque doit s'a-
qi'.itter de ft place, en gagnant les hommcs par la perfua-
fion & r.on par h contrainte; les eveques, ^j^llten^-^is, ne
revinent que fur ceux qui le veulent; bien diffeiens, eii cek ,
des Tins qui regncnt fur ceux qui ne le veulent pas,
Oq conrlamna , en Orient, ie concile qui avoit confenti
^ faire bruler Bogomile.
Quel exemple de modt-ration faint BaGle ne donna. t-il
pas, dans le quatrieme fiecle de I'eglife, lorfqu'on agitoic
la queftion de la divi.".ite du Saint-Efprit ! qutfiion qui cau-
foit alors tar.t de cri-ubl>. Ce faint , dit St. Gr^goire de
Nazianie, qu-iqij'attache a la verite du dugme de la divini-
ty du Sair.r-Efpric , confancit alors qu'on ne donnat point
le titre de Dieu a la troifieme perfonne de la trir.ir^.
Si ce:te condefcendacce fi fage, fuivant le fectimen: de
Mr,
D I S C O U R S II. 257
dii courage : incapablcs de vues elevv^es &
ncuves, ces dernicrs croient que leur con-
lideration tient au refpecl imbecille ou
feint qifils afiichent pour toutt-s les opi-
nions & les erreurs revues : furieux contre
tout homme qui veut en ebranier Tempi-
re^, ils aiment (c) contre lui les paffions &
hs prejuges meme qu'ils raeprifent, & ne
ces'
Mr. de Tillemont, fut condamnee par quelqufs faux zc'lej,
s'iis uccuftrenc Sr. Bafile de trahir la veritc par n>n fiieiicej
cetre meme conJrrfcendonce fut approuvee par Jes hommts
les plus celebres Sc les p!us pieux de ce temps Ji , enrr'ai-
cres psr le grand St. Aihandfe , que Ton ne fcupjonnoit
pi>inc de niantjUcr de fermete'.
Ce fjii eft deciille d..ns Mr. de Tillf mcnt , T^ie de Sr.
"Bafilr , art. 63 , 64 & 6$, Cet auteur cjoiite que le concile
ccum^nique de ConHancinople approuva la conduite de St,
B-flie en I'irr.irant.
St. Auguflin dit qu'on ne dnit ni condamner ni punir ce-
lui qui n'i pas de Dieu la meme idee que nous, a moins,
d;'-il, que ce ne fut par haine pour Dieu; ce qui eft im-
pt-luble. St. Athanife, dans f;s e'pitres ad joiitarios ,tim.I,
p Syy, dit que les perfecutions des Ariens f^snt la preuve
qu'i.s n'ont ni pie'te , ni crairre de Dieu. Le propie de U
pu'ce, ajoure.[-il, eft de ptrfuaJer & r.on de contraindre;
ii faut prendre exemp!e fur le fuiveur,qui laiffe a chacuii la
liberie de le fuivre. U dit plus haut, p^.c. 830, que p> ur
faire adopter ffs opinions, le diabe, pere du inenl()rge, a
befuin de haches & de coigne'es ; mais le fauveur eft ladou-
ceur meme: il frappe; f: on ouvre, il encre; fi on le refu-
fe, il fe retire. Ce n'eft point avec des epees, des d^rds,
des prifons. des fo!dats, &: enfin a main ;.rmce, qu'on en-
feigne la ve'rite, mais par la voix de la perfuafion.
On n'a recllement rtcours a la force qu'au drtaut de rai-
fons. Qu'un homme nie que les trois angles d'un triangle
font ^gaux a deux droits , on en rit , rn re le perfecu'.e
point. Le feu & les gibets ont fouvent fervi d'arguir er.rs
aux the'oiogiens; ils ont, a cet e'gard , donne prife lur etx
aux heretiques & aux incredules. Jesus-ChbiST ne
faifoit violence a perfonnei il difolt feulement: vuulr^L -zr.tis
ne fnlzre ? L'interet n'a pas coujours permis a ki mlniflre*
d'imjter in mode'ratioa.
358 D E L' E S P R I T,
celTent d'efFaroucher les foibles efprits pat
le mot de nouveaute.
Comme fi les verites devoient bannir
les vertus de la terre ^ que tout y fi)t tel-
lement a IVivantage du vice, qu'on ne put
etre vertueux fans etre imb^cille \ que la
morale en deraontrat la necelTiie ; & que
r^tude de cette fcience dcvint par confe-
quent funefte al'univers^ ils veulent qu'on
tienne les peuples proiternes devant les
pr(§jug^s reipus, comme devant les croco-
diles facres de Memphis. Fait-on quelque
decouverte en morale? Celt a nous feuls ,
difent-ils, qu'il faut la reveler ^ nous feuls,
?! Texemple des initios de FEgypte, de-
vons en etre. les d^pofiiaires : que le refte
des humoins foit enveloppe des teuebres
du prcjuge^ I'etat naturel de Thomme ell
I'aveuglement.
AflTez femblables ^ ces m^decins , qui ,
laloux de la decouverte de Tdra^tique ,
abuferent de la credulite de quelques pr6-
lats pour excommunier un remede dont les
fecours font fi prompts & fi falutaires, ila
nbufent de la credulite de quelques hom-
ines honnetes,mais dont h probite ftupide
& feduite pourroit, fous un gouvernement
moins lage , trainer au fupplice la probity
^clairde d'un Socrate.
Tels font les moyens dont fe font fervt
ces deux efpeces d'hommes pour impofer
filence aux efprits ^clair^s. En vain, pour
leur refiller, s'appuieroit-on de la faveur
publique. Lorfqu'un citoyen ell anim6 de
la paffion de la v^rite <Sc du bien general ,
D I S C O U R S II. 259
]e fais qu'il s'cxhale toujours de fon ouvia-
ge un parfum de vertu qui le rend agrea-
ble au public, & que ce public devient fon
protedeur: mais comme, Ibus le bouclier
de la reconnoiffjnce & de I'eflimepublique,
on n'ell pas h Tabri dts perfdcutions de ces
fanatiques , parmi les gens fages , il en eft
tr^s-peu d'aflez vertueux pour oler braver
leur fureur.
Voil^ quels obftacles infurmontables fe
font, jufqu'^ pr^fent, oppoi^s aux progy^s
de la morale;, & pourquoi cette fcieiice,
prefque toujours inutile , a , conldquem-
inent a mes principes, toujours merite peu
d'edime.
Mais ne peut-on faire fentir aux nations
Tuiilite qu'elles lireroient d'une excellen-
te morale ? & ne pourroit-on pas hater
les progres de cette fcience en honorant
davantage ceux qui la cultivent? Vu Tim-
portance de la matiere, au rifque d'une di-
greffion, je vais traiter ce fujet.
C H A P I T R E XXIV.
Des moytns de perfe&ionner la morale.
IL fuffit , pour cet efFet , de lever les cb-
ftacles que niettent k fes progrfes les deux
efpeces d'hoinmes que j'ai cites. L'uni-
que moyen d'y r^uflir elt de les d^mafquer^
de montrcr,dans les prctecTieurs de I'igno-
rance, les plus cruels enncmis de Thuma-
nite^ d'apprendre aux nations que les hom-
ines font , en general , encore plus ftu-
pides
<i6q D E L' E S P R I T.
pides que m^chants ; qu'en les gu^riirairt dt
leurs erreurs, on les gueriroit de ]a pin-
part de leurs vices; & que s'oppofer, i
cet £>gard, k leur gus^rifon, c'eil commet-;
tre un crime de lele-humanit^.
Tout homme qui dans I'hilloire , confi-
dere le tableau des miferes publiques , s'ap-
perv'oit bien-tut que c'eil I'ignorance qui,
plus barbare encore que I'interet, a verf^
k plas de calamites fur la terre. Frappe de
cette veritd, on ell toujours tente de s'e-
crier : heureufe la nation ou , dii moins,
les citoyens ne fe pennettroient que des
crimes d'interet ! Combien I'ignorance les
mukiplie-t-elle ! Que de fang n'a-t-elle pas
fait repandre fur les autels Co) 1 Cepen-
dant f homme eft fait pour ^tre vertueux:
en tfFet , ii c'elt dans le plus grand nombre
que refidc effentiellement la force, & dans
la pratique des actions utiles au plus grand
nombre que confifle la jultice , il ell Evi-
dent que la jullice eft, par la nature, tou-
jours armee du pouvoir neceliaire pour x&-
pri-
{/i) Un roi du Mexique, dans la confecration d'un tem-
ple, fie facrifier , en quaere jours, fix mille quaere cems huit
hommes, au rapport de Gemelli C^rreri, Tuvi. VI, fag, j'6.
Dins rinde, les brachmanes de I'ecole de Niagam profi-
terenc de leur fsveur aupres des princes, pour faire mafla-
crer les baudhilles dans pluCeurs royaumes ; cti baudbiltes
font athe'es 6c ies autres de'illes. Bilta fut le prince qui fit
r/pandre le plus de fing : pcur fe purifier de ce crime, il
fe brula en grande foleninire' fur la cote d'Oricha- II eft a
remarquer que ce furent les deifies qui firenc couler le fang
humaln. Voyez, les lertrrs ■/.'< pere Ports Je'fnite.
Les pretres de Meroe , dans I'Eihiopie , depechoient,
quand il leur plaifoit , un courrier au roi, pour lui ordoD-
ner de mourir. Voyex Diodorr.
Quiconque tue le roi de Sumacra eft ^lu roi, C'eft, difent
iws
D I S C 0 U R S n. 26r
iMinier le vice & neceffiter les homines a
la vertu.
Si le crime audacieux & puiflant met fi
fouvent a la chaine la jultice & la vertu ,
& s'il opprime ks nations , ce n'ell que
par le lecours de I'ignorance : c'eft elle
qui , cachant a cliaque nation fes verita-
bles intcrets , erapeche Taction & la reu-
nion de fes forces, & met, par ce moyen,
le coupable a I'abri du glaive de I'equit^.
A quel mdpris faut-il done condamner
quiconque veut retenir les peuples dans les
lenebres de I'ignorance ? L'on n'a point
jufqu'a prefent aflez fortement infifle fur
cette verite ; non qu'on doive renverfer en
un jour tons les autels de I'erreur ; je fais
avec quel menagement on doit avancerune
opinion nouvelle ^ je fais meme qu'en les
ddtruifant, on doit refpet^er les prejuges,
& qu'avant d'attaquer une erreur generale-
nient recue, il faut envoyer, comme les
colombes de I'arche, quelques Veritas h la
decouverte , pour voir fi le deluge des
pre-
les peuples, pnr cat affaflinatqiie le ckl de'clare fes volonte's,
Chardiii rapporte qu'il a encendu un pr^dicateur , qui ,d^cla-
inant fur le tafte des fophis, difoin qu'ils etoient athees a
bruler; qu'il s'e'connoir qu'on les laiffac vivre; & que de
tuer un fophi , e'toic une a&ion plus agreable a Dieu , que de
conferver la vie a dix hommes de bien. Combien de fois
2-t-on fait parmi nous le meme raifornement !
C'eft, fansdoute, a la vue de tant de fang, repandu par
le fanatifme , que i'abbe de Longuerue , fi profond dans
I'hiftoire, uifoit que, li l'on meccoit, dans les deux baflins
d'une balance , le bien Sc le mal que les religions on: fait,
le mal remporreroic fur le bien. Turn, I, pa^e ii.
Nt' yrencx. point de maifon , dit, a ce fujet, une fentence
perfaae, dans un quartier dtnt le mci.u feryle foil ignorant
& dhet.
2^2 D E L' E S P R I T.
pr^jugds ne couvre point encore la face
du monde , 11 les erreurs commencent a
s'ecouler, & fi I'on appercoit (;k & 1^ dans
riinivtrs quelques ifles ou la vertu & la
ven'te puifient prendre terre pout fe com*
liuiniquer aux hommes.
Mais tant de precautions ne fe prennent
qu'avec des pr^juges peu dangereux. Que
doit -on k des hommes qui, jaloux de la
domination , veulent abrutir les peuples
pour les tyrannifer ? II faut , d'une main
bardie, brifer le talifman d'imbeciilite ou-
quel eft attachee la puilVance de ces genies
nialfaifants ; decouvrir aux nations les vrais
principes de la morale ; leur apprendre
qu'infenfibleraent entrain^es vers le bon-
heur apparent ou r^el , la douleur & le
plaifir font les feuls moteurs de I'univers
moral ; & que le fentiment de I'amour de
foi eft la feuie bafe' fur laquelle on puiffe
jetter les fondements d'une morale utile.
Comment fe flatter de derober aux hom-
mes la connoifTance de ce principe ? Pour
yr^ulfir, il faut done leur d^fendre de fon-
der leurs cceurs, d'examiner leur conduite,
d'ouvrir ces livres d'hiiloire, ou Ton voit
les peuples, de tous les fiecles & de tous
les pays, uniquement attentifs k la voix
du plaiiir, immoler leurs femblables, je ne
dis pas i\ de grands interets , raais a leur
fenfualite & h leur araufement. J'en prends
k t^raoin, & ces viviers ou la gourmandife
barbare desRomains noyoit desefclaves, &
les donnoit en pature b. leurs poiflbns, pour
en readre la chair plus delicate ; & cette
ille
Dl S C 0 U R S II. 2^3
Kle du Tibre ou la cruaut^ des makres
trraifportoit les efclaves infirines, vieux &
nialades, & les y lailFoit perir dans le fup-
plice de la faim : j'en attelle encore les de-
bris de ces vades & fiiperbes arenes , oii
font graves les falles de la barbarie humaine ^
ou le peuple le plus police de I'univers fa-
critioit des miliiers de gladiateuri au feul
plaiiir que produic le fpeclacle des combats j
ou les ftnimes accouroient en foule ;oli cc
fexe, nourri dans le luxe, la molleffe 6c
lesplaifirs, ce fexe qui, fait pour Torne-
ment & les d^lices de la terre, femble ne
devoir refpirer que la volupte, portoit la
barbaric au point d'exiger des gladiateurs
blelT^s, de tomber , en mourant, dans une
attitude agreable. Ces faits , & mille au-
tres pareils, font trop averts, pour fe flat-
ter d'en derober aux hommts la veritable
caufe. Chacun fait qu'il n'ell pas d'une au-
tre nature que les Remains, que la diffd-
rence de fon education produit hi ditferen-
ce de fes fentinients, & le fait fremir au
feul r(^cit d'un fpectacle que Thabitude lui
eut fans doute rendu agreable , s'il fiit ne
fur les bords da Tibre. En vain quelques
hommes, dupes de leur parefle k s'exanii-
ner , & de leur vanity k fe croire bons ,
s'imaginent devoir k I'excellence particu-
liere de leur nature les fentiments hurnains
dont lis feroient afFecl^s a un pareil fpec-
tacle: Thorame fenfe convient que la Natu-
re, comme le dit Pafcal Q')^ & comme
le
(&) Sexait Empiriciu avoic die, avaat lui, ^ue no) prm<
cipes
'cl(^\ D E L' E S P R I t.
le prouve rexp^rience , n'eft rien autre
chofe que notre premiere habitude. II ell
done abfiirde de vouloir cacher aux hom-
mes Je principe qui les meut.
Mais fuppofons qu'on y reuilit, quel a-
vantage en retireroient les nations? On ne
feroit certainement que voiler aux yeux des
gens grofiiers le fentiment de ramour de
foi; on n'empccheroit point Taclion de C2
fentiment Ilir eux • on n'en changeroit point
les effets; les hommes ne feroient point
autres qa'ils font : cette ignorance ne leur
feroit done point utile. Je dis de plus
qu'elle leur feroit nuilible : c'eft, en effet,
^ la connoiflance dii principe de Taraour
de foi , que les focietes doivent la plupart
des avantages dont elles jouiifent : cette
connoiifance, toute imparfaite qu'elle eit
encore, a fait fentir aux peuples la n^cef-
{iii d'armer de puifl'ance la main des ma-
gillrats ; elle a fait confalement apperce-
voir au legillateur la neceffite de fonder
fur la bafe de finter^t perfonnel les prin-
cipes de la probiie. Sur quelle autre bafe,
en elFet , pourroit-on les appuyer ? Seroit-
ce fur les principes de ces fauii'es religions,
qui, dira-t-on , toutes faulTes qu'elles font,
pourroient etre utiles au bonlieur tempo-
rel des hommes (cj ? Mais la plupart de
ces religions font trop abfurdes pour don-
ner de pareils etais a la vertu. On ne I'ap-
puiera
cipes naturals ne font peut-etre que nos principes accou-
tume5.
[c) Ciceron re le penfoit pas; puifque, tout homme en
place qu'il etoic, il croyoij devoir montrer au peuple le ri-
dicuie
D I S C 0 U R S II. 265
puiera pas non plus fur les principcs de la
vraie religion; non que la morale n'en (bit
excellente, que fes maximes n'eleven: Ta-
me jufqu'a la faintete , & ne la remplis-
fent d'une joie intdrieure , avant-gout de
la joie celelle ; mais parce que ces princi-
pes ne pourroient convenir qu'au 'petit
iiombre de Chretiens repandns fur la terre j
6c qu'un phiiofophe qui, dans les ecrits ,
eft toujours cenle parler k I'univers , doit
donner a la vertu des fondements fur lef-
quels toutes les nations puilient dgalement
batir , & par confequent Tediiier fur la
bafe de Finteret perfonnel. 11 doit fe tenir
d'autant plus fortement attache i ce prin-
cipe , que des motifs d'intcret temporel,
manies avec adrefle par un legiilateur ha-
bile, fuffifent pour former des homraes ver-
tueux. L'exemple des Turcs qui , dans leur
religion , admettent le dogme de la neces-
fite , principe de'drurtif de toute religion ,
6: qui peuvent, en confequence , etre re-
gardes comme des deilles ; l'exemple des
Chinois materialiiles (r/) ; celui des Sadu-
ceens qui nioieiit rimmortalite de I'air.e,
& qui recevoient chez les Juifs le titre de
jufles par excellence; enfin l'exemple des
Gymnofophilles , qui , toujours accufds
d'atheifme, & toujours refpecles pour leur
fagede & leur retenue, remplifloient avcc
la plus grande exactitude les devoirs de la
fo-
dicule de la religion paienne.
{d) Le pere le Coints & la p!upart ies Je'fuires convicn-
nenc que tous les lertres Tone achees. Le cekbre abbe Je
Lonjuerue eft de ce ftntiment.
Toffjc I, U
266 D E L' E S P R I T.
foci^te^ tous ces eseruples, & raille autres
pareils, prouveiu que Telpoir ou la crainte
des peines ou des plaifirs temporels, Ibnt
auifi tfEcaces, aufll propres a former des
honinies vertueux, que ces peines Ck ces
plaiiirs ettrnels qui, confideres dans la per-
fpecUve de I'avenir , font communement
une iniprcffion trop foible pour y iacrifier
des plaitirs criminels, r/jais preftnts.
Comment ne donneroit-on pas la prefe-
rence aux motifs d'interet temporelV lis
n'infpir.ent aucune de ces pieufes ck (ain-
tes cruautes que condamne (e) notre reli-
gion , cette loi d'amour &. d'humanite,
mais dont fes miniilires ont fait fi fouvent
ufage ^ cruautes qui feront a jamais lahon*
te des fiecles pall'^s, riiorreur 6: Tetonne*
ment des liecles a venir.
De quelle furprife , en eifet , ne doit
point etre faifi , & le citoyen vertueux , 6c
le Chretien peneire de ctt efprit de cbari-
te
(<•) Lorfque Bayle dit que la religion, humb'.e , patientc
^ bienfaifante dans les premiers fiecles, elt devenue depuis
une religion arribicleufe &: languinaire; qu'elie fait pafler au
111 de I'tpee touc ce qui lui fclille; qu'eiie appeiie ;es bour-
reaux, invente les fupplices, envoie des bulies pour exci-
ter les peuples a la revoke, anime les confpirations, & en-
fin ordonne le meurcre des princes; Bayle prend I'ocuvre
de rhomme pour celui de la religion ; & les Chretiens
ri'on: que crop fouvent etc des hommes. Lorf.p'ils etoient
en petit iiombre , ils ne parloient que de tolerance : leur
nombre & leur credit s'etant accrus, ils precherenc contra
1j tolerance. D^llarmin dit a ce fi jet que, fi les chre'tiens
ne detronerent p.is les Ne'r<>n & les Diocletien, ce n'eft
pas qu'ils n'en euflent le droit , mais ils n'en avoient pas
li force : auiTi fant-il con-, enir qu'ils en ont fait ufsge des
qu'ils I'ont pu. Ce lut a iiiiin armee qi-'e les empereurs de'-
truiijrcnc le pagaaifme , (Qu'ils combauixffnt ies h^r^Hes,
D I S C 0 U R S II. 267
ti tant recomraandd dans I'dvangile, lors-
qiril jette un coup d'ceil fur I'univers pas-
f e ! 11 y voit difterentes religions evoquer
toutes le fanatilme, & s'abbreuvcr de I'ang
humain (/).
L^ , ce ibnt differentes fedes de Chre-
tiens acharndes les unes contre les autres
qui dechirent TEmpire de Conllantinople :
plus loin , s'eleve en Arabic une religion
nouvelle ^ elle commande aux Sarrazins
de parcourir la terre, le fer & la llamine a
la main. Aux irruptions de ces barbares ,
il voit fucceder la guerre contre les infi-
deles: fous I'etendard des croil'es , des na-
tions entieres dcfertent TEurope pour inon-
der I'Alie, pour exercer fur leur route les
plus affreux brigandages , & courir s'en-
fevelir dans les (ables de I'Arabie & del'E-
gypte. C'eft enfuite le fanatifme qui met
les amies a la main des princes chretitns ;
il ordonne aux catholiques le maliacre des
he-
qu'ils prcchcrsnt re'vanglle aux Frifons , aux Saxons, 8c
dans tout le Nord.
Tous ces fairs prouvenc qu'on n'abafe que trop ibuvent
des principes d'une religion fainte.
(/ ) Dans Tenfance du monde , le premier ufage que
rhomme fait de d raifon , c'eft de le cre'er des Dieux
rruels ; c'eft par I'effufion du fang huimin (lu'il penfe fe
les rendre propices; c'eft dans l.s encraiiles p:\lpitantes des
vaincus qu'i! lit les arrets du de!Hn. Apres d'hornbles im-
pre'cations le Germain voue 3 la more tbus C;s ennemis ; fin
ame ne s'ouvre plus a la picie', la commife'ratijn lui parol -
Ui)it un facrllege.
Pour calmer la colere des Nereides, des peoples polire's
atcachent Andromede au rocher j pour appai'er Di-ne 6c
s'ouvrir la rou:e de Troie, Agamemnon lui • meme tr;i;ne
Iphigenis a I'aucel , Csichas la frappe 6c croit hon'jrtr lej
Picux.
U 2
nr^B D E L' E S P R I T.
h^retiques^ il fait paroitre fur la terre ces
tortures inventees par les Phalaris , les
Bufiris &lesNeron; il dreffe, il &llume,
en Efpagne , les biichers de rinquifition ,
tandis que les pieux Elpagnols quittent
Jeurs ports ,traverrent les mers,pour plan-
ter la croix & la defolation en Ameri-
que Qg). Qu'on jette les yeux fur le nord ,
]e uiidi, I'orient & I'occident du monde,
par-tout Ton voit le couteau facre de la
religion leve fur le fein des femmes , des
enfants , des vieillards ^ & la terre , fuman-
te du fang des vidimes immolees aux faux
dieux ou a Teire fupreme , n'offrir de tou*
tes parts que le vafte , le d^'goutant &
I'horrible charnier de Tintolerance. Or
quel homme vertueux, & quel chreticn ,
U fon ame tendre elt reniplie de la divine
ondion qui s'exhale des maxinies de T^-
vargile, s'il elt fenfible aux plaintes des
malheureux , & s'il a quelquefois effuy^
leurs larmes, ne feroit point, a ce fpedta-
cle 5 touche de companion pour Thumani-
t^,
{^) Aufli,dans une (5pirre qu'on fuppofe adrsflce ^ .Chai'-
les-quint, on fait ainii parler un Ame'ricain ;
,,. Cc n eft point nous (]tit fommes les b.trbures:
Ce furit , felpieitr , ce font vos Cortex., vas Pizitms ,
^i , pour notss mettre an fait d'nn fyf.ewe nonvcatt t
^Jfembtent , centre nous, le prctre ir le bottrr.ju,
[h) C'eft a I'occafion tie la perfe'cutlon, que The'mlfte le
fo'naceur , dans un eerie adrefle a I'empereur Valens , lui
dit: ,, F.ft-ce un crime de penfer autrement que vous ? S\
,, Jes Chretiens font divife's entr'eux, les phi'oforties le fonc
,, bien. La verite a une infinite' de faces, fous lefquejles on
„ peut i'cnvifiger. deu a grave daus tous les coeurs du
„ rc3-
D I S C 0 U R S II. 269
te (Jj)^ & n'eiTaieroic point de fonder la
probit(§ , non Tur tks principes auili res-
peclables que ceux de la religion , mais llir
des principes dont il foil moins facile d'a-
biiler , teis que font les motifs d'inter^t
peribnner?
Sans etre contraires aux principes de
notre religion , ces motifs fuffifent pout
iieceffiter les honimes li la vertu. La reli-.
gion des paiens, en peuplant Tolympe de
fceldrats, etoit fans contredit moins pro«
pre que la notre a former des hommes jus-
tes : qui peut cependant dourer que les
premiers Romains' n'aient dte plus ver-
tueiix que nous ? qui peut nier que les
marechaufl"<^es n'aient delarmd plus de bri-
gands que la religion? que I'ltalien, plus
devot que le Francois , n'ait , le chapelet
en main , fait plus d'ufage du llylet & du
poifon? & que, dans le temps ou la de-
votion ell plus ardente & la police plus
imparfaite, il ne fe commette inliniment
plus de crimes Q) que dans les fiecles od
la
i, refpefl pour ^i% atrributs; mais chacun efl le maitre de
,, cemoigner ce refpccl de la maniere qu'ii croit la plus
„ agrJable a la divinite: perfonne n'eft en droit de le gS-
„ ner iur ce point".
St. Giegoire de Na7,ianz.e eHimoit beaucoup ceTheinifiej
c'ell a lui qu'il ecrit : ,, Vous eces It- feu! , 6 TheaiiHe,qai
„ luttiez. rontre la de'cadence dts letcres; vous etes a la tece
j> des gens ^claire's ; vous favez philofopher dans les plus
„ hautes places, joindre I'e'cude au pouvuir , 8c les di^nius
„ a la fcience.
(i) II eft peu de gens que la religion reticnn?. Q^e de
crimes commis meme par ceux qui font charges de nous
guider dans les voies du falut! La fiint Bart^elemi, Taiias-
lina: de Henry III, le mailacre des tempUers > &c , tn
fout la preuve.
Ma
fl7o D E L' E S P R I T.
la devotion s'attiedit & la police fe per^
feftionne?
Ceil done uniquement par de bonnes
loix (^) qn'on pent former des honimcs
vertueux. Tout Tart du legiflateur conCille
done a forcer les hommes , par le fenti*
ment de Tamour d'eux-niemes , d'etre tou-
joLirs julles les uns envers les autres. Or,
pour compoler de pareilk-s loix , il faut
connoitre le cctur huniain ; & preliminai-
rement
(/<•) Euftbe , Pri'parat'on Sv^in^'^Haue, Itvre Vf , ch. lO,
rapporr? cc fragment remarquible d'un philofophe Syrien,
nomme Bardeianes: Afud Seras , lex efi cjuh cxtits ,Jl(,rt,i'
tto , furtitrr. ^ fimtilachrorum culttts ornn'i prohihetur ; quars
in amplijffn^t repine, run temftum vide/is , non lenam , non
mererructn f jiO'i .i.inltcrarn , rcn ftfcm h. Jus rar flint , non
homicii^tjm, unu t'x'ctirr. ,^ Chez, les Seres, la loi d^feiul le
,, meiiftre, la fornication, le vol & toutc efpece de culte
„ religieux; de forte que, dans cette vafle region, on ne
., voit ni fiemple, ni aduitcre, ni niaquertlle, ni 6'Je de
„ joie , ni v()lei:r,-ni aflaHin , ni enrspoifonneur". Preuve
que les loix fuffiftni: pour conrtDir les hommes.
On ne finiroic point, fi Ton vouloi: donner la lifte de
tous les peupies qui, fans ide'e de Dieu, ne laillenc pas de
vivre en (ocMti , & plus ou moins hcureufiment , felon
I'habilete plus ou moins grande de leur l^^.iflaceur. Je ne
citerai que los noms dc ceux qui, les premiers, s'ofFrironc
a ma mJmoire.
Les Marianois. avant qu'on leur prechat IVvangile, n*a«
voient, dit le pere Jobien Jefuite, ni autels, ni temples,
ni facrifices, ni pretres : ils avoient feulement chei eux
quelque fourbes , ncmmc's macaii.u , qui pr^difoient I'ave-
nir. Ils cro;enr cepcndant un enfer & un paradis : I'enfer
eft une fournaife ou le diable bat les ames avec un mar-
teau. comme le fer dans la forge: le paradis efl un lieu
plein de coco, de fiicre, &■ de femmes. Ce n'efl ni le cri-
me ni la vcrtu qui ouvret;t I'enfer cu le paradis; ceux qui
meurenc d'une mort violcnre ont I'enfer pour partage, &
les autres le paradis. Le pere Jobien ajoute qu'au fud des
illes Mariannes, fint trente-deux ifles habitees par des peo-
ples qui n'ont abfol'.iment ni religion, ni connoifl'ance de l4
divinice , ?r qui ne s'occupent qu'a boire, minger, &c.
Les Caraibes , au rapport di. la Borde, employe a leur
con-
D I S C 0 U R S II. 271
rement favoir que les hommes , fenfibles
pour eux leuls , indilf^rents pour Its au-
tres , ne Ibnt nes ni bons ni mechants,
mais prets a etre Tun ou Tauire , lelon
qu'un inierSt commun les rdunit ou les
divile^ que le fentiment de preference que
chacun eprouve pour Ibi , ientiment au-
quel ell attache la converfation de I'efpe-
ce, ell grave par la Nature d\ine maiiiere
inetFat;abie (/) j que la leiilibilite phyiique
a
converfion, n'ont ni pretres, ni auteJs, ni facriHces , ni
idee I'e la cl'ivinic^. lis veulenc ecre bitn payes par ceux quV
veulen: les faire chre'iiens, lis croienc que le premier hom-
rne, nomme Lori,(;'<o, avoit un gros nombrii d'oii fortirenc
les hommes. Ge Longuo eft le premier agent; U avoic fait
la cerre fans montagnes, qui, feion eux, furent I'oiivragc
d'un deluge, L'Envie fur une dcs premitres creatures; elle
rt-'pandit beaucoup de m.ux fur la terrc : ello fe croy )it ires«
belle; mais, ayant vu le foleil, e'.le alia fe cacber &c ne pa-
re: plus que de nu';c.
Les Ghinguines ne r-econnoiflenc aucune divinite. Lftti
ed'f, recrtil' 24
Les Giagues, felon le pere CavafT/ , ne reconnoifTent au*
cnn etrcdiltinft de la matiere , & n'ont pas meme, danS
leur langue, de mot pour exprimer cette idee: leur feul
culte eft celui de leurs ancetrcs , qu'ils croicnt toujours vi-
Vanis : lis s'imagineni que leur prince commande i la pluie.
Dans rindouftiu, dit le pere Pons Jefuite, il eft une kc-
te de br;.chmane3 , qui penfe que I'efprit s'unit a la matiere
& s'y embarr^lTe; que la fagefi'e, qui purifie I'ame. & qui
n'eft autre chofe que la fcimce de la verity' , produic la d^-
livrance de I'efprit, par le moyen de i'analyfe. Or I'efprir,
felon ces brachmines, fe degage tantot d'une forme, tantot
d'une qualite, par ccs trols verite's: Je ne fttis en iinctrni
chofc , iUiimtf chnfi n'tfi ai mol , le mot n' efl pohit. Lorfqoe
I'efprit fera dellvr^ de routes fes formes, voila la ha du
nonde. lis ajoutent que, loin d'aidcr I'efprit a fe degager
de fes formes , les religions ne font que ferrer les liens duns
lefquels il s'embarrafle.
(') Le fuldai & le corfaire defirent h guerre, & perfonne
ne leur en fait un crime. On fcnt qu'a cet egard leur int.-
rec n'eft poiiu afftz, lie a I'inre'ret ge'ne'ral.
M4
2^2 D E L'E S P Pv I T.
a produit en nous i'amour du plaifir & la
huiiie de la douleur; que le plaifir & la
douleur ont enl'uite depolt^ (!<i fait eclorre
dans tous les coeurs le germe de I'amour
dc foi , doiit le d6ve!oppement a donne
naifiance aux pafllons , d'cii font fortis
loiis nos vices & routes nos vertus.
Cell par la mediation de ces idces pre-
liminaires , qu'on apprend pourquoi les
pafiions, dent I'arbre dcfendu n'ell, felon
quelques rabbins qu'une ingenietife image,
portent ^galement fur leur tige les fruits
du bien & du mal ^ qu'on apper^oit le me-
chanifme qu'elles emploient h la produdlion
de nos vices & de nos vertus; & qu'enfin
\m Idgillateur decouvre le moyen de neces-
iiter les hommes a la probite, en for^ant
les pafiions h ne porter que des fruits de
vertu & de fagelte.
Or fi I'examen de ces idees propres i
rendre les hommes vertueux, nous eft in-
terdit par les deux efpeces d'honimts puis-
f?.nts , cit^s ci-deflus, I'unique moyen de
hiiter les progres de la morale feroit done ,
comme je I'ai dit plus haut, de faire voir,
dans ces protecleursde la ftupidite,les plus
cruels ennemis de I'humanite; de Jeurarra-
cher le fceptre qu'ils tiennent de Tignoran-
ce , & dont ils fe fervent pour commander
aux peupks abvutis. Sur quoi fobferverai
que ce moyen fimpie 6c facile dans la fpd-
culation , ell tres-difficile dans Texecution:
non qu'il ne naille des hommes qui , h des
efprits valles & lumineux , unilfent des
ames fortes 6; vertueufes. II eft des hom-
mes
^ D I S C 0 U R S II. " !2;3
mes quijperfuades qu'un cicoyen fans cou-
rage elt un citoyea fans vertu, fencent que
les biens & la vie meine d'un particulier
ne font, pour ainfi dire, entre fes mains,
qu'un depot qu'il doit toujours eire prec
de rellituer, lorfque le falut du public I'e-
xige : raais de pareiis hommes font toujours
en trop petit nombre pour dclairer le pu-
blic ^ d'ailieurs, la vertu eft toujours fans
force, lorfque les moeurs d'un liecle y at-
tachent la rouille du ridicule. Audi Li mo-
rale & la k'giflation , que je regarde com-
nie une feule vS: meme fcience, ne feront-
elles que des progres infenlibles.
Celt uniquement le laps du temps qui
pourra rappeller ces fiecles heureux , dc-li-
gnes paries noms d'Aftree ou de Rhee,
qui n'etoient que I'ingenieux emblenie de
la perfection de ces deux fciences.
C H A P I T R E XXV.
Bd la probiti , par rapport a rimivers.
S'lL exilloituneprobite par rapport lU'u-
nivers , cette probite ne feroit que I'liabi-
tude des actions utiles a toutes les nations:
oril n'eft point d'acTiion qui puille imaiedia-
tement influer fur le bonheur ou le malheur
de tous ks peuples. L'acT:ion la plus gene-
reufe , par le bienfait de I'exemple, ne
produit pas, dans le monde moral, un ef-
fet plus fenfible que la pierre , jettee duns
roc(^an, n'cn produit fur les mers, dont
elle eleve necelfairement la furface.
U 5 11
274 D E L' E S P R I T;
II n'ell done point de probite pratique ,
par rapport a 1 univers. A I'egard de la-
probite d'imention , qui fe r^duiroit au de-
iir conftant & habituel du bonheurdes hom-
ines, & par confequent au van fimple &
vague de Ja felicity univerlelle , je dis que
cette efpece de probite n'ell encore qu'une
chimera platonicienne. Enelfet,fi Top-
polition des interets des peuples les tient,
les uns a I'egard des autres, dans un ctat
de guerre perpetuelle ; fi les paix conclues
entre les nations ne font proprement que
des trevcs comparables au temps qu'apres
un long combat deux vailleaux prennent
pour fe ragreer & recommencer I'attaque ; li
les notions ne peuvent etendre leurs con-
quetcs & leur commerce qu'aux ddpens
de leurs voifins; enfin fi la felicity & I'ag-
grandilTement d'un peuple ell prefque tou-
jours attache au malheur & h raflbiblifle-
inent d'un autre ; il elt evident que la pas-
lion du patriotifme, paflion i\ defirable, li
vertueufe & ft elliimable dans un citoyen,,
ell , comme le pronve I'exemple des Grecs
& des Remains, abfolument exclufive de
Famour univerfel.
II faudroit , pour donner I'etre h cette
efpece de probity, que les nations , par
des loix & des conventions reciproques ,
s'u-
(<f) Auffi I'efprit efi-il le premier des avanrages, & peuc-
il infinimeDt plus contribuer rm bonheur des hommes que
la verm d'un particulier. C'efl a Tcfpric qu'il eft referv^-
d'e'tablir li ireilleure le'giflation , de rendre par confe'quenc
les hoinmes Ic plus heureux qu'il eft poflible. Il eft vraj
que me me le roman de certe legifli-.tion n'eft pas encore
iih , & qu'il 5'e'coulcia bien des fieeks avant qu'on en rea-
D IS C O U R S ir. 275
s'unlflent entr'elles,comnie les families qui
compofent un etat f, que I'interet particu-
lier des nations fut foumis a un interetplus
general; & qu'enfin I'amour de la patrie,
en s'eteignant dans les coeurs, y alUimat
le feu de I'amour univerfel : (uppolition qui
lie fe realifera de long-temps. D'oii ]e con=
clus qu'il ne peut y avoir de probite pra-
tique, ni meme de probite d'intention ,par
rapport h I'univers ; & c'elt en ce point que
I'efprit diifere de la probite.
En effet, fi les aclions d'un particulier
ne peuvent en rien contribuer au bonheui*
univerfel , & fi les influences de fa vertu
re peuvent fenfiblement s'etendre au-delk
des limites d'un empire, il n'en eftpasaind
de fes id^es : qu'un homme decouvre un
fpecifique , qu'il invente une machine , tel-
le qu'un moulin k vent, ces produdions
de fon efprit peuvent en faire un bienfai',
teur du monde Qa),
D'ailleurs, en matiere d'efprit, comme
en matiere de probite , I'amour de la pa-
trie n'eft point exclufif de Tamour univer-
fel. Ce n'eft point aux depens de fes voi-
fins qu'un peuple acquiert des lumieres:
au contraire , plus les nations font d;clai-
rees, plus elles fe reflechiffent reciproque-
ment d'id(^es , & plus la force & I'acflivite-
de
life la fiftlon : maij enfin , en s'armant de la patience de
Mr. I'Abbe de Saint Pierre, on peut predire d'apres lui que"
tout Timaginable exifteia.
II faut bien que les hommes fentent confufe'ment que VeC"
pric eft le premier des dons, puifque I'envie permec a cha«
sua d'etre le pant'gyrifte defa r>robite',& non de fonefpriSr
M6
G76 D E L' E S P R I T.
de I'efprit univerfel s'augmente. D'ou je
conclus que, s'il n'efl: point de probite re-
lative a Tunivers , il ell du moins certains
genres d'elprit qii'on peut confiderer fous
cet afpecl. •
C H A P I T R E XXVI.
De Tefprit, par rapport h I'univers.
L'ohjct de cc chapHre eft de montrer quil ejl
des idees utiles a Ptniivers ; & que les idees
de cette efpece font les [cults qui puijjhit
nous faire ohtenir reftimc des nations.
1" 'esprit, confiderd fous ce point de
J .J vue , ne (era, conformcment aux de-
finitions prdcedentes , que I'liabitude des
idees intereffantes pour tous ks peuples ,
ibit comme inftructives , Ibit comme a-
greables.
Ce genre d'efprit eft, fans contredit,
le plus defirable. 11 n'ell aucun temps od
Tefpece d'idt^es reputee cfprit par tous les
peuples, ne foit vraiment digne de ce nom.
ii n'en eft pas ainfi du genre d'ldees, au-
quel une nation donne quelquefois le nom
d'efprit. II eft, pour chaque nation, un
temps de ftupidit^ & d'aviiifleraent, pen-
dant
[a) S\ les grands tableaux ne nous frappent pas toujours
fortement, ce manque d'effet d(5penJ ordinairfment d'une
caufe ecrangere a leur grandeur. C*eft,le plusfouvent, par-
ce que ces tableaux fe trouvenr unis dans notre mcmoire a
qjelque objec defjgr^abie. Sur quoi j'obferverai qu'il efl
'res-rare, a la IcSure d'une defcription poerique, de rece-
y\i;x uaicjuement I'impreiSon puie que doit faire fur nous
lit
D I S C 0 U R S II. 27;
dant lequel elle n'a point d'idees nettes de
Felprit ; elle prodigue alors ce nom a cer-
tains allemblages d'idees a la mode,&tou-
jours ridicules aux yeiix de la pofldrite : ces
fiecles d'aviliirement font ordinairement
ceux du defpotifme. Alors, dit un poete,
bieu prive ks nations de la moitie de leur
intelligence, pour les endurcir contre les
miferes & le fupplice de la fervitude.
Parmi les idees propres h plaire a tons
les peuples , il en eft d'inftrudives ; ce
font celles qui appartiennent k certains gen-
res de fcience & d'art: niais il en eft aufli
d'agreables ;, telles lont ,premi^rement, les
idees & les fentiments admires dans certains
morceaux d'Homere , de Virgile, de Cor-
ntille , du Taile , de Milton ; dans lesquels ,
comme je Tai dej^ dit, ces illuftres ecri-
vains ne s'arretent point k la peinture d'une
nation ou d'un fiecle en particulier, mais
h. celle de Fhumaniti^ ^ telles font, en fe-
cond lieu Jes grandes images dont ces poe-
tes ont enrichi leurs ouvrages.
Pour prouver qu'en quelque genre que
ce foit, il eft des beautes propres k plaire
univerfellement, je choifis ces monies ima-
ges pour exemple: & je dis que la gran-
deur eft, dans les tableaux poetiques, line
caufe univerfcile de plaifir ((?) , non que
tous
la vue exaSe Je cetre image. Tous les objets participent a
la Inideur ainfi qu'a la beautd des objets auxquels us font le
plus communemenc uiiis j c'eft a cette raufe qu'on doit at-
trlbuer la plupart de nos degouts & de nos enthoufiafmes
in;uftes. Un proverbe ufue dans les places pubric,ues, fut- il
d'ailieurs excelleDC, nous parou toujour? hiS; parce qu'U
M 7 ^«
!i78 D E L' E S P R I T;
tous les hommes en foient egalement frap*
pes: il en ell meme d'infenfibles aux beau-
tes de defcription comme aux charmes de
rharmonie , & qu'll feroit , k cet egard ^
aufli injufte qu'inutile de vouloir delabu-r
fer: ils ont, par leur infenfibilite, acquis le
droit mallieureux de nier un plaifir qu'ils
n'eprouvent pas : mais ces hommes font en
petit nombre.
En effet , foit que le defir habituel &
impatient de la felicitd, qui nous fait fou-
baiter toutes les perfections comme des mo-
yens d'accroitre notre bonheur, nous ren-
de agreables tous ces grands objets , dont
la contemplation femble donner plus d'e-
tendue h. notre ame , plus de force & d'e-
levation k nos idees ; foit que par eux-m^-r
nies les grands objets falfent fur nos fens-
une impreffion plus forte , plus continue &
plus agreablCy foit enfin quelqu'autre cau-
fe , nous ^prouvons que la vue bait tout
ce qui la relTerre ; qu'elle fe trouve genee
dans les gorges d'une montagne, ou dans
I'enceinte d'un grand mur ; qu'elle aime
au contraire a parcourir une valte plaint,
a s'etcndrefur la furfacedes mers,a feper-
dre dans un horizon recul^.
Tout
(e lie neceflairemem dans notre memo'.re a I'ltnage de ceux.
qui s'en fervenc.
Peut-on douter que, par la meme raifon , les conces
d'efprirs & de revenants ne redoublent pendant la nuit,
aux yeux du voyageur ^gar^, les honneiirs d'une t'oret?
que, fur les pyrcnses, au mi!ie;i desd^ferts, des abymes-'
& des rochers, riraajjinntion frappee de Teftampe du cam-
bat des Titans , ne cr<iie y reconnoitre les montagnes d'Offa
& de Pelion, & ne regarde avec frayeur le champ de ba~
^ille de ces ge'anis? Qui doute <]}it ic fouvenir de te boca-'
D I S C 0 U R S II. a79.
Tout ce qui ell grand a droit de plaire
aux yeux & a riinagination des hommes :
cette efpece de beautes Teinporte , dans
les defcriptions, infiniment iur toutes les
autres beautes , qui , d^pendantes , par
exeniple ,de la julielTe des proportions, ne
peuvent etre ni auffi vivement ni piUffi ge-
neralement fenties, puisque toutes les na-
tions n'ont pas les memes idees des pro-
portions.
En etlet , fi Ton oppofe aux cafcades que
I'art proportionne , aux foucerreins qu'il
creule, aux terralTes qu'il eleve, les cata-
racles du fleuve Saint-Laurent, les caver-
nes creufees dans I'Ethna, les mafles enor-
nies de rochers entaiTes fans ordre fur les
Alpes; ne fent-on pas que le plaifir pro-
duit par cette prodigality, cette magnificen-
ce rude & grolliere que la Nature met dans
tons les ouvrages, ell infiniment fup^rieur
au plaifir qui refulte de la jullelfe des pro-
portions?
Pour s'en convaincre , qu'un homme
monte la nuit fur une montagne, pour y
contempler le firmament: quel ell le char-
nie qui I'y attire? ell-ce la fymetrie a-
grda-
ge, de'cri: par le Caraoens, ou los nymphes, niies, fugiti-
ves & pourfuivies par les defirs ardenrs, tombent anx pieds
des Portugais, ou I'amour etincelle en leurs yeux, circule
en leurs veines, ou les paroles fe confondenc, oii L'on n'en-
rend enfin que le miirmure des /bupirs de Tamour heureux;
qui doure, dis-je, que le fouvenir d'uae defcription fi vo-
luptueufe n'embellilfe a jamais tous les bocages ?
Voila la raifon pour laquelle il eft fi ditBclle de fJparer
du plaifir total que nous recevons, a la pre'fence d'un ob-
jec, tous les plaifirs particuliers qui font, pour ainfi dire,
Zc'flechis de ia par: des objets auiii^uels ils fe trouvent urns.
aSo D E L' E S P R I T.
greable dans laquelle les aflres font ranges?
IMais ici, dans la voie laclee, ce font des
lolcils fans nombre amonceles , fans ordre ,
les uns fur les autres^ 1^, ce font de vas-
tes deferts. Quelle eft done la fource de
fe> plaifirs? rimmenlite meme du ciel. En
ilF^t, quelle id^e fe former de cette im-
menfite , lorsque des mondes enflammds
ne paroiifent que des points lumineux fe-
mes ca & la dans les plaines de I'dther,
lorsque des foleils plus avant engages dans
les profondeurs du firmament , n'y font ap-
perfus qu'avec peine? L'imagination qui
s'elance de ces dernieres fpheres,pour par-
courir tons les mondes poffibles, ne doit-
elle pas s'engioutir dans les vaftes & im-
niefurables concavites des cieux: fe plon-
ger dans le raviffement que produit la con-
templation d'un objet qui occupe Tame
toute entiere, fans cependant la fatiguer?
C'eft aulYi la grandeur de ces decorations,
qui, dans ce genre, a fait dire que TArt
etoit fi inferieur a la Nature; ce qui, en
termes intelligibles, ne fignifie rien autre
chol'e, finon que les grands tableaux nous
paroiflent preferables aux petits.
Dans les arts fufceptib'.es de ce genre de
beautes, tels que ia fculpture, I'arcbitec-
ture & la poefie, c'eit renorraite des mas-
fes qui place le cololTe des Rhodes & les
pyramides de INIemphis au rang des nier-
veilles du raonde. C'eft la grandeur des
defcriptions qui nous fait regarder Milton
du mains comme rimaginaiion la plus for-
te & la plus fublime. Aul2 fon fujet, peu
fer.
D I S C 0 U R S II. 2'ai
fertile en beautcs d'line autre efpece , Te-
toit-ii iiitiniment en beautes de defcrip-
tions. Deveiiu , par ce Tujet, rarchitecte
dii paradis tenellre , il avoit u raHcmbler,
dans le court elpace du jardin d'Edcn ,
toutes les beautes que la Nature a difper-
fees fur la terre pour rornement de niiile
climats divers. Porte, par le choix de ce
tneme fujet, fur les bards de Tabyme in-
forme du cahos , il avoit h en lircr cette
iiiatiere premiere propre a former Tuni*
vers, a creufer le lit des mers, a couron-
ner la terre de montagnes, a la couvrir de
verdure, h mouvoir les folei's, a les allu-
mer, k deployer autour d'eux le pavilion
des cieux, k pcindre eniin la beaute du
premier jour du monde , & cette fraicheur
printaniere dont fa vive imagination em-
bellit la Nature nouvellement eclofe. 11 a-
voit done non fculement a nous pr(^fenter
les plus grands tableaux, niais encore les
plus neufs &. les plus varies, qui, pour
Fimaginationdes hommes font, encore deux
caufes univerfelles de plaiiir.
II en ell de Timagination comnie de I'ef-
prit : c'ell par la contemplation & la com-
binaifon, foit des tableaux de la Nature,
foit des idees pbilolophiques , que , per-
feclionnant leur imagination ou leur efprir,
les poetes & les philofophes parviennent
egalement b exceller dans des genres tres-
differents , & dans lefquels il eft esalement
rare , & peut-etre egalement diflicile de
reulTir.
Quel homme, en cfFet, ne fent pas que
U
aOa D E L' E S P R I T.
ia marche de I'efprit hump.in doit etre uni-
forme , b. quelque fcience ou a quelque
art qu'on I'applique .^ Si , pour plaire b,
I'efprit , dit ISIr. de Fontenelle , il faut
I'occuper fans le fatiguer^ fi Ton ne peut
]'occuper qu'en lui oflraiit de ces Veritas
nouvelles, grandes & premieres, dont la
nouveaute , Fimportance & la feconditd
fixent fortement fon attention^ fi Ton n'e-
vite de le fatiguer qu'en lui prefentant des
idees ratigees avec ordre, exprimees par
les mots les plus propres, dont le fujet
foit un , litnple , i:i par conlequent facile
h embi-Direr , & ou la variete fe trouve
identifiee a la fimplicite (^); c'cli pareille-
ment k la triple combinaifon , de la gran-
deur, de la nouvcaut^, de la variete &
de la fimplicite dans les tableaux, qu'eft-
attache le plus grand plaifir de I'imagina--
tion. Si, par exemple, la vue ou la des-
cription d'un grand Jac nous eft agreable,-
celie d'une mer calrae (^c fans borncs nous
efb fans-doute plus agreable encore j fon^
inrnenlite elt pour nous la fource d'un
plus grand plailir. Cependant , quelque
beau que foit ce fpectacle , fon uniformity
devient bien-tot ennuyeufe. C'eil pour-
quoi , 11, enveloppee de nuages noirs, &
port^e par les aquilons, la tempete, per^
Ibnnifiee par Pimagination du poete , fe
ddtache du midi en roulant devant elle les
mo-
(b) Il efl bon de remsrquer que la fimplicit^, dans un
fiijec & dans une image, til une perfection relative a ia
ioiblefl'e de notre efpri:.
D I S C O U R S II. 283
mobiles niontap;nes des eaux ; qui doute
que la fucceflion rapide, fimple & varies
des tableaux eilrayants que prefente le
bouleverlement des mers, ne fade, k cha-
que inftant , fur notre imagination , des
imprelfions nouvellcs , ne fixe fortement
notre attention, ne nous occupe fans nous
fatiguer, & ne nous plaife par conlequent
davantiigeV Mais, 11 la nuit vient encore
redoubler les horreurs de cette mSme tem-
petc; 6: que les montagnes d'eau, dont la
chaine terniine & ceintre I'horizon, (oient
in rinftant cclairee^ par les luturs rt-pec^es
& rd^Hechies des (-clairs 6c dts fuudres;
qui doute que cette mer obfcure , changee
tout-a-coup en une mer de feu , ne for-
me , par la nouveaute unie k la grandeur
& a la varidte de cette image , un des ta-
bleaux les plus propres a etonner notre
imagination ? Aulli Tart du poete, confi-
der6 pureraent comnie delcripteur , ell de
n'offrir k la vue que des objets en mouve-
mcnt ; & meme de frapper, s'il peut, dans
fas defcriptions , pluiiturs fens a la fois.
La ptinture du mugiirement des eaux , du
fjfllcnient dts vents & des Eclats du ton-
nerre , pourroit-elle ne pas ajouter encore
a la terreur fecrette, &, par confequent,
au plailir que nous fait eprouver le Ipedta-
cle d'une mer en furie ? Au retour du prin-
temps, lorfque Taurore defcend dans les
jardins de Marly, pour entr'ouvrir le call-
ce des fleurs, en cet inllant les parfums
qu'elles exhalent, le gazouillement de mil-
k oifeaux,le murmure descafcades,n'aug-
284 D E L' E S P R I T.
mentent-ils pas encore le charme de ces
bolquets enchantes? Tous les lens font au-
tant de portes par leftiuelles les impreiTions
agreables peuvent entrer dans nos ames :
plus on en ouvre a la fois, plus il y pene-
tre de plaifir.
On voit done que, s'il eft des idees gd-
neralement utiles aux nations comme in-
llrudlives (telles font celles qui appartien-
nent direcl'enient aux fciences ,) il en eft
aufl] d'univerfellement utiles comme agrea-
bles, & que, ditferent , en ce point, de la
probite , I'efprit d'un particulier peut avoir
des rapports avec Tunivers entier.
La conclufion de ce difcours c'efl que ,
tant en matiere d'efprit qu'en matiere de
morale , c'effc toujours , de la part des
hommes , Tamour ou la reconnoiHance qui
loue, la haine ou la vengeance qui mepri-
fe. L'int^rct eft done le feul difpenfateur
de leur eflime: I'efprit, fous quel que point
de vue qu'on le confidere, n'ell done ja-
mais qu'un affemblage d'idces neuves , in-
tereffances , 6: par conlequent utiles aux
homines , foit comme inilrudives , foil
comme agreables.
^=£^
DE
DE UESPRIT.
D I S C O U R S J 1 1.
61 L'ESPRIT DOIT ETRE CON-
SIDERE-' COMME UN DON
DE LA NATURE, OU COM- .
ME UN EFFET DE
UEDUCJTLON.
CHAP IT RE PREMIER.
On fait voir , dnns ce chapitre , que , fi la
Nature a donni aux divers hommes d'ini'
gales dijpofttions a ttfprit, cejl en douant
les uus , freferahkment aux autres , dun
feu plus de fincfjl de fens , d'etendtie de
raemoire , S de capaciti d'' attention. La
quefiion riduite a ce point firnph, on exa-
mine , dans les chapitres fuivants , quelh
influence a fur Tefprit des hommes la dif
firence qua cet e'gard la Nature a ptt
viettre entr''cux.
JE vais e^'aniiner, dans ce difcours , ce que
peuvent fur I'efpritjla Nature & FEdii-
cation : pour cet efl'et , je dois d'abord deter-
miner ce qu'on enteud par le mot nature.
Ce mot peut exciter e.n nous I'idee con-
fufe d'un etre ou d\me force qui nous a
douds de tous nos fens : or les fens font
les fources de toutes nos iddes ; priv.es
d'un fens , nous fommes prives de toutes
les
fi85 D E L' E S V R I T.
ks idees que y font relatives ; iin aveugle
ne n'lT, par cetce railon , aucune id^e des
couleurs: il ell done evident que, dans cet-
te lignitication, Telpnc doit ctre en entier
condd^re com me un don de la Nature.
Mais , fi Ton prend ce mot dans une ac-
ception difi^rente; & fi Ton luppofe qu'en-
tre les honimes bien conformes, doues de
tous leurs fens, & dans rorganilaiion des-
quels on n'appercoit aucun dcfaiit , la Na-
ture cependant ait mis de fi grandes ditfe-
rences , (:k des diipolitions fi inegalcs t I'es-
prit, que les uns loient organiles pour etre
llupidc-s, &: les autres pour fitre ipirituels,
Ja quellion devient plus delicate.
J'avoue qu'on ne pent d'abord confide-
rer la grande in^galite d'efprit des hommes,
fans admettre entre les efprits la meme
diiference qu'entre les corps, dont les uns
font foibles & delicats , lorfque les autres
font forts & robuftes. Qui pourroit , dira-
t-on, k cet dgard , occafionner des diffe-
rences dans la maniere uniforme dont la
jMature op ere?
Ce railonnement , il eft vrai , n'efl: fondd
que iur une analogie. 11 ell alfez femblable
a celui des allronomes, qui concluroient
que le globe de la lune elt habite , parce
qu'il cil conipofe d'une matiere k peu pr6s
pareille au globe de la terre.
Quelque foible que ce raifonnementfoit
en lui-meme , il doit cependant paroi-
tre demonrtratif; car enfin , dira-t-on , k
quelle caufe attribuer la grande inegalit^
d'elprit qu'on remarque entre des hommes
qui
D I S C 0 U R S III. 287
qui femblent avoir eu la meme education ?
Pour repondre h ceite objection , il faut
d'abord examiner fi plufieurs homines peu-
vent , ^ la rigueur, avoir eu la meme ^-
ducation ; 6: , pour cet effet , fixer I'idee
qu'on attache au mot education.
Si, par tducation^ on entend fimplement
celle qu'on reyoit dans les memes lieux,
& par les incmes maitres , en ce lens
Teducation eft la meme pour une infinitd
d'hommes.
Mais, fi Ton donne \ ce mot une figni-
fication plusvraie & plus^tendue, 6c qu'on
y comprenne generalement tout ce qui fert
a notre inltruction; alorsjedis que perlbii-
ne ne revolt la meme Education \ parce que
chacun a, fi je Tofe dire, pourprecepteurs,
& la forme du gouvernement fous lequel
ilvit, &; fes amis, & fes maitrelies, 6c
les gens dont il ell entoure, & fes lectu-
res, 6: enfin le hazard, c'ell- ^-dire, une
infinite d'evenements dont notre ignorance
ne nous permet pas d'appercevoir Tenchai-
nement 6c les caufes. Or, ce hazard a plus
de part qu'on ne penfe i\ notre education.
Cell lui qui met certains objets fous nos
yeux, nous occafionne en confequence,
les id6es les plus heureufes, & nous conr
duit quelquefois aux plus grandes decou-
vertes. Ce fut le hazard, pour en donner
quelques exemples, qui guida Galilee dans
les jardins de Florence , lorfque les jardi-
niers en faifoient jouer les pompes: ce
fut lui qui infpira ces jardiniers, lorfque,
ne pouvaiu Clever les eaux au-delius de
la
a88 D E L' E S P R I T.
la hauteur de trente-deux pieds , ils eft
demanderent la caule a Galilee, & pique.
r^^nt, par cette quellion, Tefprit & la va-
nite de ce pbilofophe : ce fut enfuite fa
vanit<^ , mile en action par ce coup du ha*
zard , qui I'obligea a faire de cet ellet na-
turel Tobjet de tes meditations, jufqu'a ce
qu'enfin il eut , par la decouverte du piin-
cipe de la peQinteur de Fair, trouve la Ib-
3ution de ce probleme.
Dans un moment ou Tame paifible de
Newton n'ctoit occupee d'aucune ailaire,
agitee d'aucune paflion , c'ell pareillemeut
3e hazard qui , Tattirant lous une allde de
pommiers jdetacha quelques fruits de leurs
branches , &; donna a ce philofopbe la pre-
jnicre idee de Ton fyfiienie: c'eft reellement
de ce fait dont il partit, pour e;;aniiner fi
la lune ne gravitoit pas vers la terre, avec
]a merae force que ks corps tombent fur
fa furface. Cell done au hazard que les
grands genies out du fouvent les idees les
plus heureufes. Combien de gens d'efprit
rellent confondus dans la foule des hom-
ines mediocres , faute , ou d'une certaine
tran-.
{a') On lir, dans I'Anne'e Litte'ralre , que Boileau, encore
enfant, jouant dins une cour, tomba. Dans fa chute, fa
jaquette fe recroiiire; un dindon lui donne plufieurs coups
de bee fur une pircie tres-de'licaie. Boileau en fuc touce fi
vie incommode: & de-la, peut-etre, cetc? fev^rite' de
mccurs , cette difette de fentimen: qu'on remarque dans
tous fes oiivrages; de-la, fa fatyre contre les femmes; con-
tje LuHi , Quinaut, & contre toutcs les poijfies galantes.
Peut-etre fon antipathie contre les dindons occafionna-t-
dle Taverfion fecretce qu'il eut toujours pour les Jefuites,
Cfii les one apport«?s en France. C'ell a Taccident qui luk
^tuic arrive (^u'cn doit peut-etre fa fatyre fur re'^uivoque ,
Ion
D I S C O U R S III. 289
tranquillite d'ame,ou de la rencontre d'ua
jardinier, ou de la chute d'une pomme!
Je lens qu'on ne pent d'abord , Oms quel-
que peine , attribuer de li grands elfct^ a
des caui'es fi eloignees 6c fi peikes en ap-
parence Qj). Cependant rexperience nous
apprend que, dans le phyiique conime dans
le moral, les plus grands evenements lone
fouvent Feilet de caufes prefqu'impercep-
tibles. Qui doute qu'Aluxandre n'ait du,
en partie, la conquete de la Perfe , a I'ins-
tituteur de la phalange MacL^Jonienne ?
que le chantre d'Achille animant ce prin-
ce de la fureur de la gloire . n'ait eu part a
la dellruclion de rempire de Darius, com-
me Quinte-Curce aux viCloires de Char-
les XII y que les pleurs de Veturie n'aient
defarme Coriolan , n'aient affeumi la puis-
lance de Rome prete h fucconiber !ous les
eil'orts des Vollques , n'aient occalionne
ce long.enchainement devictoires qui chan-
gerent la face du monde ; & que ce ne
Ibit, par confdquent, aux larmes de cette
Vecurie que I'Europe doit la lituation pre-
fente ? Que de faits pareils (&) ne pour-
roit-
fon adrnirition pour Mr. Arnaud , & fon e'pitre fur I'a-
mour de Dieu; caii& il eft vrai que ce font fouvent des
caufcs impsrccpcibies qui de'terminenc touce la coaduice de
la vie £c couceia luite de nos idJes.
(fr) D.tns ia minorhe de Louis XIV , lorfque ce prjnre
6to\z prec dt f'e recirer en Bjurgogne, ce fuc, die St. Evre-
monc, ieconfeil de Mr. de Turenne q;)i le recint a Paris Sc
qui fiuvj. !a France. Cependan:, un confiil li imporc.inc,
ajouce ce: iliulire auteur , tic rnoins d'lionneur a ce gtnJr. !
que ia defaire de cinq cents cavaiiers. Tanc il eit v rai
qu'on atiribue difficiiemenc de grands eilets a des caules
qui parolflenc c'loigntei '-; pcr;:e-.
2oj;:: I N
2^0 D E L' E S P R I T.
roic-on pas ciier ? Gullave, dit Mr. Tab-
he de Vertot , parcouroit vainemcnt les
]>rov{nccs de la Suede ^ ii erroit depiiis plus
iTun an dans les montagnes de la Dalecar-
\\j. Les niontagnards, quoique prevenus
yxi fa bonne mine, par la grandeur de fa
taille & la force apparente de fon corps ,
lie fe t'uflent cependant pas determines k
]e fuivre, li, le jour m^me ou ce prince
harangua les Dalecarliens , les anciens de
la contree n'cufient rcniarque que le vent
I'.u noi'd avoit toujours fbuflle. Ce coup de
vent leur parut un figne cer'ain de la pro-
lection du ciel , & Fordre d'armer en fa
veur du heros. Cell done le vent du nord
qui niir la couronne de Suede fur la tete
de Gullave.
La plupart des evenements ont des cnu-
fes auflj petites: nous les ignorons, parce
que la plupart des hiiloriens les ont igno-
res eux-meuies, ou parce qu'ils n'ont pas
eu d'yeux puur les appercevoir. II ell vrai
qu'^ cet cgard I'efprit peut rdparcr leurs
omiirions^ la connoill'ance de certains prin-
cipes lupplce facilcment a la connoifl'ance
de certains faits. Ainfi, fans m'arreter da-
vantage a prouver que le hazard joue dans
ce monde un plus grand role qu'on ne
penfe , je conclurai de ce que je viens de
dire, que, fi Ton comprend fous le mot
d'educaiion generalement tout ce qui fert
h notre inrtruction , ce me me hazard doit
ncceffairement y avoir la plus grande partj
0^ que perfonne n'etant exactement place
dans ie mcme concours de circonllances,
per-
D 1 S C 0 U R S III. 291
perfonne ne recoit prdcifement la me me
education.
Ce fait pofc , qui peut afl'urer que la
d.ifl'crence de reducation ne produife la
dilVerence qu'on remarque entre les efprits;
que les hoaimes ne loient iemblables i
ces arbres de la mSme erpece,dont le gcr-
me , indelhiidtible & abfokiment le menie,
ii'etanc jamais leme exafleiiient dans la
ineme terre , ni precilement expo!'6 aux
mcmes vents, au meme (bleil, aux memes
pluies, doit, en fe dev!*'iOppani: , piendre
neceilairenient une infinite de foniies dif-
ferentes? Je pouirois done conclure que
I'inegalite d'elprit des hommes peut etre
indifferemment regardc'e comme i'ellet de
la Nature ou de TEducation. Mais, quel-
que vraie que tut cette conjlulion , com*
me elle n'auroit rien que de vngue , 6c
qu'elle fe redairoit , pour ainfi dire, h un
fieiu-etre^ je crois devoir conlidercr ceite
queltion fous un point de vue nouveau ,
la ramener ^ des principes plus certains &
plus precis. Pour cet elFet, il faut reduire
la quellion -i des points Tunples^ remonter
julqu'a Torigine de nosidees, au develop-
pement de I'efprit ; 6c (e rappeller que
rhomme ne fait que fentir , fe reflbuve-
nir,(S: obierver les relfemblances & les dif.
ferences , c'eil-^-dire ^ les rapports cju'ont
entr'eux les objets divers qui 5'oflFrent a
lui , ou que fa memoire lui prt^fente; qu'aiuv
li la Nature ne pourroit donner aux hom-
mes plus ou moins de difnofition i Tefpric,
qu'en douant les uns preferablement aux
N a aU'
-92 D E L' E 5 P Pv I T:
aiitres crun peu plus de finefle, de fens;
d'etendue de incmoire , & de capacite
d'atcention.
C H A P I T P. E 1 1.
Z)j IiJ fi'fh'Jfe ck^ fens.
LA plus ou moins grande perfeclion des
organes des lens , dans laquelle I'e trou-
ve n(iceirairemcnt coniprire ceJle de I'orga-
nifatiun intericure, puiique je ne juge ici
de !a fineire des lens que par leurs eiilts,
Icroit-elle la caufe de Tinegalite d'elprit
des hommes?
Pour rai'bnner avcc quelque juflefle fur
ce fujet , il faut examiner U le plus ou le
moins de linelVe des fens donne d I'efprit
ou plus d'etendue, ou plus de cette julics-
ie , qui , prife dans fa vraie lignification ,
renferme toutes Its qualites de relprit.
La perfection plus ou moins grande des
organes des lens n'influe en ricn fur la jus-
teile de Tefprit, fi les hommes, quelque
impreffion qu'ils recoivent des memes ob-
jets , doivent cependant toujours apperce*
voir les memes rapports entre ces objets.
Or, pour prouver qu'ils les appergoivenc ,
je choiiis le fens de la vue pour exemple ,
comme celui auquel nous devons le plus
grand nombre de nos idees: & je dis qu'^
des yeux dillerents , li les memes objets
paroiilent plus ou moins grands ou petits,
brillants ou obfcurs; li la toife, par exem-
pie, ell aux ycux de tel homrae plus pe-
tite ,
D I S C O U R S III. 293
tite , la neige moins blanche ^ & I'^bene
moins noire qif aux yeux de tel autre ;, ces
deux liommes appeicevront ndannioinstou-
joLirs les niemes rapports entre tons les ob-
jets:la toire,en conrequence,paroitra tou-
jours a leurs yeux plus grande que le pied ;
la neige, le plus blanc de tous les corps;
ik r^bene, le plus noir de tous les bois.
Or , comnie la juftelTe d'tifprit coniide
dans la vue nette des veritables rapports
que les objets ont entr'eux; & qu'cn r6p6-
taut iur les autres fens ce que j'cii dit liir
celui de la vue , on arrivera toujours an me-
nje relultat ; j'en conclus que la plus ou
moins grande perfedlion de Forganifation ,
tant exterieure qu'inteneure , ne pent en rien
influer fur la juiteUe de nos jugements.
Je dirai de plus que,ri I'oa dillingue T^-
tendue de la jailcHe dj Tcfprit , le plus
ou le moins de finelTe des fens n'ajoutera
rien a cette ^tendue. En cffet, en prenant
toujours le fens de la vue pour exemple ,
n'efl-il pas evident que la plus ou moins
grande (^tendue d'efpric dtpendruit dii
nombre plus ou moins grand d'ob'ets qu^
I'exclufion des autres , un homme , doue
d'une vue tres-fme , pourroit placer dans
fa memoire. Or il eft tr^s-peu de ces ob-
jets imperceptibles par leur petiteile , qui ,
confideres , preciTement avec la meme at-
tention, par des yeux aufll jeunes 6: auiii
exerces, foient appercus des uns & ^chap-
pent aux autres: inais la difference que la
Nature met, a cet d-gard, cntre les honi-
mes que j'appelle bien organil'es , c'tll-a-
N 3 dire,
29^ D E L' E S P R I T,
dire , dans rorganifation defquels on n'ap*
percoit aucun dcfaut (^rtj , liit-elle inlini-
nient plus confui^iT-ble qu'elle ne Vci\'^ je
puis montrer que ceite difference n'en pro;
duiroit nncune lur i'etendue de I'efprit.
vSuppofons des hommes doues d'une mS-
me capacii^ d'attcntion , d'une memoire e-
galement ^tendue , en fin deux hommes
^gaux en tout, excepte en finefle de fens:
dans cette hypothefe, celui qui fera doud
de la vue la plus fine pourra, fans contre-
dit , placer dans fa memoire Ck comparer
entr^eux plulieurs de cesobjets, que leur
petitefle cache ^ celui dont rorganifation
efi , ^ ctt egard, mcins parfaite: majs ccs
deux hommes ayant, par ma fuppofiiion ,
une memoire egalement ^tendue, & capa-
ble, fi ]'on veut, de contenir deux mille
objeis , il elt encore certain que le fecond
pourra remplacer, par des faits hiflorique« ,
les objets qu'un moindre degr^ de h'nelfe
dans la vue ne Jui aura pas permis d'ap-
percevoir; & qu'il pourra completter , ii
ron veut, le nombre de deux mille objets
que contient la tnemoire dn premier, Or,
de ces deux hommes , fi celui dont le fins
de la vue ell le moins fin pent cependant
dcpofer dans le magalin de fa memoire un
audi grand nombre d'objets que I'autre , 6c
li d'ailleurs ces deux hommes font dgaux
en tout, ils doivent , par confequent , faire
autant dc combinaifons , &, par ma fup*
pofi-
{a) Je ne prerends parkr ,dansce chapitre, que des hom-
mes communemc-nc blen organift's, qui ne lone privJs d'au-
cun fens; ilc qui, d'ailleurs, ne font actaque's ni de Ja mnU-
D I S C 0 U R S III. 095
pofition , avoir autant d'efprit , puilqae
Tccendue de I'cfprii fe mefure par le nom-
bre des idees &. des combinaifons. Le plus
ou le moins de perfections d ins Torgane de
la vue ne pent , en conlcquence, qu'in-
fluer fur le genre de leur elpric, faire de
Tun un peintre, un botanille , & de I'uu-
tre un hillorien & un politique ; mais tile
nc peut en rien influer i'ur Tetendue de leur
cCprit. AulTi ne remarque-t-on pas une
conllante lupcriorite d'efprit & dans ceux
qui ont le plus de linelle dans le fens de la
vue & de I'ouie, & dans ceux qui, par I'u-
lage habltuel des lunettes & des cornets,
mettroient par ce moyen , entr'eux & les
autres hommes,plus de difference que n'eii
met k cet egard la Nature. D'ot\ je conclus
qu'entre les homines que fappelle bien or-
ganiles, ce n'ell: point i la plus ou moins
grande perfeclion des organes, tant ext^-
rieurs qu'int^rieurs, des lens, qu'efl: atta-
chee ia fuperiorite de lumiere^i!^ que c'ell
iiccelfairement d'une autre caufeque depend
la grande indgalite des elprits.
C H A P 1 T R E III.
' 2)4? rttendue dc la memoirs.
LA conclufion du chapitre prdccdtnt fe-
ra , fans-doute , chercher dans I'indi-
gale
die de la folie, ni dc celle de la ftupklit^, ordinalrcnienc
pruduites, I'une, par le d^coufu de U menioire, & TavHu,
par le deUuc toul ae cettc iaculrJ.
N4
296 D E L' E S P R I T.
gale ^tendue de la memoire des hommes la
cauCe de I'lnegaliic de leiir elprit. La me-
moire eft le niagalin oil fe depofent les len-
iations , ies faits oc les idees , dont les di-
verfes combinailons forment ce qu'on ap-
pelle ef[-nt.
Les ren'ations, les faits & les idees doi-
vtnt dor.c etre regaides com me la matierc
premieie de Telprit. Or, plus le magafni de
3a memoire eft: fpacieux, plus il conticnc
de cette matiere piemiere ^ & plus, dira-t*
on. Ton a d'aptiiude ^ I'erprit.
Quelqne fonde que paroilVe ce roifonTie-
merit, peut-etre, en rapprofcndifiant , ne
)e trouvtra-t-on que fptcicux. I'our y r6-
pondre pltiiiement , il faut prcmicrement
txaminer ii la diliVrerce d'dttndue , dans
la memoire des l.ommes bitn or^'ar.iles,
ell aufll conOdcrrable en cilet qu'elle Telt
en apparence: &, luppoffin ceite difi'dren-
ce elftdive, il faut fccundtment favoir li
J'on doit la confid^er comme la caufe de
J'inegalite des efprits.
Quant au premier objet de raon examen,
je dis que I'attention itule peut graver dans
la ndn-.oire les objets qui, vus fans atten-
tion, ne fcKiient fur nous que des impres-
fions infenfibles, & pareilles, \ peu pr^s,
a celles qu'un ledleur re^oit (ucceflivement
de chacnne des lettres qui compofent la
ftuille d'nn ouvrage. II eft done certain
que , pour juger li le ddfaut de mdmoire
eft dans les hommes TtfTet de leur inatten-
tion, ou d'une imperftdion dans Torgane
qui la produit, ii faut avoir recours a I'ex-
perien-
D I S C 0 U R S J 1 1. £97
perience. Elle nous apprend que, parmi
Us hommes, il en efb beaucoup, comme
faint Augulbn iS: Montaigne le difent d'eiix
niemes, qui,ne pai-oiilant dou(;s que d\\nt
memoire tr^s-foible, Ibnt , par le deiir d;
fa voir , parvenus cependaiu a mettre un
afFez grand nonibre de faits &d'idces dans
leur fouvenir, pour etre mis au rang dc^
memoires extraordinaires. Or, Ci le dcfir
de s'inftruire lliffit du moins pour favoir
beaucoup, j'en conclus que la memoire ell
preique entierement factice : aufii retendue
de la memoire depend, i. de I'lifage jour-
nalier qu'on en fait; 2. de Tattention a-
vec laquelle on confidere les objets que
Ton y veut imprimer, 6: qui, vus funs at-
tention, comme je viens de le dire, n'y
]ai(Ieroient qu'une trace legere & prompte
^ s'effactT^ &, 3. de I'ordre dans lequel
on range fes idees. Cell a cet ordre qu'ori
doit tons les prodiges de m.emoire; 6c cet
ordre confide k lier enfcmble toutes les
idees , ii ne charger par conlequent fa me-
moire que d'objets qui , par leur nature ou
la maniere dont on les confidere , confer-
vent entr'eux aflez de rapport pour fe rap-
peller Tun I'autre.
Les frequentes reprefentations des me-
mes objets a la memoire font , pour ainfi
dite, autant de coups de burin qui les y
gravent d'autant plus profoniement qu'ils
s'y reprefentent plus fouvent (<?). D'ail-
leurs,
(<?) La memo' re, dit Mr. Locke, efl une ta'ole d'airain
remplie <le caracteres que le temps e.Tace infenfiWemeri: , &
I'cn n'y repali'e qiieiqiiefois le burin,
N5
ay8 D E L' E S P R I T.
leurs, cet ordre fi propre a rappeller les
ip.emes objets i notre Ibuvenir nous don-
ne Texplication de tons les phenomenes
de la niemoire^ nous apprend que ia faga-
cite d'el'prit de run,c'err-a-dire , la promp-
titude avec laquelie un honime ell: frapp^
d'une verite , depend Ibuvent de Tanalogie
de cette verite avec les objets qu'il a ha*
bituellement prcfents h la memoire ; que
la lenteur d'elpvit d'un autre a cet egard,
eft, au contraire , Teffct du peu d'analo-
gie de cette menie verite avec les objets
dont il s'occupe. II ne pourroit Ja ("ailir,
en appercevoir tons les rapports, fans re*
letter toutes les premieres idees qui fe pre-
ientent h Ton fouvenir , fans boulevcrfer
tout le mngazin de fa memoire , pour y
chercber les idees qui fe lient a cette ve-
rite. Voili pourquoi tant de gens font in-
fenlibles a I'expolition de certains faits on
de certaincs vdritcs, qui n'en ailectent vi-
vement d'autres que parce que ces faits
on ces vdrites i^branlent rout lachainede
Jours penftes , en reveillent un grand non>
bre dans leur efprit : c'ell un eclair qui
jette un jour rapide fur tout Thorizon de
lenrs idees. C'ell done a I'ordre qu'on doit
fouvent la fagacird de fon efprit, & tou-
jours r^tendue de fa mehnoire: c'ell aufli
le defaut d'ordre , eifet de Tindifference
qu'on a pour certains genres d'c-tude,qui ,
a certains ^gards, prive abfolument de md-
nioire ceux qui , h d'autres egards , pa-
roifient ctre dou^s de la memoire la plus
(Itendae. Voili pourquoi le favant dans les
D I S C O U R S III " 299
langues & rhiltoire , qui , par le fecours
de Vordre chronologique , imprime 6c con-
ferve facilement dans fa racinoiredes mntf,
des dates 6: des fairs hilloriques , nc pent
fouvcnt y retenir la preiive d'une vcriti
morale, la dtmonllration d'une veritc ge.>-
iiietrique, 011 le tableau d'un payfage qu'il
aura long-temps confidere: en elTet , ces
fortes d'o'bjets n'ayant aucune analogic avec
le reRe des faits ou des idees dunt il a
renipli (a memoire, lis ne peuvent s'y re-
prdfenter frequeniraent, s'y imprimer pro-
fond^ment, ni, par conft^quent, s'y con-
lerver long-temps.
Telle clt la caufe produdrice de toates
les differentes e(\->eces de mc^moire , & la
raifon pour laquelle ceux qui favent le
moins dans un genre, font ceux qui, dans
ce mSme genre, coramunement oubiienc
le plus.
11 paroit done quelagrande memoire ell,
pour ainfi d).ie, un ph^nomene de Tordre^
qu'elle ell prefque entierement factice ; &
qu'entre les hommes que j'anpelle bien or-
ganifes, cette grande inegalite de memoire
til moins I'efFet d'une inegale perftction dans
I'organe qui la produit, que d'une inegale
attention a la cultiver.
• Mais , en luppofant meme que I'inegale
^tendue de memoire qu'on remarque dans
les hommes fiit entierement I'ouvrage de
la Nature, & fut autli confiderable en efFet
qu'elle Telt en apparence ; je dis qu'elle
ne pourroit en rien influer fur I'etendue de
kur clprit , i. parce que le grand efprit ,
N 6 co.n-
-00 D E L* E S P R I T.
comme je vais le montrer, ne fuppofe pas
la tres-grande niemoire , & , 2. parce
que tout horn me ell done d'une ms^moire
luffifante pour s'elever au plus haut degre
d'elprit.
Avant de prouver la premiere de ces pro-
pofitions , il f'aut oblerver, que, li la par-
iaite ignorance fait la parfaite imbeciilite,
I'homme d'efprit neparoitquelquetols man-
qiier de memoire , que parcequ'on donne
nop peu dV'tendue a ce mot de memoire^
qu'on en rellreint la figiiification au (eul
iouvenir des noms , des dates, des lieux
& dts perfonnes pour lesquels les gens
d'efprit font fans curiolite, &. fe trouvent
jouvent fans memoire. ISlais, en compre-
iiant dans la fignitication de ce mot le lou-
venir ou des idees, ou des images, ou des
raifonnements,ancun d"eux n'en ell prive :
d'ou il rt^luke qu'il n'til point d'efprit fans
memoire.
Cette obfervation faite , il faut favoir
quelle etendue de memoire fuppole le grand
cfprit. Choififlbns pour exemple deux hom-
ines illuflres dans des genres dilTerents,
tels que Locke 6: Mikon ; examinons li
la grandeur de leur efprit doit etre regar-
dee comme Teflet de I'extreme (Etendue de
kur memoire.
Si Ton jette d'abord les yeux fur Locke \ &
fi Ton fuppofe qu'eclaire par une idee heu-
rcufe, ou par la lecture d'Arillote, de Gas-
le-ndi, ou de Montaigne, ce philofopbe
ait appercu dans les fens I'origine commu-
ne de toutes iios idees ^ on fentira que , pour
de»
D I S C O U R S III. 20I
deduire tout fon fyfleme de cctte premiere
idee , ii lui falloit moins d'eiendLie dans
Ja memoire que d'opiniatrcte dans ]a me-
ditation ; que la memoire la moins etendue
fufiiroit pour contenir tous les objets, de la
comparaifon desquels devoit refulter la cer-
titude de fes principes, pour lui en deve*
]opper renchainement ,& lui faire,pr;r con-
fequent , raeriter & obtenir le titre de
grand efprit.
^\ regard de Milton, fi je le regarde fous
le point de vue oii, de I'avcu general, il
eft intiniment fuperieur aux autres poetes ;
fi je conlidere uniquement la force, la gran-
deur, la verite, & enfin la nouveaute de
fes images poetiques ; je fuis oblige d'a-
vouer que la fuperiorit{§ de fon efprit en ce
genre ne fuppofe point non plus une gran-
de etendue de memoire. Quelque grandes,
en effet, que foient les compofitions de
fes tableaux (telle ell celle ou , reuniffant
I'eclat du feu a la folidite de la matiere
terreftre , il peint le terrein de Fcnfer brii-
lant d'un feu folide , comme le lac bruloit
d'un feu liquide)^ quelque grandes, dis-
je, que foient fes compofitions, il eft evi-
dent que le norabre des images hardies ,
& propres a former de pareils tableaux,
doit etre extr^mement borne ; que , par
confequent, la grandeur de I'imagination
de ce poete eft moins FetFet d'une grande
Etendue de memoire que d'une meditation
profonde fur fon art. C'eft cette meditation
qui, lui faifant chercher la fource des plai-
fiis de i'imagination , la lui a fait appercevoir
N 7 ^
302 D E L' E S P R I T.
ik dans ralTemblage nouveau des imaged
propres k former dc-s tableaux grands, vrais
& dans le choix conftant de ces expres-
iions fortes qui font, pour ainfi dire, les
couleurs de la poefie , & par lesquelles il a
rendu fes defcriptions vifibles aux yeux de
rimagination»
Pour
(,i) C'ed une jeane fi'lc que I'amour ^veille tc conduic,
av.int I'aurore, dans un vallon : elle y attend fun amant ,
charge, au lever du foleil , d'otTrir •■in facnfice anx dieux'.
Son ami;, dans la fitiiation douce ou la met I'er^olr d^fh
bonhejr prochain , fe prete, en I'attendint, au plalfir de
contemplcr les beaut^s de la Nature, ic du lever de Tallre
qui doit ramener pres d'elle I'objet de fa cendrelle. Elle
s'exprime ainfi:
,, De'ji le foleil dore la cime de ces chenes antiques, Sc
,, les flots de ces torrents pre'cipkes , qui mugiflcnt er.cre
,, les rochcrs , font brillances par fi kimiere. j'iipperi^ols
,, dcji le fomraet de ces montagnes vi.uci d'oii s'Jlancen:
,, ces voiites, qui, a demi jettees dans les airs, offrenc un
„ abri formidable au folicaire qui s'y retire. Nuit, acheve
J, de replier tes voiles. Feux tolets, qui egarei le voyageur
,, incertain , retirez-vous dans les fondrieres & les fingcs
,, mirJcageiifes: fc toi, fcleil, dieu dt-s cieux, qui remplis
,, I'air d'une chaleur vivlfi.inte , qui femes ks perles de la
,, rofee fur les fleurs de ces prairies, & qui rends la cou-
,, leur aux beaute's variees de la Nature , regois mon pre-
,, mier hommagej hate ta courfe : ton retour m'annonce
,, celul de mon amant. Libre des loins pieux qui le re-
,, tiennent encore aux pieds des aurels, Tamour va bientoc
J, !e ramener aux miens. Que tout fe reflcnte de mi joie !
,, que tout benlfl'e le lever de I'altre qui nous t^clairel Fleurs,
,, qui renfermet. dans votre fein les odeurs que la froide
,, nuit y conJenfc, ouvrez vos calices, exhalei dans les aiis
J, vos vape'.irs embaume'es. Je ne fiis fi la voluptueufe
,, ivrefle qui rempiit mon ame embellit tout ce que mi'S
,, yeux apper§oivent ; mais le ruifll-au qui ferpenre dans
,, les contours de ces vallees, m'cnchante par f>n murmu-
,, re. Le ze'phir me carcfle de fon fouffle. Les pluntes
,, ambr.<,-s , prefle'es fous m/s pas, portent a mon odorat Jes
,, bouffJesde parfiims. Ah I fi le bonheur daigne queique-
,, fois vifjt^r le fejour des mortels, c'eft !ans doute en trs
,, liei.x qu'il fe retire,.., M^is quel trouble fccret m'.igi-
„ te? Dili I'imp-icicnce mele fon poifon aux doucears de
,, nwn
DISC OURS Hi. 963
Pour devnier exeniple du peu d'etendue
de memoire qu'exige la belle imagination,
je donne,en note, la traduction d'un mor-
ceaii de poefie angioife (a). Cette traduc-
tion , & les examples precedents, prou-
veront , je crois, a ceux qui d^compofe-
ront les ouvrages des hommes illuitres,
que
,, mon atrente , de'j.i ce vallun a perdu de Ces beaUt</s. La
,, joie eft. eile done fi pafl'agere Z' Nous eft-elle auiTi faci-
„ ]ement en'evt'e q'le le duvet leger de ces plantes I'eft par
„«le fouilie du 2,i?ph;r ? C'eft en vain que j'ai recnurs a I'cf-
,, perance flattouO : chaque inftant accroic mon trouble. . .
,, ll ne vient pnintl... Qui le retient loin de moi ? Quel
,, devoir plus facre que celui de calmer les inquie'tudcs d'u-
„ ne amante?. .. Mai? , que di.<:-jc? Fuyez, foup9ons ja-
„ loux , injurieux a fa fidelite , fc fiirs pour eteindre fi
„ tendrede. Si la jdloufie croJt pres de I'amour, elle 1'^-
„ touffe , (i on ne I'en de':ache: c'eft le lierre qui, d'une
,, chaine verre , embrafle , mais defl'eche le tronc qui lui
5, fert d'appui. Je connois trop mon amant pour doutf-r
„ de fa tendrelTe. 11 a , comme moi, loin de la pomps;
J, des cours, therche i'afyle tranquille des campaenes: It
,, fimplicite' de mon cceur & de ma beaute' Tom toucbe;
,, mes voluptueufes rivales le rappelleroient vaincment dans
„ leurs bras. Seroit-il feduit par les avancei d'une co-juet-
,, terie qui ternic, fur les joues d'une Jeune fille , la neige
., de I'innoccnce 8c I'incarnat de h pudeur,&: qui les peine
„ du blanc de I'art Sc du fard de i'effronterie? Que fais-je?
„ Son m^pris pour elles n'eft , peut-erre , qu'un picgi pour
,• mni. Pui.'.je ignorer les prtjuge's des hommes.. Sc i'art
,, qu'ils emploient pour nous I'cduire, Nourris dansle me*
„ pris de notre fexe, re n'cft point nous, c'ell leurs plai-
„ firs qu'ils aiment. Les cruels qu'ils font! ils ont mis au
J, rang des vcrtus & les fureurs barbares de la vengeance ,
,t & .I'amour forcen^ de la patrie ; & jamais, parmi les
I, vcrtus, ils n'ont compel la hde'llt^ ! C'efl fans remords
,, qu'ils abufent I'innocence. Souvent leur vini;e conttrn-
,, pie, avec di-lices , le fpeftacle de nos douleurs Mais,
„ non; ^loignez - vous de moi, odieufcs penfees ; mon a-
,, mant va fe rendre en ces lieux. Je i'ai mil.'e fois f^prou-'
,, v^: des que je I'appergois, mon ame agic^c fc calmej
,, j'oublie fouvent de trop jufles fusees dt p aintci pres de
3, lui, je ne fais qu'erre Iieureufe. • . Cependant , s'll me
}j trahiffoit; fi, dans ie moment f^ue mon amour I'excufe,
>, il
304 D E L' E S P R I T.
que le grand efprit iie fuppofe point la
grande memoire. J'ajouterai meme que
I'extreme ^tendue de Tun eft abfolument
exclufif dc I'cxtreme etendue de I'autre.
Si ['ignorance fait languir Tefprit faute de
nourriture , la vafte (Erudition , par une
furabondance d'aliment. Fa fouvent dtouf-
fe. II fuilit , pour s'en convaincre , d'exa-
ininer ruCage different que doivent faire
de ieur temps deux hommcs qui veulent fe
rendre fuperieurs aux autres. Tun en es-
prit, & Tautre en memoire.
Si Tefprit n'ell qu'un alTembJage d'idees
neuves, & li toute idde neuve n'elt qu'un
rapport nouvellement apper^u entre cer-
tains objets ; celui qui veut fe diftinguer
par fon efprit doit neceflairement employer
la plus grande partie de fon temps k Yob-
fervation des rapports divers que les ob-
jet ont cntr'enx , & n'en confommer que
la moindre partie a placer des faics ou des
idees dans fa memoire. Au contraire , ce-
lui qui veut furpalfer les autres en eten-
due de memoire doit , fans perdre fon
temps a mediter & a comparer les objets
entr'eux , employer les journees entieres
t'. fans celTe emmagaziner de nouveaux ob-.
jets dans fa mdmoire. Or, par un ufage 11
different de ieur temps, 11 eft evident que
le premier de ces deux hommes doit etre
audi
„ il confcimmoir, entre les bras d'une autre, le crime de
,, rinfidelire : que toute la Nature; s'arme pour ma ven-
,, geancel qu'il p^rifTe'. ... Que dis-ie? Elements , foyez
,, fourds a mes cris; terre , n'ouvre point tes gouflras prn-
ij toads i UiiTe ce moncrre laarchex le temps prefcric fur u
.: brii-
D I S C O U R S III. 305
fiufll inferieur en menioire au fecond, qu'il
lui lera Uipeiieur en fl'prit : verice qu'avoit
vrairemblablemcnt appeigu Delcavtes, loiT-
qu'il dit que , pour perfeclionner Ion ef-
pric , il falioit moins apprendre que mi^di-
ter. D'ou je conclus que nou leulement le
lies-grand efprit ne luppofe pas la tres-gvan-
de memoire, mais que Textreme etendue
de Tun ell toujours exclufive de Textrcme
(itendue de Tautre.
Pour terminer ce chapitre . & proiivcr
que ce n'cft point i I'indgale etendue de ia
nieraoire qu'on doit aitribuer la force ine-
ga'e des elpriis, il ne me relle plus qu'a
niontrtr que les honiraes, commundnicnc
bien orj^aniles , font tous douds d'une ^ten-
due de mdmoire fuiTifante pour s'elevev aux
p'us hautes idees. Tout homme , en efKer,
ell, \ cet dgard, alTez favorife de la Na-
ture, fi le magazin de fa niemoire ell ca-
pable de contenir un nombre d'idees ou de
faits , tel qu'en les comparant fans cefle
entr'eux , il puiiTe toujours y appercevoir
quelque rapport nouveau, toujour^ accroi-
tre le nombre de fes idees , & , par confe-
quent , donner toujours plus d'etendue k.
fon efprit. Or, fi trcnte ou quarante ob-
jets , comme le d^nontre la geometrie,
peuvent fe comparer entr'eux de tant de
manieres, que, dans le cours d'une longue
vie.
„ brillante furface. Qu'il comnwtte encore de nouveaux
,, crimes, qu'il i^^^ couler encore les larmes des ar.'.an:es
,, crop credules: 6c , fi le ciel Jcs vcnge & le piinit , cjiie ce
,, foic du moins a Ji priere d'uiie autre inforLimee, e^c.
SO'^ D E L' E S P R I T.
vie, perfonne ne puilTe en obferver tons
Ics rapports , ni en deduire toutes les id^es
pofllbles ; & fi, parmi les hommes quefap-
pelle bien organiles , il n'en eft aucun dont
la memoire ne puifle contenir non feule-
ment tons les mots d'une langue, mais en-
core une infmitd de dates , de faits , de
noms, de lieiix & de perfonnes , Cs: enfiti
un nombre d'objets beaucoup plus confi-
devable que celui de fix ou fept niille;i''en
conclurai Irardiment que tout honime bien
organift; efb dout§ d'une capacity de memoi-
re bien I'uperieure a celle dont il pent fai-
re ufage pour raccroiflement de les idees ^
que plus d'etendue de memoire ne donne-
roit pas plus d'etendue i Ion efpiit ; &
qu'ainii, loin de regarder Tinegalite de me-
moire des hommes comme la caufede i'ind-
galite de leur efprit, cette derniere in^ga*
lite ell: uniquemtnt TetFet ou de Tattentioii
plus ou moins grande avec laquelle ils ob-
fervent les rapports des objets entr'eux ,
ou du mauvais choix des objets dont ils
chargent leur fouvenir. 11 ell, en elYetjdcs
objets lleriles , 6c qui , tels que les dates,
le noms des lieux , des perfonnes, ou au-
trcs pareils , tiennent une grande place
dans la memoire, fans pouvoir produire ni
idee neuve , ni idee intcreilante pour le
public. L'inegalit^ des efprits depend done
en partie du choix des objets qu'on place
dans la memoire. Si les jeunes gens dont
les fucc^s ont ete les plus brillants dans
les colleges, n'en ont pas toujours de p-.i-
reils dans un Sge plus avance , c'dt que
la
D I S C O U R S III. 307
]a compriTr.ifon & Tapplication heureufe des
regies du Delpautere, qui tout les bons c-
coiiers, ne prouvent nullement que, dans
la fuite,ces memcs jeunes gens portent leui*
vue fur des objets de la comparaifon deT-
quels refukcnt des idees intcreilantes pour
le public: & c'ed pourquoi Ton elt rare-
nient grand homme, li Ton n'a le couiago
d'ignorer une inQnitd de chofes inutiles.
C H A P I T R E IV.
De Tin^gaic capacity d'attention.
On prouve , dans ce chapltrz , que la Nature
a doui tous ks hommes^ commiincmint bien
organifis ^ du degre (P attention necejfaire
four s' clever aux plus hautes idees : on ob'
ferve enfuite que r attention eft une fatigue.
& une peine a laquelk on fe fouftrait ton-
purs , fi ron n'ejl auinie d'^une pajfion pro-
pre a changer cette peine en plaifir ; qn^iinji
la queftion fe reduit a favoir , fi tous 'ks
hommes font , par hur nature , fufceptihles
de prJJIous a(fcz fortes pour les douer du d&'
gre d attention a u quel eft attachet la fupi-
riorite de Pefprit. Ceft pour parvenir a
cette cannoiffance , quon examine , dans li
chapitre juivant ^ quelles font ks forces qui
nous meuvent.
J 'a I fait voir que ce n'ell point de la per-
fection plus ou moins grande , & des
organes des fens, & de Torgane de la nic-
moire, que depend la grande inegalite ^^^
cf-
3o8 . D E L' E S P R I T.
efprits. On n'en peut done chercher Ta
caufe que dans I'inegale capacite d'atten-
tion des hommCvS.
Comme c'eft I'attention , plus ou moins
grande, qui grave plus cu moins profon*
dement les objfjts dans la nicmoire^ qui en
fait appercevoir mieux ou moins bien les
rapports , qui forme la plupart de nos ju-
gements vrnis ou faux; & que c'ed enfin k
cette attention que nous devons prelque
toutes nos idees ; il ell, dira-t-on, evident
que c'ell de Tinegale capacitf^ d'atteniion
des hommes que depend la force in^gale
de leur elpiit.
En effct^ fi le plus foible degr^ de mala-
die 5 auquel on ne donneroit que le uom
d'indifpofuion, fuffit pour rendre la plupart
des hommes incapables d'une attention fui-
vie, c'eft, fans-doute , ajoutera-t-on , a des
maladies, pour ainfi dire, infenfibles, &
par confequent i I'inegalite de force que la
Nature donne aux divers bom.mes , qu'on
doit principalement attribuer I'incapacit^
totale d'attention qu'on remarque dans la
plupart d'entr'eux, & kur inegale difpofi-
tion \ I'efprit : d'oii Ton conclura que i'ef-
prit eft purement un don de la Nature.
Quelque vraifemblable que foit ce rai-
fonnement , il n'eft cependant point confir-
in6 par I'experience.
Si Ton en excepte les gens afflig^s de ma-
ladies habituelles , & qui contraints, par
la douleur , de fixer toute leur attention
fur leur dtat, ne peuvent la porter lur des
objets propres k perfectionuer leur ciprit,
ni«
D I S C 0 U R S III. 309
ni , par confequent, etre compris ilans le
nombre des hommes que j'appelle bien or-
ganifes ; on verra que tous \(:s autres hom-
mes, nicme ceux qui, foibles & dclicats,
devroient , confequemment au raiConnement
precedent , avoir moins d'efprit que les
gens bien conilitues, paroillent Ibuveut, k
cetegard, les plus favorifes de la Nature.
Dans les gens iwins & robultes qui s'ap-
pliquent aux arts & aux fciences, il fem-
b!e que la force du temperament, en leur
donnant un beloin prellant du plaifir, les
ddtourne plus fouvent de I'etude & de la
meditation , que la foibleffe du tempera-
ment, par de legeres & frequentes indis-
pofitions , ne peut en detourner les gens
diilicats. Tout ce qu'on peut allurer, c'eit
qu'entre les hommes h peu pr^s animes
d'un egal amour pour I'etude , le fucc^s
fur lequel on mefure la force de I'efprit
paroit entierement dependre «5j; des dillrac-
tions plus ou raoins grandes occafionnees
par la dift'erence des gouts, des fortunes,
des etats, 6: du choix plus ou moins heu-
reux des iujets qu'on traite, de la metho-
de plus ou moins parfaite dont on fe fert
pour compofer,de i'habitude plus ou moins
grande qu'on a de mediter,des livres qu'on
lit, des gens de gout qu'on voit , & en-
lia ,des objets que le hazard prefente jour-
nellement fous nos yeux. II I'emble que,
dans le concours des accidents neceilaires
pour former un homme d'efprit , la ditle-
rente capacite d'attention que pourroit pro-
duire la force plus ou moins grande da
ttni-
Sio D E L' E S P R I T.
temperament, ne-foit d'auciine con fidif ra-
tion. Aufli i'inegaliie d'elprit occafionnc^e
par la diiTerente conllitution des honimes ,
tft-elle infenfible. Audi n'a-t-on, par
aucune obfervation e.xacte, pii jufqu'a pr6-
lent determiner Fefpece de temperament
le plus propre h former des gensde genie;
& ne peut-on encore favoir lesquels des
hommes, grands ou petits, gras ou mai-
gres,bilieux ou fanguinsyont le plus d'ap-
titude k Telprit.
Au reile , quoique cette reponfe fom-
maire put fuffire pour refuter un lailbnne-
ment qui n'eil fonde que fur des vraiiemblan •
ces ; cependant , com me cette queilioii
ell fort importante , 11 faut , pour la rdfou-
dre avcc preciilon , examiner 11 le defaut
d'attention eft dans les hommes, ou Fef-
ft;t d'une impuilfance phyfique dc s'appli-
quer , ou d'un deHrtrop foible de s'inllruire.
Tous les hommes que j'appelle bien or-
ganifds font capables d'attention , puisque
tous apprennent a lire , apprennent leur
kngue, & peuvent concevoir les premie-
res propofitions d'Euclide. Or , tout honi-
nie , capable de concevoir ces premieres
propo(icions,a la puiifance phyfique de les
entendre toutes : en eifet, en geomdtrie
com me en toutes les autrcs fciences , la
facilite plus ou moins grande avec laquel-
le on faifit line verite depend du nombre
plus ou moins grand de proportions ante-
cedentes que , pour la concevoir, il faut
avoir prefentes k la m^nio'ire. Or, fi tout
homme bien organife, comme je I'ai prou-
ve
D I S C 0 U R S III. 311
v^ dans le chapitre precedent, peut placer
dans la memoire un nombre d'idces fort
i'lipeneur a celui qii'e.xige la demonllra-
tion de quelque propoliiion de geometrie
que ce foit; & fi, par le fecours de rorJre
^ par la reprefentation frcquente des ine-
mes idees, on peut, comme I'experience
le prouve, fe les rendre aliez familieres &
alTez habituellement prefentes pour fe les
rappeller ians peine; il s'enfuit que cha-
cun a la puillance phyfique de fuivre la
demonilraiion de toute vt^rite geometri-
que; 6: qu'apr^s s'ctre eleve , de propoli-
tions en propolicions & d'idees analogues
en id(^es analogues jufqu'^ la connoillan-
ce , parexemple, de quatre-vingt-dix-ntuf
propofitions, tout homme pent concevoir
la centieme avec la meme faciliie que la
deuxieme, qui ell: aulFi diftante de la pre-
miere que la centieme i'ell de la quatre*
vingt-dix-neuvieme.
Maintenant, 11 faut examiner fi le degrd
d'attention necellaire pour concevoir la
demonllration d'une verite geometrique
ne fuflit pas pour la d^couverte de ces vc-
rites qui placent un homme au rang des
gens illulh'es. C'eft a ce deiTein que je prie
le lecleur d'obferver avec moi la marche
qui tient I'efprit humain, foit qu'il dccou-
vre une vdrite , foit qu'il en iuive fimple-
ment la demonllration. Je ne tire point mon
exemple de la geomdtrie, dont la connois-
fance ell etrangere k la plupart des hom-
mes; je le prends dans la morale, &: je me
proppfe ce probleme : purquoi ks conquS-
SI2 D E L'E S P R I T.
tes ijijvjles ne deshomrent-elks point autant fes
nations que les z'ols ckshonorent Its particulicrs ?
Four refoudre ce probleme moral , Jes
idees qui fe prefenteront les premieres a
men elprit,rGnt les idees de juIHce qui me
font les plus familieres : je la confidererai
done entre paniculiers ; & je fentirai que
des vols, qui troublent & renverfenc Tor-
dre de la Ibcietd , font, avec jullice, re-
gardes comme infames.
Mais queique avantageux qu'il fut d'ap-
pliquer aux nations Ics idees que j'ai de Ja
juftice entre citoyens *, cependant , a la
vue de tant de guerres injures, entreprifes
de tous les temps par des peuples qui font
Tadmiration de la terre , je Ibupconnerai
bientot que les idees de la jullice confide-
ree par rapport a uii particulier ne font
point applicables aux nations: ce foupcon
fera le premier pas que fera mon efprit
pour parvenir ^ la decouverte qu'il fe pro-
pole. Pour e^claircir ce foupgon , j'ecarte-
rai d'abord les idees de jullice qui me font
les plus familieres: je rappellerai a ma me-
moire, & j'en rejetterai fucceffivement une
ifiHnitc d'idees, jufqu'au moment ou j'ap-
percevrai que, pour refoudre cette ques-
tion , il faut d'abord fe former des idees
nettes & generales de la jullice, &, pour
cet eifet, remonter julqu'a retabliflement
des focietes, julqu^a ces temps recules oil
Ton en pent mieux appercevoir I'origine ,
ou d'ailleurs Ton peut plus facilement de-
couvrir la railbn pour laquelle les princi-
pes de la jullice confideree par rapport
aux
D I S C 0 U R S III. 313
aux citoyens ne feroient pas applicables
aiix nations.
Tel lera, fi je Tofe dire, le fecond pas
de mon efprit. Je me repreCenterai , en
conCequence , les hommes abfolumcnt pri-
ves de la connoilTance des loix , des arts ,
& h peu pies tels qu'ils devoient ecre aux
premiers jours du monde. Alors, je les
vois dilperfes dans les bois comme les au-
tres animaux voraces; je vois que, trop
foibles avant Finvention des armes pour
relifter aux betes feroces , ces premiers
hommes, inftruits par Ic danger, le belbia
ou la crainte, ont lenti qu'il dtoit de i'in-
teret de chacun d'eux en particulier de fe
rallembler en focidte , & de former une li-
gue contre les animaux leurs ennemis coni-
muns. J'appercois enfuite que ces hom-
mes , ainfi raflenibles & devenus bien-tot
ennemis par le defir qu'ils eurent de pos-
leder les memes chofes , diuent s'armer
pour fe les ravir mutuellement ; que le
plus vigoureux les enleva d'abord au plus
fpirituel, qui inventa des armes & lui dres-
fa des embuches pour lui reprendre les me-
mes biens; que la force & Tadreile furent
par conlequent les premiers titres de pro-
priete ; que la terre appartint premidre-
ment au plus fort, & enfuite au plus fin;
que ce fut d'abord h ces feuls tiires qu'on
pofleda tout: mais qu'enfin, eclaires par
leur malheur commun , les hommes lenti-
rent que leur reunion ne leur feroit point
avantageufe , & que les focietes ne pour*
roieut fubfiilcrj fi, a leurs premieres con-
2l:ye 2. 0 ven-
5T4 D E L'E S P R I T.
vciuions, iis n'en ajoutoient de nouvelles-,
par lefquelles chacun en particulier reiion-
crLt au droit de la force & de I'adrefre , 6c
tous, en gi^neral , fe garantillent recipro-
quemeiit la confervation de leur vie & de
kurs bieiis , & s'engageairent h s'armer
centre rinfracleiir de ces conventions; que
ce fat ainli que, de tous les interSts des
particuliers, le formalin interct commun,
qui dut donner aux diflerentes actions les
noms de juftes, de permiles & d'injuiles,
leion qu'elles etoient utiles, indifftrentcs
ou nuiliblts anx focietes.
IJne fois parvenu a cc-tte veritc^ , je de-
couvre facilement la iburce des vertus hu-
luaines : je vois que, fans la fenfibilice a
]a douleur & au plaifir phyfique, les hoiii-
mes, fansdeHrs, fans palllons, egalement
indiffdrents a tout , n'eulfent point connu
d'interet perfonnel; que, fans interet per-
fonnel , ils ne fe fuffent point rallembles
en fociete, nVulfent point fait entr'eux de
conventions, qu'il n""}^ eut point eu d'inte-
ret general , par confequent point d'aclions
julles ou injuftes; 6: qu'ainli la fenfibilitc
phyfique & I'interet pcrfonnel ont ^te les
auieurs de toute juftice Qa).
Cette veriie , appuyee fur cet axiome de
Jurifprudence, Hntiret cjl la :ntfiirc des ac-
tions (Its hoiumts , & confirmee d'ailleurs
par mille faics , me prouve que , vertueux
ou vicieux , felon que nos pafiions ou nos
gouts
(j) On ne pcut nier cecte propofuion, fans aJmcttre le?
iie'.'s inne'es.
D 1 S C 0 U R S III. 315
gouts particuliers font conformes ou con-
iraires a rinteret general , nous ttn-ions
fi necellaircniLint a notre bien pauiculitrr,
que le legiiLueiir divin lui-uicmc; a ciu,
p)ui- engager Ics honimes a la pratique de
la vertu, devoir leur promettre un bonheur
eternei en cchange des plaiiirs tcniporels
qu'ils (bnt quelquefois obliges d'y facriiier.
Ce principe etabli , mon efprit en tire
les conlequences^ cc j'appercois que toute
convention ou Tinteret particuHer le troii-
ve en oppotition avec i'inteiet general,
eCit toujours ete violee, fi les legiilateurs
nV-ulVent toujours propole, de grandes re-
comptnfes a la vertu; & qu'au penchant
naturel qui porte tons les hommes a I'u-
i'urpaLion, ils n'cudunt fans celle oppofe la
digue du deshonneur 6i du fupplice: je
vois done que la peine & la recompenfe
font les deux feuls liens par lefquels lis one
pu tenir Tinteret particulier uni h. Tinterec
general: & j'en conclus que les loix faites
pour le bonheur.de tous ne feroient obier-
vees par aucun , fi les magiilrats n'etoient
amies de la paillance necelfaire pour en
aifurer re.\6cution. S:.ns cette puilTance,
les loix , vioiees par le plus grand noniDre,
fw-roient, avec jultice, enfreintes par cba-
que particulier ; parce que les loix n'ajant
que I'utilite publique pour fondcment , ii-
tut que, par une infraction generale, ces
loix deviennent inutiles, des lors elles font
nuiles & celfent d'etre des loix ; chacun
rentre en les premiers droits ; chacun ne
preud confeil que de foil interet partica-
: O 3 lier.
3i6 D E L'E S P R I T.
lier, qui liii defend avec raifon d'obferver
dcs loix qui deviendroient prejudiciables k
celui qui en leroit roblervatenr unique. Et
c'eil pourquoi , ii , pour la fiirete des gran-
des routes, on eiit defendu d'y marcher
avec des amies; & que, faute de nuire-
cbauflee, les grands chemins fulient infes-i
tc\s de voleurs; que ceite loi , par confe-
quent , n'eut point rempli fon objet ; je
dis qu'un bomme pourroit non feulement
y voyager avec des amies & violer ceite
convention ou cette loi fans injuflice , mais
qu'ilne pourroit nieme Tobierver ians folie.
Apres que mon efprit eft ainii, de de-
gres en degres , parvenu k fe former des
idees nettes iS: geiK^ralts delajuftice; apres
avoir reconnu qu'tlle confille dans Tobfer-
vation exacte dts conventions que Finte-
r£'t commun, c'tll-^-dire, I'afiemblagede
tous Ics inierets particuliers, leur a fait
faire, il ne relle ^ mon efprit qu'.'i faire
aux nations I'application de ces idees de la
juftice. Eclnire par les" piincipes ci-delTus
etablis, j'appergois d'abord que toutes les
nations n'ont point fait entr'cUes de con-
vention par lesquelles elles fe garaniill'cnt
reciproquement lapoireHion des pays qu'el-
les occupcnt Cn: des biens qu'elles pofle-
dent. Si j'en veux decouvrir la caufe, ma
niemoire,en me retia9ant la carte gen(§ra-
Ic du nionde, ni'apprend que les peuples
n'ont point fait entr'eux de ces fortes de
conventions, parce qe'ils n'ont point eu ,
a les faire , un interet auffi prefiant que
k's panicuiiers j parce que les nations peu-
vent
D I S C O U R S III. 317
vent fubfi Iter fans conventions entr'tlles,
& que les Ibcictes ne peuvent fe maintenir
fans loix. D'ou je conclus que les idees de
la jullice, confider^e de nation k nation ou
de particulier a particulier , doivent etre
(txtremement difft^rentes.
Si Tegliie & les rois permettent la traite
des negres -^ fi le Chretien , qui maudit aa
nom de Dieu celui qui pnrte le trouble &
la dillenfion dans les families, benit le ne-
gociant qui court la Cote-d'orou le Se«
negal , pour echanger contre des negres
les marchandii'es dont les Africains font
avides^ fi, par ce commerce, les Europeans
entretiennent fans remords des guerres e-
ternelles entre ces peuples; c'elt que, finf
les traites particuliers 6i des ufages gene-
ralement reconnus auxquels on donne le
nom de droit des gens, I'eglife & les rois
penfent que les peuples font , les uns ^
regard des autres, precilement dans le cas
des premiers hommes avant qu'ils eulTent
forme des (ocietes, qu'ils connullfut d'au-
ties droits que la force & Tadrclfe , qu'il
y eut entr'eux aucune convention , aucu-
ne loi, aucune propri^te , & qu'il put,
par confequent, y avoir aucun vol_ & au-
cune injullice. A Tegard meme des' traites
particuliers que les nations contraclent eu-
tr'elles, ces traites n'ayant jamais etc ga«
rantis parun alfez grand nombredenaiions,
je vols quMls n'ont prefque jamais pu fe
maintenir par la force ; & qu'ils ont par
confequent, comme des loix fans force,
dii fouvent relkr fans execution.
O 3 Lorf.
3iB D E L'E S P R I T.
Lorfqu'en appliquant aiix nations les
idces genera'es de la jullice , mon elprit aura
reduit la queltion a ce point, pour d^cou-
viir enfiiite pourquoi le peuple, qui en-
freint les tiaites avec un autre peu-
ple , efl: uioias coupable .que le particulier
qui viole les conventions faites avec la fo-
ciete ; &: pourquoi, confornitment h Vo-
pinion publique , les conquetes injulies
desiionorent mo'ns une nation que les vols
n'aviliirent un paiticulier; il fujEt de rap-
peller i\ ma nicmoire lalillede touslestrai-
tds vioies de tous les temps & par tous
les peuples: alors je vois qu'il y a toujours
une grande probabilite que, Ir-ns ^gard k
fes trait^s, toute nation proiiteradestemps
de trouble 6: de calamity pour attaquer fes
voifins h fon avantage, les conquerir, ou
du moins les mettve hors d'etat de lui nui-
Te. Or chaque nation, inllruite par I'hiiloi-
le , peut confiderer cette probabilite com-
me afl'ez grande, pour le perfuader que
l'infrai5tion d'un traite , qu'il ell avail*
tageux de violer, eft une claufe tacite de
tous les traitesqui ne font proprementque
des trcves; & qu'cn faififfant, par confe-
quc-nt , I'occafion favorable d'abailTer fes
voifins, elk ne fait que lesprevenir^ puifque
tous les peuples, forces de s'expofer au re-
proche d'injuftice ou au joug de la fervitu-
de , font reduiis a ralteruative d'etre efcla-
ves ou jbuverains.
D';»illeurs, fi , dins toute nation, I'etat
de confervation ell un etat dr.ns lequel il
ell prefque impoffible de fe niaintenir^ & fi
le
D I S C 0 U R S III. 319
le terme de raggraclilVement d'un empire
doit, ainii que le prouve rhilioire dc-s Ro-
mains , etrc regarde comine un prelage
prefque certain dc ia d(^cadcnce; il elb evi-
dent que chaque nation peut meme le croi-
re d'autant plus autorilce a ces conquetes
qu'on appelle injnlles, que, ne trouvant
point dans la garantie , par exeniple , de
deux nations centre une troilienie , autanc
de furete qu'un particulier en trouve dans
la garantie de fa nation contre un autre par-
ticulier, le traite endoicetre d'autant moins
facre que rexecution en eil pliisinctrtaine.
Cell: lorCque mon ejprit a perce jufqu'ii
cette derniere idee , que je decouvre la lb-
lution du probleme de morale que je m'e-
tois propole. Alors je fens que Tinfraciion
des traites, & cette efpece de brigandage
entre les nations, doit, comme le prouve
le paile, garant-en ceci de Tavenir, fubiis-
tcr julqu'a ce que tons les peuples, ou du
nioins le plus grand nombre d'entr'eux,
aient fait des conventions generales 5 juf-
qu'^ ce que les nations, con forme men t nu
projet de Henri IV. ou de I'Abbe de Saint-
Pierre , fe foieut reciproquement garanti
leurs poffefiions, fe foient engpgees a s'ar-
mer contre le peuple qui voudroit en ailu-
jettir un autre, & qu'enfin le hazard ait
mis une telle difproportion entre la puis-
iance de chaque etat en particulier &. ctiie
de tons Its autres reunis, que ces conven-
tions puilfent fe maintenir par la force,
que les peuples puii]ent eiablir entr'eux la
meme police qu'un fage legiflateur met en-
O 4" tre
320 D E L' E S P R I T.
tre les citoyens , lorfque , par la r^com*
ptnfe attach^e aux bonnes actions, & les
peines icfligees aux mauvaifes, il n^ceffite
les cicoyens a la vertu en donnant k kur
probite I'interet perfonnel pour appui.
11 ell clone certain que, conformeraent i\
I'opinion publique , les conquetes injulles ,
nioins contraires aux loix de I'eqmte , &
par confequent moins criminelles que les
vols entre particuliers , ne doivent point
autant deshonorer une nation que les vols
deshonorent un citoyen.
Ce probleme moral refolu, fi Ton obfer-
ve la niarche que nion efprit a turn pour Ic
r^foudre , on vcrra que je me fuis d'abord
rappelk les iJees qui m'etoient les plus fa-
miik-res^que ie les ai compar^esentr'elles ^
obferv^ leurs convenances 6c leurs difcon-
venances relativement a Tobjet de nion exa-
meni que j'ai enfuite rejett(i ces id^es, que
je m'en fuis rappell^ d'autres; & que j'ai
r^pdt^ ce merae precede juRju'^ ce qu'en-
fin ma m^moire m'ait prefente les objets
de la comparaifon defquels devoit idiuker
la verit^ que je cherchois.
Or, comme la marche de I'efprit ell: tou-
jours la m^me, ce que je dis fur la manie-
re de decouvrir une v^rite doit s'appliquer
generalemerit i toutes les verites. Je re-
marquerai feulement , h ce fujet , que, pour
fsire une d^-couverte, il faut neceifairement
avoir dans la mcmoire les objets dont les
rapports contiennent cette verite.
Si Ton fe rappelle ce que j'ai dit prt^'cd-
demmcnt a Tcxemple que je viens de don-
ncr,
D I S C 0 U R S III. 321
ner, & qu'en confequence on veuille fa-
voir fi tousles hommes bien organifes font
rdellement doues d'urie attention rurdfante
pour s'elever aux plus bautes idees, il fuit
comparer les operations de refprit , iorfqu'il
fait la d^couverte,ou qu'il fuit funplement
la demoiillration d'une verity ^ &. cxanjiner
laquelle de ces operations fuppofe le plus
d'attention.
Pour fuivre la demonftration d'line pro-
pofition de geometrie, il ell inutile de rap-
peller beaucoup d'objets k fon cfprit; c'eil
au maicre a pjefenter aux yeux de Ion e-
leve les objets propres h donner la folution
du problcme qii'il kii propofe. ISIais, loit
qu'un homme decouvre une verite , Ibit
qu'll en fuive la demonltration , il doit,
dans I'un & Fautre cas ,ob(ervcregalcraent
les rapports qu'ont entr'eux les objets que
fa memoire on fon inaitre lui preientent:
Or, comma on ne peut,fans un hazard fin-
gulier, fe reprefcnter uniquement les id^es
necelfaires a la decouverte d\ine verite, On:
n'en confiderer precifement que Izs facts
fous lesquelles on doit les comparer en-
tr'elles; il ell: (;vident que pour faire une
decouverte, il faut rappeller a fon efprit
line multitude d'iddes etrangeres h Fobjet
de la recherche, 6c en faire une infinite de
comparaiibns inutiles; comparaifons dont
la multiplicite pent rebuter. On doit done
confommer infiniment plus de temps pour
decouvrir une verite que pour en fuivre la
demonllration : mais la decouverre de cette
verite n'exige en aucun inftantplus d'eftbrt
; O 5 d'at-
3ia D E L' E S P R I T.
d'attcntion que n'en fuppofe la fuite d'line
denionlliTition.
Si, pour s'en adurer. Ton obferve Te-
tudiani en gcometrie, on verra qu'il doit
porter d'r^uiant plus d'attention h confide-
rer les figures gcoiTiLtriques que le maitre
met fous Ics yeux ,que ces objets ]ui ^tant
luoins familiers que cenx que lui prel'en-
teroit fa mdinoire , fon tfnrit eft a la fois
occupe du double foin , 6: de confide rc-r
CCS ligures , & de decouvrir les rapports
qu'elles ont entr'elles : d'ot^i il fuit queFat-
tcntion ud'ceiTaire pour fuivre la demonflra-
tion d'une propofition de geomctrie, fullit
]^our decouvrir une verite. 11 eft vrai qire,
cans ce dernier cas , Tattention doit etre
plus continue : mais cette continuiti^ d-'at-
itntion n'eft proprement que la repetition
des niemes actes d'attention. D'ailkurs, fi
tousles hommes, coir.rae je I'ai dit plus
liaut, font capables d'apprendie h lire &
d'apprendre leur lungue , ils font tons ca-
pables non feulemeut de Tattention vive,
r.iais encore de ratteniion continuCjqu'exi-
ge la decouverte d'une V(5iit6,
Quelle coniinuite d'attention ne faut-il
pas, ou pour connoitre feslettres, les as-
lembler, en former des fyllabes, en com-
pofer des mots; ou pour unir dans fa md-
moire des objets d'une nature diiTeiente,
& qui n'ont entr'eux que des rapports ar-
bitraires , conime les mots, chene^gran'
dear ^ anwur qui n'ont aucun rapport reel
livec I'idce, I'image ou le fentinient qu'ils
e.xpriment ? II ell done certain que , fi ,
par
D I S C O U R S III. 323
par la continuite d'attention , c'efl-a-dire ,
par la repetition fiequente des mcmes ac-
tts d'attention , tons les hommes parvien-
iient a graver fucccffivetnent dans kur mi^-
moire tons les mots d'une langue, ils font
tons doues de la force 6c de la continuity
d'attention neccllaire pour s'elever a ces
grandes iuees , dont la decouverte les pla-
ce au rang des hommes illullres.
Mais, dira-t-on, ii lous les hommes
font doues" de I'attention" necell'aire pour
exceller dans un genre, lorsque rmh^ilDitLi-
de ne les en a point rendu incapables, il
ell: encore certain que cette attention coii-
te plus aux uns qu'aux auires: or, a quel-
le autre caufe, lir ce n'elt t la perfeciiiori
plus ou moins grande deTcrganiration , at-
tribuer cette attention plusou muins facile?
Avant de repondre direclement a cetre
obiec1:ion, j'oblerverai que Tattention n'eil
pas etrangere h la nature de riiomme ;
qu'en general, lorsque nous croyons I'at-
tention diilicile a lupportcr , c'elt que nous
prenons la fatigue de I'ennui iS: de I'impa-
tience pour la fatigue de I'application. En
effet , s'il n'ell point d'homme fans delirs,
il n'tll point d'homme fans attention. Lors-
que rhabitude en eft prife , I'attention de-
viant meme un belbin. Ce qui rend Tat-
tentinn fatigante , c'efb le m<uif qui nous
y determine. Eft-ce le befoin, I'indigen-
ce ou la crainte,? I'attention eli alors une
peine. Efb-ce I'efpoir du plaifir.? Fatten,
tion devient alors elie-meme un plaifir,
Qu'on preltnte au m-§me homme deux e-
U 6 crits
3^4 D E L' E S P R I T.
crits difficiles a dechiftVer^ Fun eft un pro-
ces verbal, Tautre eft la lettre d'une niai-
treile : qui doute que I'attention ne foit
audi penible dans le premier cas ,qu'agrea-
b!e dans le fecond"? Confequemment a cet-
te obfervation , on peut t'acilement expli-
quer pourquoi Tattention coute plus aux
iins qu'aux autres. 11 n'eft pas necelTaire,
pour cet elFet, de fuppoler en eiix aucu-
3ie difference d'organifation : il fuffit de re*
mra'quer qu'en ce genre, la peine de Tat*
tcntion eft toujours plus ou raoins grande
proportionnement au degre plus ou moins
grand de plaifir que chacun regarde com-
me la rccompenfe de cette peine. Or, li
les memes objets n'ont jamais le mcme prix
a des yeux dilierents, il eft evident qu'en
jn'opofant a divers hommes le meme objet
de reconrpenfe , on ne leur propofe pas
leellement la meme rccompenle.; & que,
s'ils font forces de faire les memes elforts
d'attention , c,es elforts doivent etre , en
confequence,plus penibles aux uns qu'aux
raitres. L'on pent done refoudre le proble-
me d'une attention plus ou moins facile,
fans avoir recours au myftere d'une in^ga-
3e perfedion dans Its organes qui la pro-
duifent. ISIais, en admettant meme, a cet
egard, une ceitaine difference dans I'orga-
uifation des hommes, je dis qu'en fuppo-
fant en eux un dcfir vif de s'inftruire,
defir dont tons les hommes font fufcepti-
bles, il n'en eft aucun qui ne fe trouve a-
lors done de la capacity d'attention ^ccs-
faire pour fc diftinguer dans un art. En
elfct,
D I S C O U R S III. 5^5
efFct, fi le defir du bonheur eil comnuin
a tons Ics hommes , s'il ell en eiix le fen-
tiinent le plus vif,il eil evident que, pour
obtenir ce bonheur, chacun fera toujours
tout ce qu'il ell en fa pujfl'ance de faire :
or, tout homme, comme je viens de le
prouver , eil capable du degr^ d'attention
Uiififant pour s'elever auxplus hautes iddes.
11 fcra done ufage de cette capacitc d'at-
tention, lorsque, par la legiilation de Ion
pays, fon goiu particulier ou Ton educa-
tion , le bonheur deviendra le prix de cet-
te attention. 11 fera, je crois, difficile de
reliiler h cette conclulion , fur - tout fi ,
comme je puis le prouver, il n'eft pas me-
me necefiaire ,pour fe rendre fuperieur en
un genre ,d'y donncr toute ['attention dont
on ell capable.
Pour ne laiiler aucnn donte fur cette ve-
rite, confultons I'experience , interrogeor.s
Iqs gens de lettres: lis ont tons eprouve
que ce n'eil pas aux plus penibles efforts
d'attention qu'ils doivent les plus beaux
vers de leurs poemes, les plus fingulieres
lituations de leurs romans , 6; les princi-
pes les plus lumineux de leurs ouvrages
pbilofophiques. lis avoueront qu'ils les
doivent a la rencontre heureufe de certains
objets que le hazard, ou met fous leurs
yeux, ou pr^fente h leur memoire, & de
ja comparaifon desquels ont refulte ces
beaux vers , ces fituations frappantes «5c ces
grandes idees pbilofophiques : idees que I'es-
prit concoit toujours nvcc d'autant plus de
promptitude 6i de facilite , qu'elles Ibnt plus
0 7 vraies
o
16 D E L' E S P R I T;
vraies & plus gendrales. Or , dans tout
euvrage, li ces belles idees , de quelque
genre qii'elles foient , font, pour ainfi di-
re , le trait de genie ; fi I'art de les em-
ployer n'elt que I'ceuvre du temps & de la
patience, & ce qu'on appelle le travail du
nianoeuvie ; il ell done certain que le ge-
nie ell: nioins le prix de Tattention qu'un
don du hazard , qui prelente a tons les
hommes de ces idees beureufes dont celui-
]a leul prolite, qui , ieniible d la gloire , ell
attentif a les i'aifir. Si le hazard eft, dans
prelque tousles arts, generalement recon-
nu pour Tauteur de la plupart des decoii-
vertesj 6c li , dans les Iciences Ipeculati-
ves,ra puidance ell moins fenfiblement ap-
pergue, elle n'en. ell peut-etrepas moins
reelle; il n'en prefide pas moins a la de-
couverce des plus belles idees. Audi no
font-elles pas, comme je viens de le dire,
le prix des plus pcnibles efforts d'atten*
tion^ & pent -on alRirer que I'attention
qu'exige I'ordre des idees, la maniere de
les exprimer , & I'art de paffer d'un ("ujet
a Tautre (b') ell, fans contredit, beaucoup-
phis fatigante ; & qu'enlin la plus penible
dc toutes efl celle que fuppole la compa-
raifon des objets qui ne nous font point fa-
miliers. Celt pourquoi le philofophe, ca-
pable de lix ou fept heures des plus hautes
meditations, nepourra, fans une fatigue
extreme d'attention, pafler ces fix a iVpt
heures, foit a Texamen d'une procedure,
foit
D I S C O U R S III. 327
foit h copier fideleinent & corredement iin
manufcrit j 6cc'el1: pourquoi les coronicnce-
ments de chaque fcience font toujoius epi-
jieux. Auffin'eft-ce qu'a rha'oitude que
nous avons de confidercr certains objcts
que nous devons non ieuiement la facilice
avec laquelle nous les compavons ,mais en-
core la comparaifon jufte & rapide que
nous failbns de ces objets entr'eux. Vuila
pourquoi, du premier coup-d'aMl , le pein-
tre appercoic dans un tableau des defauts
de dellcin ou de coloris , invifibles aux
yeux ordinaires ; pourquoi le berger, ac-
coutume k confiderer fts moutons , d6-
couvre entr'eux des re fie mbl an ces & des
differences qui les lui font diftinguer ; ik.
pourquoi Ton n'eft proprement le maitra
que des matieres que Ton a long -temps
nieditees. C'eft a I'application , pUis on
moins conlhnte, avec laquelle nous exa-
minons un fujet , que nous devons les
idees fuperficielles ou profondes que nous
avons fur ce meme fujet. 11 femble que les
ouvrages long -temps medites & longs h
conipofer, en Ibient plus forts de chofes ;
6c que , dans les ouvrages d'efprit, com-
nie dans la mecanique, on gagne en force
ce que Ton perd en temps.
• Mais, pour ne pas m'ecarter de nioii
fujet, je repeterai done que, i\ Tattention
la plus penible eft celle que fuppofe la
comparaifon des objets qui nous font peu
familiers, & ii cette attention ell precife-
ment de I'efpece de celle qu'exige I'etude
des langues, tous les hommes etant capa-
bits
32G D E L'E S P R I T.
bles d'apprendre leuv langue, tons , par
confdquent , font doues d'une force &
d'une continuity d'attention fiiffifante pour
s'elever au rang des hommes illuftres.
II ne me reite , pour derniere preuve de
cecte verite, qu'^ rappeller ici que I'er-
rcur, comme je Tai dit dans mon premier
difcours, toujours accidentelle, n'ell: point
inhdrente d la nature particuliere de cer-
tains efprits j que tous nos faux jugements
font Teriet, ou de nos palTions, ou de no-
ire Ignorance : d'ou il fuit que tous les
hommes font, par ia Nature, doues d'un
efprit egalement jufle; & qu'en leur pre-
feniant les nicmes objets,ils en porteroient
tons les memes jugements. Or, comme
ce mot ^efprit jufte^ pris dans fa lignifi-
cation etendue , renferme toutes fortes
d'efprits, le refulrat de ce que j'ai dit ci-
deifus , c'elT: que tous les hommes que
j'appelle bien organifes etant nes^avec I'es-
pric jufle , ils ont tous en eux la puifTance
de s'elever aux plus hautes idees.
Mais, repliquera- t-on , pourquoi done
voit-on fi pen d'hommes illullres? Cell
que I'etude eft une petite peine;, c'efb que,
pour vaincre le degout de i'eiude, il faut,
comme je I'ai deja infinue, etre anime d'u-
ne paiTion.
Dans la premiere jeunefle , la crainte
dcs
(f) II faut toujours fe reflbuvenir, comme je I'ai dit dans
mf>n fecond di'cours.que les idecs ne font, en fbi , nl han-
tts, ni grandes, ni petices; que fouvent la dscouvcrte d'u •
re idee, qu'on appeile petite, ne fuppclo pas moins d'tf-
prit que la dccouverte d'uce grande i ^u'li ea fauc quelqi.'e-
tuis
D I S C 0 U R S III. 329
des chatiments fuffit pour forcer les jeu-
lies gens a Tetude : niais , dans un age
plus avance ou Ton n'eprouve pas ies m£-
mcs traitements, ii faut alors , pour s'ex-
pofer ii la fatigue de I'application , etre
echauffe d'une paflion telle, par exemple ,
que I'amour de la gloire. La force de
notre attention eft alors proportionnee a
la force de notre paffion. Conliderons les
enfants : s'ils font dans leur langue natu-
relle des progr^s moins inegaux que dans
une langue eirangere, c'eft qu'ils y font
excites par des befoins a peu pres pareils ;
c'eft-a-dire, & par la gourmandife, »is: par
Tamour du jeu , & par le dcfir de faire
connoitre les objeti; de leur amour & de
Icur averfion : or , des befoins h peu pres
pareils, doivent produire des effets a pea
prts ^gaux. Au contraire, conime les pro-
gr^s dans une Isngue etrangere dependent
& de la m^thode dont fe iervent les mai-
tres, & de la crainte qu'ils infpirent a leurs
ecoliers , & de Tinteret que les parents
prennent aux etudes [de leurs enfants ; on
fent que des progres, dependants de caufes
fi varices qui agiOent & fe combinent ii di-
verfement, doivent, par cette rail'on, etre
extremement inegaux. D'ou je conclus que
la grande inegalite d'cfprit qu'on remarque
entre les hommes depend , peut-etre , du
de-
fois autsnt pour faifir fincmerit le ridicule d'un hoir.tne, ijue
pour appercevoir le vice a'un gcuvercement ; & cue, {i
roil dome par pr^te'rence ie nom de ^rsrdes aux dtct u-
vertes du dernier genre, c'eft qu'on nc d.f.£ne jarr ais , pjr
les epithetes de h.itttes, de gr^niics & de f elites , Cjue des
ide'es plus ou moiiis ge'iieralemenc inte'rcflkiues.
330 D E L'E SPRIT.
defir inegal qu'ils ont de s'inflruire. Mais,
dira-t-on, ce defir ell: Tellet d'une paffion:
or, fi nous ne devons qu'a la Nature la
force plus ou moinsgrande de nos paffions,
il s'enluit que Tefprit doit , en conlequencc,
§tre confid^re comine un don de la Nature.
Ceil rice point, veritablement delicat &
ddcifif, que fe reduit toute cette qneilion.
Pour la refoudre , il faut connoitre 6c les
paffions & leurs effets , & entrer, a ce fu-
jet, dans un exaraen profond & detains.
C H A P I T R E V.
Des forces qui agiffent fur notre ame.
Ces forces fe riduifent h deux: fune , qui fioiis
efl communiqiice par ks paffions fortes ; 6?
V autre , par la haim de l^ ennui. Ce font
ks effets de cette derniere force quon ex ami'
ue dans ce chapitrc.
L'exprrience feule peut nous de-
couvrir quelles font ces forces. Elle
nous apprend que la pareffe ell naturelle a
I'homme^que Taitention le fatigue &le pei-
ne (^) ; qu'il gravite fans cede vers le re-
pos , comme les corps vers un centre ^ qu'at-
tir«^ fans ceife vers ce centre , il s'y tiendroit
fixe-
{a) Les Hottentots ne veulent ni ralfi)nner , ni penfcr:
Ttnfrr, difent-lls, eji le f.e'an dc la tic. Qiie de Hottentots
parmi nnus '.
Ces peup!es font entieremeiit livre's a la pareffe: pour fe
f<iul.riire a toute iorte de n)lns, d'occupatlons, iis fe prj-
vtnt de tout ce dont ils peuvent abfolument fe p.'fl.r. Les
Ciraibes one Ja meme horreur pour penler & pour travail-
D I S C O U R S III. 331
fi-Ncment attache, s'il n'en etoit h chaque
inflant rcpoufl'e par deux fortes de Ibrces
qui contrebalancent en lui celles de la pa-
rcire & de I'inertie, & qui lui font com-
nvjniquees Tune paries paffions Ibrtes, 6c
Tautre par la baine de rennui.
L'ennui ell, dans Tunivers , un redort
plus general & plus puiflant qu'on ne I'i-
magine. De toutes les douleurs, c'ell fans
contredit la moindiC^ niais enfin, e'en ell
une. Le defir du bonheur nous fera tou-
jours rcgarder Tablence du plaifir conime
un mal. Nous voudrions que rintcrvalie
necefiaire qui Icpare les plailirs, toujours
attaches t\ la fatisfadion des befoins phyli.
ques, fut rempli par quelques-unes deces
lenfations qui i'ont toujours agreables lors-
qu'elles ne font pas douloureuies. Nous
fouhaiterions done , par des iniprefiions
toujours nouvelles , etre a chaque inltant
avertis de notre exiflence ; parce que cha-
cun de ces avertilTenients elt pour nous un
plaifir. Voila pourquoi le fauvage , desqu'il a
latisfait fes bel'oins , court aubordd'un ruis-
fcau , oil la fucceffion rapide des flots,qui
fe pouflent I'un I'autre, font a chaque in-
flant fur lui des iniprefiions nouvelles: vol-
Ja pourquoi nous preferons la vue des ob-
jets
ler; Vs fe laifTeroient pliitot mourir c?e (Am , qu? de fair»
]a cafTive, ou de faire bciii'lir la marmite. Leurs ftmmes
font tout: ils travaillem feuUmenc , de deux jours I'un,
deux heures a la terre ; ils piflent le refle du temps a ne-
ver dans leurs hamachs, Veur-on acheter leur lit ; i's !e
vcndenr le matin a bun marche , ils ne le donnent pas 1%
peine de f eiifer qu'iis en auronc befoin le foir.
332 D E L' E S P R I T.
jets en mouvemenc k celle des objets en
repos^ voila pourquoi Ton dit proverbiale-
nient, Le feu fait compagnie ^ c'eft-a-dire ,
qifil nous arrache ^ I'ennui.
■ Cell ce befoin d'etre remue , & I'efpece
d'inquietude que produit dans Tame Tab-
lence d'imprclfion , qui contient , en par-
tie , le principe de rinconlhnce & de la
perfeclibiliie de I'efprit humain ; & qui, le
forcant a s'agiter en tout fens , doit , apr^s
la revolution d'une infinite de fietles , in-
venter ,perfe(5lionner]es arts 6: les fciences,
6: enfin ameiier la decadence du gout (/?).
En effct , fi les imprelllons nous I'ont
d'autant plus agreables qu'elles font plus
vives, & (i la dur^e d'une meme impres-
fion en emoulTe la vivacite, nous devons
done etre avides de ces impreffions neuves,
qui produifent dans notre anie le plaifir de
la furprife : les artilles , jaloux de nous
plaire & d'exciter en nous ces fortes d'im-
preflions , doivent done , apres avoir en
partie ^puifd les combinaifons du beau ^ y
lubllituer le fingulier, que nous prefcrans
au
(/>) C'eft, pent -etre, en comparant la marche lente de
I'erprit hutnain avec lV:at de perfeclion ou fe trouvent
maincentrfit les arts & les fciences , qu'oii pourroit juger de
I'anciennete du ir.orde. I. 'on feroit, fur ce plan, iin nou-
vead fyftcme de chronologie, du moins aufTi ingenieux que
ceux qu'on a jufqu'a preTen: donne's : mais rexeciuion de
ce plan demandero'it beaucoup de fineffe & de fagacice d'ef-
pj'it de la part de ccIdi qui I'entreprondroit.
(f) I.'ennui , il eft vrai, n'eft pas ord'inairement fort In-
vcr-tif ,• fbn reflbrt n'eft certainement pas aflVz puiflant pour
r.ous faire exccuter de grandes enrreprifes, & fur-tout pour
nous faire acqacrir de grands talents. L'ennui ne produit
point de Lycurguej de Pelopidas, d'Homere, ri'Ar;hJme-
de.
D I S C 0 U R S III. 333
an beau , parce qii'il fait fur nous une im-
pieffion plus neuve,&par confequent plus
vive. Voilfi, dans les nations policdesj la
caufe de la decadence du gout.
Pour connoitre encore mieux tout ce que
peut fur nous la haine de I'ennui, & quel-
le eft quelquefois I'acTiivite de ce princi-
pe (c), qu'on jette fur les hommes un o^il
obfervateur ^ & Ton fentira que c'eft la
crainte de I'ennui, qui fait agir & penfer la
piupart d'entr'eux : que c'eil pour s'arra-
cher a I'ennui qu'au rifque de recevoir des
impreflions trop fortes & par conft^quent
defagreables , les homines recherchent avec
ieplus grand empreflement tout ce qui peut
ies remuer fortenient ;, que c'ell ce defir
qui fait courir le peuple a la greve & les
gens du monde au theatre ; que c'eft ce
mcme motif qui, dans une devotion trifle
& jufques dans les exercices aulteres de la
penitence , fait fouvcnt chercher aux vieil-
]es femmes un remede a I'ennui: car Dieu,
qui 5 par toutes fortes de moyens, cher-
che
de, de Milton -, & Ton peut affurer que ce n'eft pas faute
d'ennuye's qu'on manque de grands hommes. Cependanr ce
Tcflbr: opere fouvenc de grands effecs. Il fuffic quelquefois
pour armer Jes princes, les entrainer dans les combats; &c,
quand le fucces favorife leurs premieres entreprifes , il en
peut faire des conque'rancs. La guerre peut devenir une oc-
cupation que I'habitude rende neceflaire. Charles XII. le
feul de^ heros qui ait toujours etc infenfible aux plaifirs de
ramour & de la table, etoit peut-etre, en partie, determi-
ne par ce motlt. Mais, fi I'ennui peut faire un heros de
cette efpece, il ne fera jamais de CVfar, ni de Cromwel :
il faliolt une grande paifion pour leur faire faire les efforts
d'efprit & de talent nifcelTaires pour franchir Tefpace qui
ics le'paroit du truae.
334 D E L' E S P R I T.
cbe a ramener le pecheur k lui, fe fert or-
dinairemenc , avec elleSjde celui derennui.
Mais c'ell fur-tout dans les licclts ou les
grandes palVions {ont niifcs a la cliaine,roit
par les nia*ur?, I'oit par la forme du gou-
vernement, que Tennui joue le plus grand
role : il devient alors le mobile univerfel.
Dans les cours, autour du trone, c'eft
la crainte de I'ennui jointe au plus foible
degre d'ambition qui fait , des courti[ans
oi'iifs , de petits ambicieux , qui Icur fait
conccvoir de petics dtfirs, Icur fait falre
de petites intrigues, de petites cabales, de
petits crimes, pour obtenir de petites pla-
ces proportionnees a la petitefle de leurs
palllons^ qui fait des Sejan, & jamais des
Odave ; mais qui , d'aillcurs , fuffit pour
6'elever julqu'a ces poltes ou Ton jouit,
a-
{/)) La cre'dulite dans les hommes eft , en p'rtie, I'efFec
de leur parcfle. On a I'habitL'de de cro'ire une chule abfur-
de: on en foupgonne la fauflcte; mjis, pour s'en aflurer
pleinemenc , il faudroit s'expofer a la fucigue de i'examen ;
on veur fe I'e'pargner, & !'on uime mkux croire qu3 I'e.xa-
niiner. Or, dans cette litiiarioii de Tame, des preuves con-
vsincantes de la faufi'ece' d'line opinion nuis paroiflent tou-
jours infuSrantcs. II n'eft point aiors de raifonncinents ou
de contes ridicules aaxquds on n'ajmte foi. Je ne cicerai
qu'un exeniple tire de la relation du Tonjain p.ir .Vlarini,
Remain. ,, On vouloit, dit cet auteur, djnner une reii-
;, gion aux Tonquinois; on choilic cei.e du philofophe Ri-
,, ma, niuiimL- Thic-ca, au Tonquin. V'oici Torigine ridi-
,, cule qu'on lui d.mne & qii'i'.s croient.
,, Un jour la mere du dlea Thic-ca vit en fonge un eJe'-
5, phar.t blanc qui s'engenJroit myfle'rieufement dans, fa
5, bouche, & lui lorcojt par le c6:e gauche. Le fonge fair,
„ il fe rcalife , eile accouche de Tnic.ca. Auili-tot qu'U
,, voic le jour, il tait mourir fa mjre; fait lept p5s, mar-?
;, quant le Ciel avec un doigt & la ttrre avec I'autre. II Ce
„ giorifie d'etre I'linique fame tant dans le ciel q^e fur la
„ tcrie. A djx-fepc ans , il fe mane a trois fenimes ; a
,, dix-
D I S C 0 U RS III. 335
^-h-vdiite , du privik-ge d'etre infoleut,
niais ou Ton chcrche en vain un abri con-
tre rennui,
Telles lont , fi je I'ofe dire , & les for-
ces actives & les forces d'inertie qui agis-
fent fur notre arae. Cell pour ob6ir a ces
deux forces contraires qu'en general iious
foulraitous d'etre reraues, ians nous don-
ner la peine de nous remuer: c'ell par cet*
te raifon que nous voudrions tout favoir
fans nous donner la peine d'apprendre :
c'elt pourquoi , plus dociles a I'opinion
qu'a ia raifon , qui , dans tons les cas , nous
impoferoit la fatigue de Te-Namen ,les hom-
ines acceptent indifferemment, en entrant
dans le monde, toutes les iuees vraies ou
fauHes qu'on leur prefente (^/) ^ & pour-
t[uoi enlin porte, par le flux cJc reflux des
pre-
4, dix-ncuf, il abandonne fes femmes & fon fi's, fe retire
,, fur une moncagns ou deux demons, nommes A la-ia 6c
J, Cj-h-la, lui fervent de niaiires. II fe pre'fente enfuite
„ au pcuple , en eft regu , non comme dcdceur, mals en
J, quality de pagode ou d'idole. 11 a quitre-vingt milie dif-
,, ciples, entre lefquels il en cho'ifu cinc] cent, nombre qu'il
,, redulo enfuite a cent , puis a dix qui font appeles les
„ dix grands. Voila ce qu'on raconce aux Tonquinois & ce
,, qu'i'is croient, quoiqu'avertis, par une tradition fourde,
5, que ces dix grands e'toien: fes amis, fes confidents, 6c
,, les feuls qu'il ne trornpat puiiit ; qn'apres avoir precbe
,, fa dodirine pendant quarante-neuf ans , fe fentent pres
J, de fa fin, il alTembla tous fes difcipies, & leur dic: Je
„ Volts ai tromfes jnfc^ii'a ce jctr , je »e v.jhs at dcbile <^iie
„ dcs fables: la fen'e veriti que je pttijfe xoiis enfct^ncr ,
,, c'rfi (jite tout tfi /or// dn neant , ir que tout y doit rert'
,. trcr, Je vans confcitlc cepcndtiut de me garder le fccret,
„ de zoas fonmettre extfricurement a ma reUgiort: c'cft I'ts-
,, uique moyen de terjir les fa-.p'es dans votrc df'pendance".
Cette confclfion de foi de Thic-ca, au lit de la more, eft
aflez ge'reralement fue au Tonquin , & cependant le cuice
de cct impolteur fublifte , parce qu'on croit volontiers ce
qu'oQ
336 D E L' E S P R I T.
prt^juges , tantot vers la fagefle & tantot
vers la folic , raiTonnable ou fou par ha«
zard, Tefclave de I'opinion ell egalement
inlcnle aux yeux du lage , foit qvril fou-
tienne une verite , foit qa'il avance une
erreur. Cell un aveugle qui nomme pai*
hazard la couleur qu'on lui prefente.
On voit done que ce font les paOions &
la haine de I'ennui qui communiquent i
I'ame fon mouvement, qui Tarrachent a la
tendance qu'elle a naturellement vers le
repos , & qui lui font furmonter cette
force d'inertie a laquelle elle ell toujours
prete a ceder.
Quelque certaine que paroifTe cette pro-
pofition , comme en morale , ainli qu'en
phylique, c'ell toujours fur des faits qu'il
faut
qu'on eft dans I'habicude de croire, Quclques rubt'ilit(^s fcho-
laftiques, auxquclles li parefle donne toujours force de preu-
Ve, out fjffi aux dlfciplqs de Thicca pour jetter des nua-
ges fur cette confeffion, & entretenir les Tonquinois dans
leur croyance. Ces memes difciples or.c c'cri: cinq mille
volumes fur la vie & la dodlrine de ce Thic-ca. lis y lou-
ticnnent qu'il a fait des miracles i qu'incontinent apres fa
naiffance, il prit qua*re-vingc mille fois des formes difFif-
rentes, & que fa derniere tranfmigration fut en ^ie'phant
blanc : & c'cft a cette origine qu'on doit rapporcer le ref-
peift qu'on a, dans I'liide, pour ret animal. De tous les
litres, celui de roi de I'e'Iephant blanc eft le plus eftime des
rois; celui de Siam porce le noni de roi de I'e'Iephant blanc.
'Les difciples de Thic-ca ajoutcnt qu'il y a fix mondesj
'tju'cn ne meurt dans celui-ci que pour renajrre dans un au-
tre; que le jujle pafle ainfi d'un monde a I'autre, & qu'a-
prcs cette caravanne, la roue retourne a fon point, & qu'il
recommence a renaitre en ce monde ci , d'ou il fort pour
la feptieme fois tres-pur, tres-parfait : & qu'aiors , parvenu
au dernier pe'riode de rimmutabiiitc , il fe trouve en pos-
feffion de la quaiite de pagode ou d'idolc. lis admettent un
paradis & un enter, done on fe tire, comme dans la plu-
part des faufles religions, en refpeclant les b0n2.es, en ieur
tai-
D I S C O U R S III. 337
faut etablir fes opinions , je vais , dans les cha-
pitres Cuivants, prouver, par des exemples,
que ce font uniquement les paffions I'ortes
qui font executcr ces actions couragcufesfic
concevoir ces idees grandes qui (but I'eton-
nement & radmiration de tous ies fiecles.
C H A P I T R E VI.
De la puiflance des pafllons.
On prouve que cs font les pajfiona qui wm
portent aux anions hirotquc-s , S nous lit-
vent aux plus grandes idees.
L
ES pafllons font, dans le moral, ce
que, dans le phyfique, ell ie mouve-
ment j
fiifant des charices &' en baciflant des monafteres. lis ra-
concenc , au (ujec du demon, qu'il euc un jour difpute avec
i'idole du Tonquin, pour favolr lecjuel dts deux feroic le
iiiaitre de la terre. Le demon cor.vinc, avec I'i.-iole , quer
tout ce qj'elle mectroic (bus fi robe lui appartiendrair. L'i-
dole fie faire une robe fi grjnde, qu'elle en couvric toute ia
terre j en force que le dtfmon fut oblige de fe retirer far la
mer, d'ou il revient quelquefois ; miis il fuit , des qu'il
voic I'enfeigne de I'idole.
On ne faic fi ces p'-uples ont eu autrefois quelques notions
C'nt'ufes de notre religion: mais un des prem.ers articles
de la re'igion de Thic-ca, c'eft qu'il ell une idole qui fauve
l.s h mmes, & qui fati.-faic plcinimenc pour ieurs peches;
& que , pour mieux compatir aux miferes de I'homme ,
I'idole en avoit pris la nacure.
Au rapporc de Kolbe, parmi les Hottentots, il en eft qui
cut li meme dofcrine, ^ croient que leur dieu s'eft rendu
vifible a leur nit'on, en prcnant la figure du p'us beau d\n-.
tr'eux. Mais la pluparc des Hottentncs traitent ce dogmede
vifion ; ?c pre'c.nJen: que c'eft faire jiiqer a leur dieu ua
role indigne de fa majefte , que de le metimorphofcr eu
homme. Au-relie, ils ne lui rendenc aucun culte : ils di-
ftnt que Dieu eft bon,cw (iu'ilnefe fQuckpasde acsin.'res.
Tome L P
338 D E L' E S P R I T.
ment; il cree, aneantit, conferve , nnime
tout , & fans lui tout eft mort : ce font el-
les aiifl] qui vivifient le monde moral. Cell
I'avarice qui guide les vailTeaux k travers
Jts deferts de Tocean; Forgueil, qui coni-
ble les vallons , applanit les niontagnes ,
s'ouvre des routes a travers les rochers,
eleve les pyramides de Memphis , creufe
le lac ?\Joeris & fend le coloile de Rhodes.
L'amour tailla , dit-on , le crayon du pre-
niier defllnateur. Dans un pays oii la reve-
lation n'avoit point penetre . ce fut enco-
re ramour , qui , pour flatter la douleur
d'une veuve ^ploreepar la mort de fon jeu-
ne epoux, lui decouvrit le fyfteme de Tini-
mortalite de Tame. C'eft renthoufiafme de
la reconnoiifsnce qui met r.u rang des dicux
les bienfaiicurs de I'humanitc , qui inveiua
les faufles religions, & les fuperftitions,
qui toutes n'ont pas pris leur fource dans
des paflions auITi pobles que l'amour & la
reconnoiiTancc.
C'eft done aux paflions fortes qu'on doit
Tinvention & les merveilles des arts: elies
doivent done etre regardees comme le ger-
rae producliif de Tefprit , & le reffort puif-
I'aut
(.») Sous la mrr rrtf^f, par excmp'e, C Ton comprcrd
depuis i'ecarlate jufqu'au couleur de chair, fuppofons deux
h. mines, don: I'lin ii'aic jamais vu que de i'e'carlace , 8c
rautie que da cculeur de chair : le premier dira avec raifon
que le rotr^e eft une couleur vive; lorfque I'auae, au con-
craire, foutiendra que c'eft une couleur tendre. Par la me-
me rjifon , deux hommcs peuvenc , fans s'entendre, pro-
r.oncer le mot de vouUh, puifque nr.us D'avocs que ce mot
pt.ur exprimer depuis le p'.us foible degre de volonre juT-
«iu"a ceite voloncc efficace qui triumphe de lau* Jes obfta-
cies.
D I S C 0 U R S III. 33.;
fant qui porte les homines aux grandes ac-
tions. Mais, avant que de pallcr ourre, je
doix fixer I'idee que j'attaciie a ce mot de
jiajjion forte. Si la plupart des honinies par-
lent fans s'entendre, c'eft a Tobfcurite des
mots qu'il faut s'en prendre; c'eiL k cette
caufe (^) qu'on peuc attribuer la prolonga-
tion du miracle oper^ a la tour 'C Babel.
J'entends, par ce mot de pafjhn forte ,
tine paflion dont Tobjet foit li neceflaire £
notre bonheur, que la vie nous foit inlup-
portable fans la polleflion de cct ohjet.
Telle ell I'idee qu'O.nar fe fonnoit des
padjons , lorfqu'il die : qui que tu fois , qui ^
(tmoureux de la liberie ^ vtux etre riche fans
hien , puijfant fans fujcts , fujet fans maitre ,
oft miprtfer la mart. Les rois trembler out de-
vant toi , toi feul ne craindras pirfonnt.
Ce font , en efiet , les paitions feules
qui, portees h ce degre de force, peuvent
executer les plus grandes actions, & bra-
ver les dangers, la douleur, la mort & le
ciel meme.
Dicearque , general de Philippe, ^leve,
en pretence de fon armie , deux autels,
Tun a rirapiete, Tautre ^ llnjufhice, y fa-
crifie & marche contre le Cyclades.
Quel.
dej. II en eft du mot de pafjlon , comme de celui d'cj'prit:
il change de fignificacion felon ceux qui le prononcenr.
Un hoinme regarde comme mcfdiocre d-in: une foC-iece
compoft'e de gens de peu d'efpric, eft f^rement un fot:
il n'en eft pas ainl: de celui qui paflfe p'lur un homme me-
diocre parmi les gens du premier ordre; le choix de fa
fcjciecc prouvc fa fupe'riorite fur les hommes O'diaa res.
C'eft un ihecor'ici^a mediocre , qui feroii le premier d.ins
tauce aucre claHe.
P 2
S40 D E L' E S r R I T.
Qudques jours avant FafTaffinat de Ce-
far, Tamour conjugal, uni a la pallion d'un
noble orgueil, engage Porcie h. s'ouvrir la
caiHe , a montrcr ia blellure k fon mari , lui
difant : Bniiiis ^ tu midites & tii me. caches im
grand defflin. je ne {ai jiijqua p'6[tni fait
aucune queflion hidifcrcti, ; je favois ctptndant
que notn fcxe , fuibla par lui-mime , jt forti-
fio'it par h commerce dcs hommes fagcs & ver-
iueux^ que feiois fille de Calon & fe?um& de
Ignitus : mais mon amour tmide iiia fait defer
de ma foihkjfe. Tii vois fcfai de mon coura-
ge : juge fi je fuis digue de ton fecret , mainte\
naut que fai fait lipreuve de la douleur.
Ceil la pallion de I'honneur & le fana-
tifnie philolbphique qui pouvoient feuls ,
pu miiieu des lupplices, engager la pytha-
goricienn.e Timicha a le couper la langiie
avec les dents, pour ne point s'espol'er a
reveler les fecrets de fa ieiite.
Lorfqiracconipagne de Con gouverneiir,
Caton , jeune encore, monte au palais de
Sylla, & qu'ci Talpect ^t?< teies fanglantes
des prol'crits, il demande le nom du mons-
tre qui avoit alTaffine tant de Roniains:
c'ell Sylla, lui die-on. Qjioi Sylla les egor-
ge ^ & Sylla vit encore? Le^ nom feul de
6ylla, lui replique-t-on , del'arme le bras
de nos citoyens. 0 Rome! s'l^crie alors Ca-
ton 5 que ton deft in eft deplorable , /?, dans
la vafte enceinte de tes murs , tu ne rcnfer*
mcs
Ch) C'eft ce meme Citon qui, retire a Utique, rt/pondic
i ceux qai le prelToienc de confulrer I'oracle de Jupicer
Hiromon: laijjons les oracles aux femmcs , ar.:< laches ^
ana j^>ic: a/its, L'ruwr.it <»r ^turj^:, i,i4-^tnd<int ^ia ahnx.
D I S C 0 U R S III. 341
fnes pas un hom;nc- vzrtumx ^ & ft tu ne peux
armer contre. Ui tyrannie que le bras dim
foihk enfant! A ccs mots, fe touunaiu vers
Ion gouverneur, donne-moi, iui dit-il , ton
epee ; ji la cachcrai fous via robe , sapproche.-
rai de Sylla , je l\'gorgerai. Cat on vit. fiomc
eji lib re encore (^).
En quels climats cet amonr vertueux cle
la patrie n'a-t-il point execati3 d'actions
hiroiqaes ? A la Chine , un empereur,
pouifuivi par les armes viclorieuCes d'un
citoyen, vtut fe fervir du relpccl fuperlli-
licux qu'en ce pays un fils a pour les of-
drcs de fa mere, pour contraindre ce ci-
toytrn a deiarmer. Depute vers cette mere,
un officier de rempereur vient , le poi-
gnard i la main, Iui dire qu'elle n'a que
Je choix de mourir ou d'obt^ir. Ton maitre^
Iui repondit-elle avcc un fouris am-er, fe,
firoit-il fatti que f ignore ks conventions ta-
cites , mats faeries , qui unijfuit ks pzuples
mtx fouverains ^ par kfquelL's les peupks s^en-
gag&nt a ohiir & les rois a ks rendre b':u-
rcux9 11 a le premier vioU ces conventions.
Ldche executcur des ordres d'un tyran , ap^
prends d''une femme ce qiCen pared cas on
doit a fa patrie. A ces mots , arrachant le
poignard des mains de I'ofiicier , elle fe
I'rappe , & Iui dit : cfchroe , sil te rcjle en-
core quelque vertu^ port( a mon fils ce poi'
guard fanglant , dis-lui qu''il venge fa nation ,
qu'il
fait vlvre ir rnonr'r dc litUmemi' : it fr prffoite r^.tlannit
a ['■> dejiinre , [nit qti'il la cnniKiiJJe an Cjuil I'lgnorf,
Ce'ar, enleve par des pirates, conferve foii audace,& ies
menaces de la mort a hquelle U les cjndaninc lh abjrdi/it.
P 3
342 D E L' E S P R I T.
quil putiijfe le tyran. 11 nn fins rknh craifi'
che pour moi ^ plus run a viinagcr : il ejl
mutntenaiU libre d'etre vertueux (t).
Si le noble orgucil, la paffion du patrio-
tifnie & de la gloire , determinent les ci-
toyens a des sclions fi courageufes, quelle
conflaiice & quelle force les paflions n'in«
fpirent-elles point a ceux qui veulent s'il-
luilrer dans les fciv;nces & les arts, & que
Ciceron nomme des heros paifihks? C'eft le
deilr de la gloire, qui, fur la cime glacee
des Cordcliere.s , au milieu des nciges, des
friniats , incline 'cs lunettes de raftrono-
me; qui, pour cueillir des plantes, conduit
le botanifte fur le bord des precipices^ qui
ja'dis guidoit ks jcunes amateurs des Icien*
ces dans TRgypte , lE-hiopie & jufques
dans les Indes , pour y voir les philoro-
phcs les plus celcbrcs, & puifer dans leur
ccnverfation les principes de leur dodirine.
Quel
(c) La'paflion du devoir animoU pareillement la mere
d'Abdall^h , Jofque fon fils, abc-ndcnre de fes amis, afTie-
gc dans i:n chaceiu & prefle d'acceptsr la capitulation ho-
norable que )ui ofFroient les Syriens, alia confuker fa me-
re fur le parii qu'il avoic a prendre. 11 re^u: cetre re'pon-
fe : rrt't fils , lorpji:e tt: prens les /irma centre la t/iaif(,n
d'Ommmljh , cms -In fontt/iir le fartl de la jnfiicc ^ de la
•ver!u7 .... Out, lui repondit-il. Eh hicn, rep!iqua-t-elle,
^itj a.t-U a delihrrcr'i Ke fais-tn fas que fe rcndre a la
iraintf cji d'un lache? Veiix-tu etre le me^ris des Ommiahs ;
<5- (jf^on dife tjK'ayaiit a cho'fir entre la vie ^ ton devoir ,
i':ff la "vie one tii as prefer 'c ?
C'eft cette meme pailion de la gloire qui, lorfqtie I'ar-
me'p Romalne mal vctue & trarfie de froid alloit fe de-
bander, amena au fecours de Septime Se'vere le pl-.ilofophe
Antiochus, qui fe depiwille devan: I'armee , fe jVtce dans
un monceau de neige, & ramene, par cetce a&ion , les
troupes ebraiile'cs a leur devoir.
D I S C O U R S III. 343
Quel empire cette meme paflion n'avoit-
elle pas fur Demolthene , qui , pour perfec-
lionner fa prononciation , s'arretoit fur le
rivage de la nier, ou , la bouche remplie
de cailloux , il haranguoit tous les jouvs
les flots mutines ! Ceil ce nicme defir de
la gloire , qui, pour faire contracler -aux
jeunes pythagoriciens I'habitude du re-
cueillement & de la meditation , leur im-
pofoit un lilence de trois ansj qui, pour
fouilaire Democrite Qf) aux difb-uclions
dn monde , le renfernioit dans des torn-
beaux pour y chercher de ces vi^ rites pr6-
eifes dont la decouverte, toujours fi diiE-
die, ell: toujours li peu ellimee des honi-
mes: c'ell par elle enfin que, pour le don-
ner tout entier a la pliilofophie, Heraclite
fe determine b. ceder i\ Ton frere cadet le
trone d'Ephefe (c) ou Fappelloit le droit
d'aineire j que , pour conicrver toutes fes
for-
Un Jour qu'cn exhortoit Tl-.rafL'i i faire quelqucs fou-
mifliODS a Ncron : ^.•.o/.' dit-il, pout profonver m.t vie de
^uel^nes jo:irs , je m'aba'jferois jitfques' Li? Non. La mort
eft iiiie iktte: je zeux I'jcqnhtcr en homme litre, ir ni>i la
p.jyer en efdave.
Dans un inftant d'emportement , ou Vefpafien mena^oit
Uelvidius de la more, il en re^ut cetce re'ponfe: vous ai-je
dit que ]e fujfe immcrtel y Vm-.s ferex. votre mftier de ty~
ran, en vie dinnant la mort ^ moi , celui de ciitycn , en iu
recevant fans t-t-mbler,
{d) Democrite ecoit ne riche, mais 11 ne fe cru: pns en
droit de meprifer I'efprit , tSc Je vivre dans une honora-
ble Itupidite.
(e) Milon , fils du tyran de Chenes , renon^a pareil'e-
ment au fceptre Je (on pere; &, libre de route charge, il
fe reriroit dans des lieux efcarp^s & folitaires , oii , faas
jamais parler a perfonne , il fe noxirrillliit de r^flcxiuns
piufondes.
344 I^ E L'E S P R I T.
forces, I'athleie fe prive des plaifirs de Va-
mour : c'efl: elle encore qui foryoit cer-
tains pretres des anciens , dans refpoir de
fe rendre plus recommandables , a renon-
Ccr aces memes plaifirs, fans avoir fou-
vent , conime difoit plaii'amment Boindin,
d'autre r6compenie de leur continence que
la tentation perpetuelle qu'elle procure.
J'ai fait voir que c'eft aux pailions que
nous devons fur la terre preique tous les
objets de notre admiration; qu'eiles noi;s
font braver les dangers , la doukur , la
niort , 6: nous portent aux rdfoluiions les
plus hardies.
Je vais prouver maintenant que , dans
les occafions dv^licates, ce font elles feules
qui , volant au fccours des grands horn-
rces, peuvcnt Icur infpirer ce qu'il y a de
niieux k dire & k faire.
Qu'on fe rappelle h ce fujet la cdlebre
&. courte hr.rangue d'Aiinibal k fcs fbldcts
le jour de la bataille du Ttfm; & Ton fcn-
tira que fa haine pour les Remains , & fa
palTion pour la gloire, pouvoient leules la
Jul infpirer: comfagnons^ leur dit-il,/e del
vianjionct la vicioire. Ccfl aux KornaUn ^
lion a vous , c^c trembler, j'ettcz les yevx fur
ce chatnp dc latailk ,• nulie rctraite ici pour
hs laches : notis pcrijions teas , // f2Gus Jommes
Tawcus. Quel gage plus certain du trtomphe ?
Quel pgne plus Jevjlble ^e la protdtion dts
Dieux ? lis nous ont places entre la viBoirc
& la mort.
Qui pcut douter que ces m6mes paflions
n'animalTtnt Sylla , lorfque , Ciallus iui
ay ant
D I S C 0 U R S III. 345
ayant uemande une efcorte pour aller fai*
re de nouvelles levies dans le pays des
Maries, Sylla lui repond: fi tu craim tcs
ennc-mis , recois de moi pour efcorte. ton pirt ,
tes freres^ tcs parents , tes amis ^ qni ^ ma<'
/acres par hs tyrans , crient vengeance (j*
/'at ten dent de toL
Lorfque les Mac^doniens , las des fati-
gues de la guerre , prient Alexandre de
les licencier, c'ed I'orgueil & raniour de
la gloire qui dident k ce heros cette fiere
reponfe : allez ^ ingrats ; fuyez ^ laches; je
dompterai Tunivers fans vous : Alexandre
trouvera des fujets & des foldats par-tout oh
il y aura des homines.
De Icmblables diCcours font toujours pro-
nonces par des gens paiuonn^s. L'el'nrit
meme, en pareil cas, ne peut jamais iup-
pl^er au fentiment. On ignore toujours la
langue des pAffions qu'on n'eprouve pas.
Au-reftCjCe n'ell pas feulement dans iin
art tel que Tf^loquence, c'eft en tout genre
que les padionsdoivent etre regardees coni-
me le gcrme produclif de Tefpric: ce lone
elles qui, entretenant une peri)etuelle fer-
mentation dans nos idees , fecondent en
nous ces memes idees, qui, lleriles dans
des ames froides , feroient ieniblables i la
femence jettee fur la pierre.
Ce font les paffions, qui, fixant forte-
ment notre attention fur I'objet de nos de-
firs , nous le font confiderer fous des afpecb
inconnus aux autres liommes^ & qui font,
en confequence , concevoir & executer
aux heros ces entreprifes hardies, qui,
r 5 iuf-
3+6 D E L' E S P R I T.
jufqu'a ce que la reiifiite en ait prouve la
IbgelTe , paroilT'ent folks &, doivent reelle"
iiient paroitre telles a la multitude.
Voila pourquoi, dit le cardinal de Ri-
chelieu, Tame foible trouve de rimpoffi-
bilit^ dans le projet le plus fimple, lorf*
que le plus grand paroit facile d Tame
forte; devant celle'ci les montagnes s'a-
baident , lorlqu'aux yeux de celie-li les
buttes fe metamorpholent en montagnes.
Ce font, en ttTet , les fortes paflions,
qui, plus dclair^es que le bon-1'ens, peu-
vtnt feules nous apprendre b. dillinguer
I'extraordinaire de rimpoPilble , que les gens
ienfes confondent prelque toujours enlem-
ble ; parce que , n'etant point animes de
pallions fortes , ces gens fenfes ne font
irmais que des hommes mediocrcs: propo-
iiiion que je vais prouver, pour faire fen-
tir toute la fup^riorite de Thomme pallion-
ne fur les autres hommes, & montrer qu'il
ii'y a reellement que les grandes palTions
qui puillent enfanter les grands hommes.
CHAPITRE VI I.
Z)e la fiipirioriti d^efprit des gem ^ajftonnis
Jur les gens fenfes^
AVANT le fucc^s, fi les grands gdnies
en tout genre font prelque toujours
traitds de fous paries gens fenfes, c'eil que
ces derniers, incapables de rien de grand,
ne peuvent pas memefoup^onner Texillen-
ce des moyens dont fe fervent les grands
hooi:
D I S C 0 U R S III. 347
hommes pour operer les grands chofes,
Voila pourquoi ces grands homines doi-
vent toujours exciter le rire , julqu'a ce
qii'ils excitent radmiration. Lorfque Par-
nienion , prefic par Alexandre d'ouvrir un
avis fur les propolitions de paix que fai-
foit Darius, lui dit, je ks accepter ois , /;
fetois Akxandre ; qui douie, avant que la
vicloire eiit juftiiie Ja temeritd apparente
du prince, que I'avis de Parmenion ne pa-
riit plusl'age aux Macedoniensque la repon-
fe d'AIexr.ndre , CS moi aujji ^ fifelois Par"
minion ? L'un ell d'un humme commun
& Itnfe, & I'autre d'un honime extraordi-
naire. Or, il ell: plus d'hommes de la pre-
miere que de la ieconde clalle. II elt done
evident que, li, par de grandes adlions,
le fits de Philippe ne le fut pas deja attire
le refpect des Macedoniens , & ne leis eut
pas accoutumes aux entreprifes extraordi-
naires, la reponfe leur eut ablblument pa-
lu ridicule. Aucun d'eux n'en eiit recher-
che le motif & dans le fentiment interieur
que ce hdros devoit avoir de la luperiorite
de fon courage <k de fes lumieres, de I'a-
vantage que I'une & Tautre de ces qualites
lui donnoient fur des peuples effemines 6c
mous , tels que les Perles , 6c dans la
connoiiTance enfin qu'il avoit & du carac-
tere des Macedoniens & de fon empire fur
leurs efprits , 6: par conlequent de la faci-
lits avec laquelle il pouvoit, par fes ges-
tes, fes dilcours 6j fes regards , leur com-
muniquer I'audace qui ranuiioit lui-meme.
C'etoient cependant ces divers motifs,
i' 6 joints
348 D E L' E S P R I T.
joints a la foif ardente de la gloire , qui,'
jui faifant , avec raifon , conliderer la vic-
toire coninie beaiicoup plus afluree qu'el-
le ne le paroiflbit h Parmenion, devoit en
confdquence lui infpirer aufli une reponfe
plus haute.
Lorfque Tamerhn planta fes drapeaux
ail pied des remparts de Sinyrne , contre
lelquels venoient de fe brifer les forces de
PEnipire Ottoman ,il{enioit la difficult^ de
fon entreprife ; il favoit bien qu'il attaquoit
une place que FEurope Chretienne pouvoit
continucllement raviiailler: mais, en I'ex-
citant i cette entreprife, la paflion de la
gloire lui fournit Its moyens de Texecuter.
11 comble I'abyrme des eaux, oppofe une
digue h la mer 6c aux flottes Europeanes,
arbore fes ^tendards victorieux fur les bre-
ches de Smyrne, & montre k I'univers 6-
tonne que rien n'eil impoffible aux grands
hoinmes («).
Lorfque Lycurgue voulut faire de Lacd-
demone une republique de heros , on ne
le vit point , felon la marche lente , &
des-lors incertaine , de ce qu'on appelle la
fagefre,y proc^der par des changenients in*
fenlibles. Ce grand homme echauff^ de la
paiTion de la vertu, fentoit que, par des
harangues ou des oracles fuppof(;-s, il pou-
voit infpirer k fesconcitoyens les fentiments
dont
(a) Te dis la meme chofe de Guftave. Lorlqu'a la tete
^e fon arme'e & de fon artlllerie , profitant du momLnt
ou I'hyver avoic confolide' la furface des eaux , ce h^ros
traverfe des mers gJace'es pour defcendrc en Seeland ; il
favoit, aula bien que fes ofiiciers, qu'on pouvoit facile-
mcnc
D I S C 0 U R S III. 349
dont lui-meme etoit enflamme; que, pro-
fitantdu premier in 11: ant deferveur,il pour-
roit changer la conllitution du gouverne*
nient & faire dans les mceurs de ce peu-
ple une revolution iubite, que, par les
voies ordinaires de la prudence, il re pour-
loit exdcuter que dans une longue luite
d'annees. II fentoit que les ppflTions font
feniblables aux volcans dont I'eruption fou-
daine change tout-a-coup le lit d'un fleuve
que I'art ne pourroit detourner qu'en lui
creufant un nouveau lit , & par confequent
apr^s des temps & des travaux immcnfes.
C'efl ainfi qu'il reufiit dans un projet peut-
etre le plus hardi qui jamais ait ete con-
cu, (Sedans I'execntion duquel ^choueroit
tout homme fenfe, qui, ne devant ce ti-
tre de fenfe , qu'kl'incapacite ou il eft d'e-
tre mu par des paflions fortes, ignore tou-
jours fart de les infpirer.
Ce font ces paflions qui, jufles appre-
ciatrices des raoyens d'allumer le feu de
Tenthoufiafme , en ont fouvent employ^
que les gens fenfes , faute de connoitre a
cet ^gard le coeur humain , ont , avant le
fucces , toujours regardes comme pueriles
& ridicules. Tel eft celui dont fe fervit
P^ricl^s, lorfque , marchant ^ I'ennemi , &
voulant transformer fes foldats en autant
de h^ros, il fait cacher dans un bois fom-
bre ,
ment s'oppofer a fa defcente: mais il favoir mieiix qu'eux
qu'une f.ige teme'rue cont'ond prefque touj-nirs la prevoyan-
ce des hommes ordinaires; que la hardiefie des entreprifes
en affure fouvent le fucces ; 6c qu'il eft des cas oil la fu-
prime audace eli ia fupreme prudence,
S50 D E L' E S P R I T:
bre , & monter fur un char attele de qu>
tre chevaux blancs , un homme d'une tail*
]e extraordinaire, qui, le corps couvert
d'un riche manteau , les pieds pares de
brodequins brillants, la tete ornee d'une
chevelure dclatante, apparoit tout-a-coup
a i'armde & palTe rapidement devant elle
en criant au general: Pcriclts ^ je te pro^
mtti la viSioire.
Tel eft le moyen dont fe fervit Epami-
nondas pour exciter le courage des The-
bains , lori^qu'il fit enlever de nuit les ar-
mes fufpendues dans un temple, & perfua-
da a fes foldats que lesdieux protefleursde
Thebes s'y etoient arraes pourvenirle len-
demain combattre contre ieurs ennemis.
Tel efl enfin Tordre que Ziska donne au
lit de la niort , lorsqu'encore anim^ de la
haine la plus violente contre les catholiques
quiTavoient pcrri^cut(^,il commande ^ cenx
de fon parti de I'dcorcher immediatement
apres fa mort , & de faire un tambour de fa
peau, leur promettant la vidloire toutes
les fois qu'au Ion de ce tambour ils mar-
cheroient contre les catholiques: promelTe
que le fucces juilifia toujours.
On volt done que les moyens les plus
decififs , les plus propres i produire de
grands effets , toujours inconnus a ceux
qu'on appelle les gens fenfes, ne peuvent
^tre apper(;us que par des horames paiTion-
nes, qui, places dans les niemes circon-
ftances que ce hdros, eufl'snt et^ affedles
des memes fentiments.
Sans le refpeft du \\ la reputation du grand
Con«
D I S C 0 U R S III. 351
Conde , regarderoit - on comme un gerrcc
d'emulation pour les foldats le projet qu'a*
voit forme ce prince defaireenregiltrer dans
chaque regimeiit le nom des Ibldats qui fe
leroient diftingues par quelques fairs ou
quelques dits memorables, L'inexecution
de ce projet ne prouve- 1 -elle point qu'oii
en a peu connu I'utilite? Sent-on, comme
Tillultre chevalier Folard, le pouvoir des
harangues fur les foldats "? Tout le raonde
apper(;oit-il egalemcnt toute la beaute de
ce mot de Mr. de Vendome, lorlque, te-
moin de la fuite de quelques troupes que
leurs officiers tachoient en vain de rallier,
ce general fe jette au milieu des fuyards,
en criant aux orHciers : loiJJ'iz faire 'les fol-
dats; ce nejl point id, ctft la (montrant
un arbre eloigne de cent pas) que. ces trou-
"pes vont^S doivent fe reformer. 11 ne laiifoit,
dans ce difcours, entrevoir aux foldats au»
cun doute de leur courage; il reveilloitpar
ce moyen en eux les pafnons de la honte & de
rhonneur.qu'ils fe tlattoinet encore de con-
ferver a fes yeux. C'etoit I'unique moyen
d'arreter ces fuyards , 6: de les ramener au
combat & ^ la victoire.
Or, qui doute qu'un pareil difcours ne
foit un trait de caractere? & qu'en general
tous les moyens dont fe font fervis les
grands hommes, pour ^chauffer les ames
du feu de renthouliafme, ne leur aient dt6
infpires par les palllons!^ Eit-il un homme
fenf^ qui, pour imprimerplus de confiance
& plus de refpedt aux MaC(^doniens , eiU
autorile Alexandre ii fe dire fUs de Jupiter
Ham-
352 D E L' E S P R I T.
Hammon ; eut confeill^ a Numa de feindre
un commerce fecret avec la nymphe Eg6-
rie ; ^ Zamolxis , a Zaleucus, a Mnev6s,
de fe dire infpir^ par Vefta, Minerve on
Mercure; a Marius de trainer a fa fuite
line difeuTe de bonne aventure ^ h Sertorius
de confulter fa biche^& enfin au comte de
Dunois d'armer une pucelle pourtriompher
des Anglois.
Peu de gens dlevent leurs pen fees au-de»
Id des penfees communes^ moins de gens
encore ofent Qb) executer & dire ce qu'ils
penfent. Si les hommes fenfes vouloient
faire ufage de pareils moyens, faute d'un
certain tacT: & d'une certaine connoiflance
des paffions , ils n'en pourroient jamais
faire d'heureufes applications. lis font faits
pour fuivre les chemins battus f, ils s'^ga-
rent, s'ils les abandonnent. L'homme de
ban (ens ell un homme dans le caraclere
duqiiel la parefle domine : il n'effc point
dou6 de cette aclivite d'ame , qui, dans les
premiers poftes, fait inventer aux grands
hommes dc nouveaux refibrtspour mouvoir
le monde, ou qui leur fait femer dans le
prefent le germe des dvenements futurs.
AufTi le livre de I'avenir ne s'ouvre-t-il
qu'a rhomme paffionne & avide de gloire.
A la journee de INIaraihon , Themiftocle
fut le feul des Grecs qui previt la bataille
de
(b) Ceux-Ja cependant font les feuls qui avancent \'eC~
f rit hamuin. Lorfqu'il Be s'agit point de matiere de gou-
veinement ou les moindrci f.iues peuvenc infl'jer fur le
bonheur nu le ma'.heur des peupL's , & qu'i! ri'efl queftiop
que de fcieaces , les erieuiJ mcme des gens de ge'nie mc-
riieiic
D I S C 0 U R S III. 35J
de Sakmine, & qui fut, en exerfant Its
Ath(^niens ii la navigation , les prc^parer a
la vidtoire.
Lorlque Caton lecenfeur, homme plus
fenfe qn'cclaiie, opinoit avcc tout le fenat
a la deltruclion de Carthage , pourquoiSci-
pion s'oppofoit-il feul k la mine de cette
ville? Cell que lui feul regardoit Cartha-
ge ik Gomme une rivale digne de Rome ,
6: comme une digue qu"on pouvoit oppofer
au torrent des vices & de la corruption pret
k fe deborder dans I'ltalie. Occupe de i'4-
tude politique de rhilroire , habitue k la
meditation, a cette fatigue d'attentiondont
la feule pallion de la gloire nous rend ca-
pables , il etoit , par ce moyen , pai venu
h une efpece de divination. AuHi prciageoit*
il tous les malheurs fous lefquels Rome
alloit fuccomber , dans le moment mime
que cette msicrelfe du monde elevoit foil
trone fur les debris de toutes les monar-
chies de I'univers; auiii voyoit-il naiire de
toutes parts des Marius & des Sylla ;, auili
entendoit-il deju publier les funelles tables
de profcription 5 lorfque les Remains n'ap-
percevoient par-tout que des palmes triom-
phales , (Sc n'entendoient que les cris de la
victoire. Ce peuple etoit alors comparable
^cesmatelots qui,voyant la mercalme,les
zephirs enfler doucement les voiles & rider
la
ricenc I'eloge & la reconiioiflance dii public ; puifqu'en
fait tie fciences, il 1-aut qu'ime inhniie d'hommes fe trom-
pent pour que les autres ne fe crompen: plus. On peut
liar appliquer ce vers de Martial :
Si non err^JfeCj_ fecerut UU mhiHi,
354 D E L'E S P R I T.
la furface des eaux , fe livrent ^i une joie
ii]dircrette,tandis que le pilote attentif voir
s'elever, h I'extremite de rhorizon , le grain
qui doit bientot bouleverfer les mers.
Si le Senat Romain n'eut point egard au
confeil de Scipion , c'ell qu'il eft peu de
gens h qui la connoillance du palTe & dii
prclent devoile celle de Favenir (c); c'eil
que, femblables au chene, dont I'accrois-
fement ou le deperilTement cil infenlible
2UX infedes ephemeres qui rampent fous
Ion ombrage , les empiies paroilicnt dans
line efpece d'etat d'iinmobilitc k la plupart
des hommes , qui s'en tiennent d'autane
plus volontiers ^i cette apparence d'immo-
biiite qu'elle fl?.tte davantage Itur parelFe,
qui fe croit alors dechargi^e des loins de la
prevoyance.
II en eil du moral comme du pbylique.
Lorfque les peuples croient les mers con*
ftamment enchainees dans leur lit, le fage
les voit fucceirivement ddcouvrir & fubmer-
ger de vafles contrees, & le vaiiTeau (illcn-
ner les plaines que naguere fillonnoit la
charrue. Lorfque lespeupks voient les mon-
tagnes porter dans les nues une tete egale-
nient clevee , le fage voit leurs cimes orgueiU
leufes , perpdtuellement demolies par les fie-
cles, s'ebouler dans les vallons & les com-
bler de leurs mines. Maisce ne font jamais
que des hommes accoutumes i\ mediter ,
qui,
(.') Souvenc un petit bien pr^fenc fuffit pour enivrer une
nation, qui, dans fon aveug'ement, traice d'enneml de I'e-
cac le genie e'leve , qui, dans ce petit bien prefent , di'ou-
vre dc guads maux a venir. On imagine qu'en lui prodi-
guaat
D I S C 0 U R S III. 355
quI,voyant I'univers moral, ainfi que I'uni-
vers phyiique , dans une dellruclion & line
reprodut^tion iuccelfive 6: perpeuielle , peu-
vent appercevt)ir les caules eloignees dii
renverlement des etats. Cell: I'ceil d'aigle
di;s paiTions qui perce d;ins rabylme tt-nc-
brcux de Tavenir : Tindiflerence eft nee a-
veugle & Ihipide. Quand le ciel ell: ferein
6c les airs ^purds , le citadin ne prevoit point
Forage : c'oft Tail interefle du laboureur
attentif qui voit avec efFroi des vapeurs in-
ienfibles s'^lever de la furface de la terre,
fe conden'ci dans les cieux, & les couvrir
de ces nuages noiis dent les fiancsentr'ou-
verts vomiront bieniot les foudres & les
greles qui ravageront les moiPions.
Qu'on examine chaque paffion en parti-
culier, Ton verra que routes font toujours
tr^s-eclairees fur 1 objet de leurs recher-
cbes ; qu'elles feules peuvent quelquefois
appercevoir la caufe. des effets que I'ignor
ranee attribue au bazard ; qu'elles feules,
par conf^quent, peuvent retrecir & peut*
^tre un jour detruire entierement I'empire
de ce hazard dont chaque ddcouverte rell'er-
re necedairtment les bornes.
Si les idees & les actions que font conce-
voir & ex^cuter des pafllons telles que I'a-
varice ou Famour font en general peu efli-
mees, ce n'elt pas que ces idees & ces ac-
tions n'exigent fouvent beaucoup de com-
binai-
guanc le nom odieux dt frondenr , c'eft la vertu qui punic
Je vice; & ce n'eft, le plus fouvent, ^ue la Ibccife c^ui Is
moque de I'efpric.
35^ D E L' E S P H I T.
binaifons & d'efprit ; mais c'eft que les unes
& les autres font indiftercntes on meme nui-
fibles au public, qui a'accorde , comnie je
3'ai prouve dans le diicours precedent, les
litres de vertueufes ou de (piriiuellesqu'aux
cdions & aux idees qui lui font utiles. Or,
Taniour de la gloire efb , entre toutes leS
paffions, la feule qui puifle toujours infpi'
ler dfcs adions & des idees de cette elpece,
Elle I'eule enMammoit un roi d\)rient,lorf-
qu'il s'ecrioit : malheur mix fouvcraim qui
lomnuwdcnt ii des peuples efclaves. Helas ! Its
douceurs dune jnfle loiiangt , dont les Dieux
& les beros font ft avidts , nz font pas faites
four eux. 0 peuphs^ aioutoit-il , oj/cz vils
pour avoir perdu le droit de hldmer piibliquer'
ment vos nuJires , voiis nvez perdu le droit de
les louer: I'eJoge de refvlave eft fufpcB ; l'in»
fortune qui h regit ignore toujours s'^il eft di-
gne d\ftiwe ou de mcpris. Eh I quel toUrment
four unt ame noble ^ que de vivre llvrie an
fupplice dc cette incertitude?
De pareils (entiments fuppofent toujours
vne paffion ardcnte pour la gloire. Cette
pafljon elt Tame des homines de g^nie (k
de talent en tout genre ^ c'ell a ce deOr
qu'ils doivent renthoullarnie qu'ils outpour
Jeur art, qu'ils regardent qutlqucfois com-
me la feule occupation digne de Tefprit hu-
main^ opinion qui les fait traiter de fous
par les gens fenfes , mais qui ne les fait ja-
mais confiderer comme tels par rhomme d-
claire , qui , dans Is caufe dc leur folie , apper-
coit celle de leurs talents & de leurs fucces.
La conclulion de ce chapitre y c'eft que ces
gens
D I S C 0 U R S III. ZS7
gens renres,ces idoles des gens mddiocres,
Ibnt toLijours fort inferieurs auN gens pas-
lionnes; & que ce font les paffions fortes
qui, nous arrachant ^ la pareffe, peuvent
feules nous doutr de cette continuite d'at-
t-ention a laquelle ell attachee la fuperioritd
d'efprit. II ne me relle, pour "confirmer
cctte verite, qu'ii montrer dans le chapitre
fuivant que ceux-h\ meme qu'on place, a*
vec raifon, au rang des hommes illuftres,
rentrent dans la claiie des hommes les plus
m^diocres , au moment meme qu'ils ne font
plus foutenus du feu des paffions.
CHAPITRE VIII.
On devient llupide , des qu'on celTe
d'etre paffionne.
Aprls avoir proiivi que ce font Us paffions qui
nous arrachent a la partff'e ou h l" inert ie ,
& qui nous douent de cette continuite d''at^
tention nictffairt pour s^ elever aux plus hait-
tes idees ; il faut enjuite examiner fi tous
. Its hommes font fufceptihles de pajjions , & dti
degre de paffion propre a nous douer de cet-
te efpece d^ attention. Pour le dicouvrir , il
faut remonter jufqiia leiir origine.
CETTE propofition eft une confequence
necelfaire de la pri^cedente. En efFet,
fi I'homme epris du defir le plus vif de
refiiime, & capable, en ce genre, de la
plus foite paffion J n'ell point ii portee de
358 D E L' E S P R I T.
fatisfaire ce defir, ce defir ceflera bientut
de raiiimer j parce qu'il eit de la nature de
tout deijr de s'*eteindre , s'il u'ell point
nourri par I'efperance. Or la meme caufe,
qui eteindra en lui la paflion de Teflime,
y doit neceffairement etoull^er le germe de
I'efprit.
Qu'on nomme a la recette d'un pe'age,
ou d quelque emploi pareil , des hommes
Tiufli paffionnes pour Tellime publique que
devoient Tetre les Turenne , les Conde ,
les Defcartes , les Corneille & les Riche-
lieu: prives par leur pofition de tout ef-
poir de gloire , ils feront ti Tinflant de-
pourvus de Tefprit necefl'aire pour remplir
de pareils emnlois. Peu propres a I'etude
des ordonnnnces ou des tarifs, ils feront
fans talents pour un emploi qui pent les
rendre odieux au public: ils n'auront que
du degout pour une fcience dans laquelle
rhomme qui s'ell le plus profondement in-
llruit, 6^ qui s'ell, en conldquence , couche
tftrs-favant & tres-refpedable a fes propres
yeux , peut fe reveiller tres-ignorant&tr^s-
inutile , fi le magiflrat a cru devoir fuppri-
mer ou fimplifier ces droits. Entidrement
]ivres h. la force d'inertie, de pareils hom-
mes feront bientot incapables de toute ef-
pece d'application.
Voihi pourquoi , dans la geflion d'une
place (ubalterne , les hommes nes pour le
grand font fouvent inferieurs aux efprits
les plus communs. Vefpalien, qui fur le
trone fut I'adrairation des Romains , avoit
et6 i'objet de leur mcpris dans la charge de
"pre-
D IS C O U R S III. 3^9
preteur («). L'aigle, qui perce les nues
d'un vol amlacieux, rafe la terre d'une aile
moins rapide que rhirondelle. Detruifez
dans un liomme lapatnon qui ranime,vou3
le privez au meme inlLmt de routes Its lu-
mieres^il femble que la clieveluve de Sara-
fon foit, a cet egard, rembleme des pas-
fions:cette chevelure elt-ellecoiipee?Sam-
fon n'eft plus qu'un homme ordinaire.
Pour coniiriner cette V(^rite par un iecond
exemple, qu'on jette les yeux fur ces u-
furpateurs d'orient , qui a beaucoup d'au-
dace & de prudence joignoient neceflaire-
inent de grandes lumieres, qu'on le de-
niande pourquoila plupart d'entr'eux n'ont
iiioiitre que peu d'efpritfur le tronerpour-
quoi,fort inferieurs en gent^ralaux ullirpa-
teurs d'occident, il n'en eft prefqu'aucun ,
comme le prouve la forme des gouverne-
nients afiatiques , qu'on puiil'e niettre au
nonibre des legiflateurs. Ce n'eft pas qu'ils
fuffent toujours avides du malheur de leurs
fujets: mais c'eft qu'en prenant la couron-
ne , I'objet de leur defir dtoit rempli : c'eil
qu'afiures de fa pofTeffion par la baflefife,
la foumiflion & I'obeiirance d'un peuple ef-
clave , la paflion , qui les avoit portes h I'em-
pire, ceiibit alors de les animer: c'ell que,
ii'ayant plus de motifs affez puiffants pour
les determiner a fupporter la fatigue d"at-
tention que fuppoi'e la decouverte & 1'^-
tabliflement des bonnes loix, ils etoient,
com-
f-j) Caligula fit rempllr de boue la robe deVerpafiea,
pour a'avoir p.ij eu foia de faire nccroyer les ruei.
•360 D E L' E S P R I T;
comnie je I'ai dit pins haut, dans le cas
de ces hommes fenres,qiii, n'etant animes
d'aucun delir vif , n'ont jamais le courage
de s'airacher aux di^lices de la parefle.
Si dans I'occident , au contraire , pUi-
fieurs ufurpateurs ont fur le trone fait e-
ciater de grands talents, li les Augulte &
les Cromwel peuvent etre mis au rang des
legiflateurs , c'eft qu'ayunt nffaire k des
peuples impatients du frein , & dont I'ame
Itoit plus bardie & plus ^levee, la crain-
te de perdce I'objet de leurs delirs atti-
foit, fi j'ol'e le dire , toujours en eux la
paffion de Tanibition. Elev^s fur des trunes
iur ]e^quels ils ne pouvoient impunement
s'endormir,ils fentoient qu'il falloit fe ren-
dre agrt^ables ei des peuples fiers, etablir
des loi.x (i^) utiles pour le moment, troni*
per ces peuples, &, du moins, leur en
impofer par le fantome d'un bonbeur pafla-
ger , qui les dedommageat des malheurs
r^els que rufurpation entraine apres elle.
Cell done aux dangers , auxquels ces
derniers ont fans cede ete expofes fur le
trone , qu'ils ont du cette fuperiorit^ de ta-
lents qui les place au deifus de la plupart
des ufurpateurs d'orient: ils etoicnt dans
les cas de Tbomme de g^nie en d'autres gen«
res, qui, toujours en butte a la critique,
(b) C'eft c« qui a mc'rice i Cromwei cette epitaphe ;
Cy gh le de/irtt&enr ifttn pojtvotr legitime,
"Jv-fqu a fan dernier jour favorife des cieusif
Dont Ui vertui merttoicnt mitux
^e If fce^tre acquis far »n crime^
D IS C O U R S III. ^6i
&perpetuellementinquietdans la jouiffance
ci'une rsipLUatiou toujours prete -cilui cchap-
per, fent qu'il n^ell pas leul cchauffe de
la pallion de la vanite ^ 6: que, ii la lien-
ne lui fail dciirer rcftime d'autrui, celle
d'autrui doit conikminent la lui refufer,
li , par des ouvrages utiles 6c agrt-ables , &
de continuels efforts d'efprit , il ne les cou-
tble de la douleur de le louer. Cell fur Ic
trone , en tous les genres , que cette crainte
entretient relprit dans Tdiat de fecondite :
cette craiute eil-elle aneantie"? le rellorc
de refprit eil detruit.
Qui doute qu'un phylicien ne porte in-
finiraenc plus d'attention ^i Texamen d'un
fait de phylique , Ibuvent pen important
pour rhumauite , qu'un Sultan h I'examen
d'une loi d'ou depend le bonheur ou le
malheur de plufieurs milliers d'hommesl^
Si ce dernier emploie moins de temps t
mediter, b. rediger les ordonnances & les
(^dits, qu'un homme d'efprit a compofer
un madrigal ou unc epigramme, c'ell que
la meditation , toujours fatigante , ell, pour
ainfi dire, contraire a notre nature (c) ;
& qu'a i'abri , fur le trone , & de la puni-
tion & des traits de la latyre, un fultan
n'a point de motif pour triompher d'une
pares-
Piir quel dcfl'in f.iitt.'l, par anclle etrange loi ,
^t\i torts c(HX qtti font nes ponr porter la coKfonnt ,
Ce foit. I'ttfi'.rpMeur qni djfme
L'exerr.pU ties vcrtits que duit avoir un rtil
(f) Quelques philofophes onr, a ce fuie:, avance ce pira-
doxe, que les cfcluves, expofes aux plus lujes travaux du
> TomO L Q corps,
3^2 D E L' E S P R I T.
parelTe dont la jouiflance efl fi agrdable i
tons les homraes.
11 paroit done que I'adlivite de refprit
dd-pend de I'activite des paffions. C'eft
auffi dans I'age des paffions , c'eft-k-dire,
depuis vingt-cinq julqu'ci trente-cinq &:
quaranteans, qu'on ell capable des plus
grands eiforts & de vertu tc de genie. A
cet age, les hommes, nes pour le grand >
ont acquis une certaine quantite de con-
noilTances, fans que leurs paflions r::ent
encore prefque rien perdu de leur activi-
te : cet age pafle , les paffions s'affoiblis-
lent en nous, & voil^ leterme dc la crois-
lance de Tefprit ^ Ton n'acquiert plus alors
d'idees nouvelles ^ & quelque I'uperieurs
que ibient, dans la ruite,les ouvrages que
I'on conipoie, on ne fait plus qu'appliquer
& ddvelopper les idees congues dans le
temps de reffervefcence des paflions, &
dont on n'avoit point encore fait ufage.
Au reile , ce n'ell: point uniquement k
I'age qu'on doit toujours attribuer I'aflbi-
blilfement des paffions. On ceffe d'etre
paffionnd pour un objet , lorsque le plaifir
qu'on fe promet de fa poUeflion n'efl point
^g?.l i la peine neceflaire pour I'acquerir:
rhomme anioureux de la gloire n'y facri*
fie fes gouts qu'autant qu'il fe croit de-
dommagd de ce facrifice par reftirae qui
en ell le prix. Cell pourquoi tant de
h<^ros ne pouvoient , que dans le tumulte
des
corps, trouvoient, peut-ctre, dans le repos de I'efprlt done
lis jouiflgUnt, une compenfation a kurs pci«es^ <Jc que c9
ret
D I S C O U R S III. 363
des camps & paimi les chants de vidoi-
re, ^ch.ipper aux filets de la voluptd :
c'elt pourquoi le grand Conde nt; maitri-
foit fon humeur qu'un jour de bataille,
ou , dit-on, il etoit da plus grand fang-
froid : c'eft pourquoi , fi You pent com-
parer aux grandes chofes celles auxquel-
les on donne le nom de pctites , Dupr^ ,
trop neglige dans fa marche ordinaire , ne
triomphoit de cette habitude qu'nu thea-
tre , ou les applr.'-idiirements & I'admi-
ration des Speclateurs le dcdommageoient
de la peine qa'il prenoit pour leur plairei
On ne triomphe point de les habitudes & de
fa pareffe,ri I'on n'dt amoureux de la gloi-
re :&les hommes iilullres ne font quelque-
fois fenlibles qu'k h plus grande. Sils ne
peuvent envahir prefqu'en entier I'enipire
de rellime,la plupart s'abandonnent a une
iionteufe parede. L'cxtreme orgueil & Tex-
treme ambition produifent fouvent en eux
I'elFet de Tinditference & de la mod(^ration.
Une petite gloire, en elfet ,n'ell jamais dc-
firee que par une petite ame. Si les gens ,
fi attentifs dans la maniere de s'habiller,
de fe pr^fenter & de parler dans les com-
pagnies , font en general incapabks des
grandes chofes, c'eft non feulement parce
qu'ils perdent,i racquifition d'une infinite
de petits talents & de petites perfections,
un temps qu'ils pourroient employer a la
decouverte de grandes idees & ilk culture
de
repoj de I'efpric rcnuuit fouvent la condhlon de rtlciave
egale en bonheur a celie du m.iitre.
Q2
3^4 D E L' E S P R I T.
de grands talents-, mais encore parce que
la recherche d'une petite gloire Ibppofe en
eiix des defirs trop foibles & trop mode-
rds. Aufli les grands-hommes iont-ils,
prefque tous, incapables des petits foins
& des petites attentions necelTaires pour
s'aicirer de la confideration; lis dedaignent
de pareils moyens. Mefiez-vous ^ difoit Syl«
la en parlant de Cdfar, de ce jeunt-homim
qui marchc ft hmnoilejieinent dans ks rues; ,e
vois tn liii plup.eurs Marius.
J'ai fait,je crois ,fi:ffiramment fentir que
rabfence totale de prJ'iions, fi elle p(?tiivoit
exiiler , produiroit en nous le parfait a-
lirutiil^ementi, & qu'on approche d'autant
plus de ce terme , qu'on elt moins paffion-
r.e id'). Les paffions font, en effet, le feu
celelle qui vivifie le moral ; c'ell aux pas-
fions que les fciences & les arts doivent
leurs decouvertes, & Fame Ton (Jievation.
Si Thumanit^ leur doit aufli {ts vices & la
plupart de fes malheurs , ces malheurs ne
donnent point aux moralises le droit de
condamner les paflions & de les traiter de
folie. La fiiblime vertu & )o. fagdVe eciai-
ree font deux aflez belles productiu"s de
cette Folic , pour la rendre refpedtable a
leurs j'eux.
La "conclufion rrdnerale de ce que j'ai dit
fur les paflions, c'ell que leur force pent
feule
{d) C'eft le (lefaiit rfe pafTions qai proJuit fouvent I'en-
teiement qu'on reproche uux -^sr.s borr.c-5. Leur peu d'in-
reUigence fuppofe qu'ils n'onc jamais en le defir de s'inf-
truire, ou qu'au ir.oins ce cl->iir a toujotirs ete cres-foible
& tres-fubordonne a leur goac pour la parefTe. Or quicon-
D I S C 0 U R S III. 365
feule contrebalancer en nous la force de \^
parefle & de rinertie,nous arracher an re-
pos & ^ la llupidit6 vers laquelle nous
gravitons fans ceile , & nous douer enfiu
de cette continuite d'attention .'i laquelle
ell attachi^e la fup(:riorit^ de talent.
Mais , dira-t-on , la Nature n'auroit-elle
pas donn(; aux divers hommesd'inegalesdis-
pofitions a Tefprit, en aliumant dans les
11ns des pafTions plus fortes que dans les
autres? Je repondrai ^ cette quellion que,
fi , pour exceller dans un genre, il n'eft
pas necefTaire, comine je I'ai prouve plus
haut , d'y donner toute rapplicaiion dont
on elt capable^ il n'elT: pas neccfiaire non
plus, pour s'illuftrer dans ce uieme genre,
d'etre anime de la plus vive paffion, mais
feule ment du degre de paffion ruffirant pour
nous rcndre sttentifs. D'ailleurs, il eft bo n
d'obferverqu'en faitde paffionslcs hommes
ne different peut-etre pas entr'eux autant
qu'on Timagine. Pour favoir fi la Nature,
a cet egard, a li inegalement partage fes
dons, il faut examiner ii tous les homines
font fufceptibles de pfiuions, &, pour cet
efict, remonter jufqu'a leur origine,
que ne defire point de s'e'dairer, n'a jamais de motifs fiiffi-
fants pour changer d'avis: il doit, pour s'e'pargner la fati-
gue de i'examcn, toujours fermer I'oreiile aux reprefenta-
tions de la ralfoui 'c ropinlatrece efl, dans ce cas, I'effet
niceflaire de la parefle.
Fin du premier Tome.
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